Pong (souvenir de jeux vidéos) – La ville de Gilles dans Sim City

La ville était immense.

J’avais 7 ou 8 ans et mon cousin Ronan en avait deux de plus et nous jouions à Sim City. Notre activité principale consistait à développer des proto-villes, à peine des villages, à peine des quartiers et d’y faire émerger des volcans, d’y faire tomber venir des robots-aliens d’une centaine de mètres de haut.

Nous vouions nos après-midis au chaos.

Gilles, lui, construisait le soir une ville immense et qui était, pour nous autres, objet de fantasme et de rêve.

Nos propres villes n’étaient jamais capables de dépasser les premières frontières que nous lui apposions par les routes. Elles étaient des germes. Les impôts, nos dépenses : nous étions prodigues et gaspilleurs. On nous demandait une pompe ? On en construisait trois. Il fallait une école primaire ? C’était un complexe scolaire complet, université et bibliothèques comprises, que nous faisions sortir de terre. Des conseillers nous reprochaient de dilapider l’argent public sans savoir que nous ne savions pas ce que voulait dire « argent public ».

Le bord de la carte était une frayeur. Nos villes étaient posées sur le vide. Terre plate. Cosmologie aristotélicienne où la sphère des fixes commence après le bois. Les incendies, les catastrophes, survenaient dans un monde où la fuite était impossible. Je me souviens avoir fantasmé une carte qui ne finirait pas. Je me rappelle très précisément une conversation avec Ronan au sujet d’un jeu sans bords – passage du monde clos à l’univers infini.

Nous ne connaissions pas encore l’autre angoisse, celle de Gilles : l’épuisement de l’espace disponible. Nous en étions aux balbutiements de l’occupation du monde, lui, il avait déjà épuisé l’érème de son plan. Ecoumène partout, terra incognita nulle part.

J’ai su, ce jour-là, ce que pouvait l’humain.

C’est que, nous ne connaissions pas les codes et, en fait, nous n’avions jamais vu, en terre, une centrale nucléaire, bien vraie, tangiblement posée sur ses douze carrés. Une connaissance rudimentaire des mécanismes de la sauvegarde nous permettait de savoir que, pour jouir librement de la cité conquise, il suffisait de ne pas sauvegarder après notre départ. Il suffisait cela.

L’après-midi passa alors que nous détruisions méthodiquement la ville. Quartier par quartier. Rue par rue. Le clou du spectacle fut l’explosion de la centrale nucléaire qui pollua définitivement les terres urbanisées. Il ne restait rien, après nous, que des incendies sporadiques et, sans doute, quelque part, des hurlements. Le bonheur.

Néanmoins, et pour le drame, notre connaissance rudimentaire des mécanismes de la sauvegarde n’avait pas prévu la sauvegarde automatique, ou une mauvaise manipulation, ou je-ne-sais-quoi. Quoiqu’il en soit, vers 16 heures, la sauvegarde de Gilles était écrasée au profit de notre propre sauvegarde : le chaos avait gagné.

L’histoire de cette sauvegarde écrasée a été, pour Ronan et pour moi, un objet de rire et comme un mème.

Pour y avoir rejoué il y a quelques années, à je-ne-sais-plus quelle occasion, je pense que le temps de jeu estimé pour la construction de la ville de Gilles était, à peine, de deux heures. Ce qui était, pour nous, une métropole mondiale, devait être, à l’échelle du jeu, un demi-Bourges, un quart-de-Vierzon. Bref, un rien. Un vide. L’Apocalypse n’avait été, finalement, qu’un feu de poubelle.

