Insomnie #25

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Tu t’y trouves encore, je t’y vois. Fantôme, la pluie étrange et fine te couvre d’un vêtement à l’odeur tenace. Les pierres, à ta place, ont la tendresse d’un lit chaud. Nous étalions, souviens-toi, la lumière pour lui donner du goût et nous accrochions notre foi aux façades de la cathédrale. Nous pensions : « le temps est une chose dont l’on rit aisément ». Étouffés par la beauté, d’un coup, nous pouvions tomber n’importe où comme du vide. Et tu y es encore, immobile et tenace, plantée dans la terre. Un enseigne au-dessus de toi diffuse une tempête bleue qui ne te menace pas. L’évidence ne se plie pas aux exigences de la matière et l’on peut te retrouver partout dans les parcs, sur les bancs, au bout des chemins cachés, dans des appartements, le front confondu à la fenêtre, les yeux mélangés aux ciels, aux toits, à n’importe quoi de haut et d’impossible à voir. Il est lentement devenu impossible d’échapper aux choses qui sont dans ton halo. Maintenant, je triche souvent pour croire à ma solitude.

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Le Pont

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Il avait été conclu que nous irions directement à la fin heureuse. Les étapes intermédiaires nous ennuyaient affreusement et après de longues négociations nous étions tombés d’accord sur le lieu d’une rencontre définitive et joyeuse. Le jour dit, nous étions sur le pont de notre rencontre et nous nous regardions sans rien dire. Nous avions inventé conjointement le pont et la rencontre, parce que nous aimions tous les deux les rivières et qu’il n’était pas commode de se dire adieu directement dans l’eau. La ville autour du pont était aussi une construction de nos pensées, bien qu’il s’y trouvait nécessairement des villes connues et croisées et que des morceaux d’ici ou là trainaient. Ainsi, l’on apercevait depuis le pont une cathédrale rouge, des morceaux de Paris éparpillé et même une dune, juste au-dessus des arcades aux odeurs de marais. La saison était l’automne et il tombait sur nous une pluie légère et gelée (nous avions accepté ces stéréotypes de la rencontre, afin de donner à notre rêverie un aspect comique et touchant).  La brume avait été exclue pour des raisons logistiques évidentes et nous nous étions donné l’âge de vingt-cinq ans afin de n’être pas encore sûr de nous et pas encore défait de nos naïvetés.

Vers 22h, à l’heure dîtes, une ombre s’est approchée depuis la rue du Temple (que nous avions composé à la hâte pour plus de dramaturgie) et a murmuré quelque chose qui devait être le signe décidé à l’avance. J’ai frissonné d’appréhension feinte et je me suis approché en tachant de faire le moins de bruit possible pour ne rien troubler. Ma peau avait été couverte de bruine froide et de vent pour plus de réalisme. Dans le lointain, le clocher de la cathédrale a tonné. Tout était parfait. L’eau coulait lentement sous les pieds du pont et le monde s’achevait là. J’ai dit un mot pour que l’ombre s’approche, mais elle n’était plus là. J’avais oublié de la penser

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16 octobre

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tu voulais l’amour et tu as eu l’orage
le temps a fait naufrage
et l’amour est passé

maintenant le désir mord le flanc de ta pensée
ton œil est crevé par la nuit qui s’achève

foule la clarté des choses belles
n’ouvre par la porte si ta joie est amère

tu somnambules dans les rues comme dans une mer
les oiseaux n’hurlent plus dans le dimanche épais

tu voulais le plaisir et tu as le reproche
ton rêve si proche à la fenêtre
flotte dans des cheveux défaits

à présent ferme l’œilleton que tu gardais ouvert
l’automne est venu et le vert est passé
repeint les murs efface les traces

tu voulais l’amour et tu as eu l’angoisse
ce qu’il reste est de l’espace
où tu t’entends parler

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Insomnie #24 – La banalité

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Le temps est tombé d’un coup sur mes épaules. Si j’ouvre la fenêtre, je n’entends plus pleuvoir, je me souviens. Les choses ont l’odeur de ce que j’ai épuisé. Le goût du voyage est celui du regret ou de la nostalgie. Il est rigoureusement devenu impossible de se perdre. Les dernières fleurs d’automne, la brume fondue à la fenêtre, la lune passée je-ne-sais-où, tout n’est qu’une longue file indienne de déjà-vu. J’ai dans mon ventre creusé l’angoisse de vivre, de vivre sans jamais plus saisir quoique ce soit de rigoureusement nouveau.

