Insomnie #18

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en bas de l’ancienne rue – face à la mer, contre les grues -, sous ta peau réelle d’océan, se trouve beaucoup de mots souterrains que nous aurions à nous dire ;

et je suis – saboteur de rade – à la recherche de la langue minière et secrète qu’il faudrait pour les dire ;

je reviens souvent – tous les jours – face aux grues à la nuit ;

je reviens souvent à mon aveu – le vieil aveu ou la tristesse – et j’attends notre effondrement ;

soudain tout a été terminé : la rade avait l’odeur des choses retournées en arrière – à son état de terre ;

en bas de l’ancienne rue – face à la mer.

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Insomnie #17 – L’ouragan

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madame j’ai reçu votre tempête et je l’aime

je l’ai regardée longtemps la nuit et j’y ai vu les

monts pluvieux d’Oural de montagnes lointaines

innommées comme le sont les montagnes

l’ouvrant j’ai pleuré d’amour pour l’orage

une grande nuit débordait des fenêtres

j’étais seul j’aimais

toute la chaleur m’était tombée des mains

faut-il toujours que j’aime ainsi

d’un coup

madame les choses ne m’appartiennent plus

elles sont entières à votre ouragan

j’ai cherché à lui plaire mille fois

mille fois j’ai embrassé du vent

il m’est impossible de vivre sans transformer tout

en vagues immenses

ma baignoire hier est devenue océan

je crains de m’y laver en raison des baleines

que j’ai en horreur

le thé que je buvais autrefois par litre

déferle en rouleaux au milieu du salon

tout a été transformé en drapeaux en fanions en banderoles

je suis sujet à otite sévère

à cause des rafales qui traverses ma chambre

mais je l’aime madame votre tempête

et son silence m’accompagne

pour dormir quand je n’y arrive pas

quand je pense à madame

alors qu’il ne faut pas penser

je l’aime votre tempête parce qu’elle très commode

pour s’y noyer et y vivre

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Insomnie #16 – La chambre #2

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mille fois la pluie et le ventre

les murs grêlés d’ombres voisines

lumière aux dents brisées

du vent pour les îles amoureuses

que nous laissions de côté

 

l’été lancé sur les fenêtres

la pièce ouverte aux histoires

anciennes

l’amour naissant naissait à peine

 

les bras blancs des malheureuses

si malheureuses ouvrent leurs bras

mille fois la pluie mille fois

je soufflerai à peine notre venue

ton rire sera fondu

à l’été

aux rivières longues et paresseuses

au fond desquels je t’ai trouvé

 

mille fois la pluie et le ventre

le temps passé à l’écumoire

l’amante séchée aux linges

de la veille

je dormirai pour ton éveil

prendrai le matin pour le soir

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Insomnie #15 – La chambre

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maintenant je vais dormir

 

habité par une rue où j’ai couru cent fois

derrière ma tête un panthéon ouvrira l’œil clos avant toi

soleil rouge qu’il faudrait faire naître à la place

de tes rêves

 

toute une nuit passera pour m’exercer à l’esquive

le jour vient toujours avec l’idée qu’il faut vivre

mais c’est faux

toute la vie est ramassée

dans les nuits passées

à dormir

 

maintenant je vais dormir

 

l’été aura le goût connu des nuages

de l’orage inondera les feuilles que j’ai laissées

sur le bord des fenêtres

 

des insectes se déposeront en étoile sur le mur

et au matin auront disparus

et j’aimerais toute la nuit t’avoir vu

dans mes rêves

mais cela n’arrivera pas

c’est une idée niaise de poète

qui ne sait pas écrire

 

maintenant je vais dormir

 

la place aura les veines ouvertes d’arbres et de vent

l’échafaudage blanc des voix nocturnes

fera de l’alcool pour mes rêves

où tu ne seras pas

 

nos pensées auront l’ivresse tiède du voyage

bruit de mer ou fleur d’oranger

toute les faussetés qu’il faut dire en amour

 

les étoiles feront des rivets aux étoiles

et nous aurons soudainement perdu le désir d’aimer

 

maintenant je vais dormir

 

la solitude a gagné encore une fois cette nuit

les choses ont rendus l’âme avant d’être peuplées

et tout à dire les choses

et tout à les rêver

l’on dort vite

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Les Arpenteurs – Kafka et Cage {3}

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Fragment #3

 

Cage et K. invitent à une philosophie de l’échec et du déplacement ;

Si l’arpenteur est celui qui mesure, celui qui distingue, détermine le territoire, le fait advenir au monde, K. et Cage sont des explorateurs en échec, continuellement confronté à l’impossibilité de leur entreprise – une entreprise qui les dépasse radicalement, qui n’a de sens qu’au moment précis où elle échoue ;

L’échec de K. et de Cage vient de la nature du territoire qu’ils arpentent et qui n’est pas de l’espace mais du temps ;

« le temps me paraît la dimension radicale de toute musique » écrit John Cage dans un entretien avec Daniel Charles le mardi 27 octobre 1970 à 14h30 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Le temps dont on parle ici n’est pas celui mathématique, hiérarchisé, découpé en tranche, ce n’est pas le temps de l’horloge ni même du cadran solaire ; ce temps-là est un temps arraisonné qui ne décrit pas le temps mais autre chose ;

ce temps mathématique n’est pas du temps, comme l’a compris Bergson, ce temps-là « n’est que le fantôme de l’espace obsédant la conscience réfléchie » ;

le cadran de l’horloge est un territoire qu’un arpenteur pourrait mesurer, il n’y aurait aucune possibilité d’échec alors puisqu’en fait de temps nous n’aurions affaire qu’à un espace qui ne dit pas son nom.

Le temps mathématique est donc un temps sur lequel nous avons un pouvoir, qui est le signe de notre volonté de maîtrise : dans la discontinuité de l’instant – considéré comme unité spatiale et non pas effectivement temporelle – l’homme peut prendre son temps ;

Le temps qu’arpentent K. et Cage est celui que Bergson appelle durée ;

ce n’est pas un temps que l’on peut prendre, mais c’est un temps qui nous dépossède ;

intuition d’une pure continuité, la durée s’éprouve dans la conscience comme son fond, sa forme et son unité ;

mais, tout en même temps, K. et Cage témoignent de l’impossibilité d’un témoignage ;

John Cage, dans la chambre anéchoïque éprouve dans son corps même la durée – épreuve d’un silence qui n’en est pas un et où ce qui est précisément questionné c’est la perte des repères spatiaux, l’incapacité de déterminer un territoire de l’écoute ;

toutes les tentatives de déterritorialisation de l’écoute chez Cage ne valent ainsi que précisément comme tentatives – de la même manière que K. ne fait que mettre au jour l’inexistence d’un espace reliant le village et le Château : impossibilité qui s’éprouve dans la durée d’une conscience confrontée à l’impossibilité de son propre récit (et à l’impossibilité d’un dialogue avec la transcendance).

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Les Arpenteurs – Kafka et Cage {1 et 2}

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Fragment #1

 

Longtemps avant aujourd’hui je voulais dire quelque chose de John Cage et puis j’ai cessé de vouloir ;

plus longtemps encore, j’ai cru que son silence était le mien, que je l’avais connu, qu’il m’était intime comme seules certaines choses très rares peuvent l’être, puis j’ai pensé que cela était faux ;

maintenant je ne me situe au milieu de sa musique comme un milieu d’un guet et j’aimerais l’être comme K. l’arpenteur, avoir l’insouciance tragique du chercheur d’or et recevoir de lui des ordres, comme l’on recevrait des ordres du Château

K. et Cage partage en moi un territoire commun et fonctionnent, dans mon imaginaire, de la même manière : chez l’un comme chez l’autre, ce n’est pas l’insensé ou l’incompréhensible qui me bouleverse, mais le renversement des modalités du sentir et du penser ;

John Cage indétermine l’écoute, débalise le territoire de l’ouï ;

K. indétermine l’existence, débalise le territoire de la vie ;

les gestes musicaux et existentiels de l’un et de l’autre ont de la folie au sens où ils confondent, malgré eux, contre eux-mêmes, contre nous, le Réel et le Symbolique ;

tout est donc ici un problème d’espace, de lieux confrontés à l’absence de frontière ou à la surabondance de bornes ;

qu’écrire alors sur John Cage : la théorie est une manière bien faible de sortir de l’ornière, et il faudrait peut-être ne rien saisir plutôt que mécomprendre.