Le ciel est l’unique porte vers laquelle se dirige mon regard. Je suis stupidement, romantiquement attaché à cette idée si vaine d’autre part. Le ciel est devenu mon obsession. Il est comme une source impossible à tarir, un récit inachevé par principe et si parfois éclate en moi la conscience de n’y comprendre rien, d’y construire des chimères, j’y vois néanmoins le seul secours à une mémoire qui me rattrape toujours, le seul moyen de briser le rang.

À vrai dire, je ne sais même pas de quel rang je parle. Je crois que je ne fais que construire ma situation. Ma folie est banale, commune, combien de gens veulent croire qu’ils sont enfermés pour avoir l’espoir d’une libération ? Mais, il n’y aura pas de libération, parce qu’il n’y a jamais été question d’être enfermé nulle part. L’espace est ouvert, le monde est une plaine sans murs et ce qui m’effraie, au fond, ce n’est pas l’impossibilité d’échapper à ma prison, mais bien la possibilité d’exister en n’importe quel point de l’espace et du temps tout en ayant, toujours en moi, le sentiment de mon enfermement.

Cette nuit, je rêverais encore de canal et de pont et, pour autant que je me souvienne, tu te tairas, tu ne diras et ton silence, dans mon rêve, sera aussi le mien. Je ramasserai ma patience comme une pierre, les bords du mur s’effaceront en hurlant, laisseront apparaître les immeubles, les fenêtres, les passants qui m’observeront sans rien dire. Loin, très loin, comme toujours, tu passeras une heure à me maudire, à faire du vertige avec mon nom et alors ce sera le matin. Au réveil j’oublierai, j’aurai la mémoire à l’envers et je porterai ma nuit, mon rêve, sans rien dire, sans savoir, au milieu des objets, immobiles et têtus. Ainsi, est le nom de mon angoisse, je l’appelle « temps qui passe » ou « solitude », ou je ne lui donne pas de nom. Mais ce n’est que de cela dont je parle, que de cela.

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Sous la couleur

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sous la couleur des choses
à l’abri

le long du canal où tombent les tilleuls
d’octobre
les feuilles vaguent comme des yeux
enfouis dans mes yeux

tapis dans la poussière
sous la terre
sous le soleil
dans la rivière

caché là
gît mon secret

pour me souvenir je refais
le chemin à l’envers

remonter les quais bleus
jusqu’à la grisaille
défaire maille après maille
le long amour

vole au vent
attendre n’est rien

tu n’existes pas sans lumière

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5:57

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vers six heures

un homme
cracheur d’étoiles
fil courant du crâne
jusqu’au ciel
bouge parle fort agite l’air immobile l’air
matinal des gens ivres

il faut rire
mordre à dents pleines les fantômes impossibles
à déloger du ventre

des meutes voguent au bout des rues comme depuis une antre
frappeurs de volets moitiés ouverts par des vieux
qui ne sortent pas dans l’aurore
qui collent leurs oreilles aux façades
tympans sculpté dans le revers des murs
écoutant notant attendant d’en avoir assez vu

aux vitres hautes des Halles une poussière qui n’a l’air
de rien

des voitures garées le long du quai font des pierres tombales
à la mémoire

une femme remonte la rue comme un cri
partout la peur dans le gris de son ombre
l’angoisse fait un bruit mat et sourd
je ne la regarde pas et l’entoure du plus grand vide possible

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Insomnie #23

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sortir prendre l’air
l’arracher aux mains des
plus étouffés que soi

avoir l’air en l’ayant volé
la bouche avide
ruine ce qu’elle embrasse

au vide
donner le nom de joie
et à tout ce qui se changera

à tout ce qui se lasse
l’autrefois changé dans le ventre des choses
l’air battu de tendresse

l’ennui métamorphose
l’évidence en choses belles
l’amour en paresse

et ce qu’il nous laisse a le goût
de décembre de ses cendres
et de rien

sors prends l’air vole-le
aime avant d’être seul

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