 

Fragment #2

 

Tout est une question de moment donné – de kairos diraient les vieux grecs ;

lorsque en 1951 John Cage visite la chambre anéchoïque d’Harvard – lieu absurde par excellence, lieu qui n’a pas lieu d’être – ce n’est pas le silence qu’il entend, mais c’est lui qu’il écoute ;

tout est une question de moment donné : la vie nue éprouvée du fond de soi – grésillement nerveux, battements de cœurs, flux sanguin -, la vie nue donnée à soi-même ;

il ne cherchait pas le silence après, il cherchait à faire vivre cette vie nue et il fallait pour cela saisir le kairos ;

Aristote, Machiavel savaient que prendre dans ses mains le moment donné supposait la phronesis – prudence étrange qui consiste à savoir prendre des risques ;

la musique ce n’était donc peut-être pas autre chose pour John Cage qu’un pari : « essentiel pari sur l’absence », il fallait arpenter le territoire de son écoute, baliser le lieu absurde, le lieu qui n’a pas lieu d’être et qui trouvait sa racine en soi ;

biologie de l’écoute qui n’est pas lointaine des tentatives répétées du K. qui cherche, sans arrêt, à rapprocher des réalités hétérogènes – celle de son corps, celle de sa vie, celle du Château – ;

êtres-lancées-dans-le-vide ;

« Parfois immédiatement ; à peine on est venu, à peine s’est-on retourné, l’occasion se présente déjà ; tout le monde n’a pas la présence d’esprit d’en profiter ainsi tout de suite, en arrivant, et une autre fois l’on peut attendre plus de temps que n’en eût demandé l’admission officielle à laquelle, d’ailleurs, l’employé toléré n’a plus le droit de postuler. Il y a donc bien de quoi faire réfléchir ; mais les objections sont minimes en face des difficultés de l’admission officielle qui ne se fait qu’après une sélection terrible ; la candidature de quelqu’un dont la famille ne jouirait pas d’une réputation parfaite serait rejetée d’avance ; s’il se risque quand même, il tremble durant des années à l’idée du résultat ; on lui demande de tous côtés, dès le premier jour, avec un grand air d’étonnement, comment il peut oser se lancer dans une entreprise ainsi condamnée à l’échec, mais il espère tout de même ; comment vivrait-il sans cela ? Et il apprend au bout de longues années, dans sa vieillesse, il apprend le refus du Château, il apprend que tout est perdu et que sa vie a été vaine. Il y a évidemment à cela certaines exceptions, c’est ce qui fait qu’on se laisse tenter facilement. Il arrive que ce soient précisément des gens de réputation douteuse que l’on engage. Il est des fonctionnaires qui aiment malgré eux l’odeur de ce gibier ; en examinant ces candidatures ils reniflent l’air, tordent la bouche, tournent les yeux, l’homme leur paraît étonnamment appétissant et il faut qu’ils s’en tiennent très strictement aux lois pour pouvoir résister. Souvent d’ailleurs cela ne sert pas à faire aboutir la candidature, mais simplement à prolonger indéfiniment les formalités d’admission qui ne reçoivent aucune sanction définitive : on les arrête après la mort de l’homme. »

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Insomnie #14

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en fait il n’y a pas de choses simples
cela n’existe pas
le ciel les étoiles le son d’une voix aimée
tout ce qui est haï d’être écrit
simplement
cela n’existe pas
en fait le monde
est une périphérie

et poète
toi
tu es centre

rien n’est simple
pour celui qui se tient
là où tu te tiens
très exactement au nombril
d’une géographie
dont tu es l’inventeur
l’arpenteur
et l’égaré

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