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La fête

La fête est reportée au lendemain.
Tu ne te poses pas de questions.
Tu viens, avec des fleurs, à la porte,
sans toquer. Tu n’entends pas le bruit
des rires dans l’escalier. Tu laisses
sur le palier le panier comme des cendres.
Tu sais maintenant qu’il te faut redescendre.
La porte du bas est brutalement claquée.
Toi, dans la cage, immobile, tu te tiens,
tu attends, tu entends les pas
d’un inconnu qui vient.
Tu crains – soudain – d’être reconnu :
la fête n’a pas lieu et tu es là pourtant.
Tu repenses à tes fleurs bizarrement laissées
devant l’appartement. Tu voudrais une cache,
mais tu n’en trouves pas. Plus tard,
pour toi seul, les pas s’arrêtent enfin.

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Montmorency #1

Ma colline est un entonnoir où les riches affluent.

L’espace qui me sépare de ces riches n’est pas si grand. Dans la cour de mon immeuble stationne, par exemple, une Tesla qui me filme quand j’y passe. Le propriétaire reçoit sur son téléphone une notification à chacun de mes passages à moins de quelques centimètres de la carrosserie et il peut me voir en direct. Le riche me regarde en direct frôler la paroi de sa richesse. Il se méfie car je pourrais, par exemple, rayer cette paroi avec mes clefs, mes ongles ou mes dents. Je pourrais répandre des liquides, des solides, du gazeux sur sa richesse.

Devant mon immeuble passe régulièrement une Porsche grossière de nouveau riche ou d’aisé qui fait semblant. Ces catégoriques sont produites depuis mon esprit moyen de classe moyenne. J. remarquai l’autre soir, avec surprise, que je n’étais jamais monté dans une Porsche. Depuis, je remarque à chaque instant avec surprise qu’effectivement je ne suis jamais monté dans une Porsche. Quand la Porsche grossière passe devant mon immeuble, je pense au-dessus de mon esprit moyen et dédaigneux je considère qu’une Porsche aussi grossière ne me conviendrait pas.

Il est clair que cette ville est une ville riche quand on considère que le Franprix est divisé en deux magasins dont un est spécifiquement pour les fruits et légumes. Pour mon esprit moyen de classe moyenne, il est évident que le comble de la sophistication est d’acheter son riz dans un Franprix et ses courgettes dans un autre.

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Adresse

Ce que j’ai à dire devient trop tard une véritable parole. Je ne me connais que des conversations interrompues – point où nous nous laissions seuls, avant-hier, et qui restera longtemps, devant moi, toi peut-être, une pierre à soulever. Et si je m’imagine quelque fois revenir aux coordonnées d’une discussion laissée derrière moi, avec le souhait très fort d’y prendre la parole, je ne le pourrais plus. Ni toi, ni moi ne savons où se trouve, désormais, l’endroit où nous touchions du doigt notre silence commun. Tes tendresses ont les mains pleines d’une voix qui n’est jamais la mienne.

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Frapper

Encore frappé d’étonnement – peau sèche, tannée, tendue contre la nudité. Conduis à l’épuisement par ma gorge drapée d’un bruit de vêtement. De tous les bruits connus, un seul pour me fermer les yeux, lumière inversée que je ne connais pas mieux que toute l’obscurité. Un seul, inattendu, que je ne comprends pas, comme une porte claquée, allumette craquée qui ne s’allume pas. Luciole qui murmure dans un brasier froid son bruit de tremblement. Bruit remontée d’une vallée de clameurs, sur ma peau, dans mon flanc, sur ma langue, dans mes os et brisé. Bruit de cassure, de pliure, de frayeurs, son de cloche pour clocher effrayé par un bombardement, râle du revenant revenu du silence, ni complètement aveugle, ni totalement muet, qui ne mesure pas sa chance et ferme ses volets, souffle sa parole sans parvenir au cri. Enfant, oreille sur le plancher, les yeux dans la lueur qui glisse sous la porte, frottant contre la glotte d’un couloir qui se tait. Couloir qui est fait d’une plaie suppurante et où pourtant il pourrait ; il pourrait tout ce que peut celui qui n’attend plus, pouvoir méconnu de tous et de lui-même, grattement, sifflement, frottement de son pouvoir même sur le parquet grinçant d’une chambre qu’il ne veut plus. Enfant dans le placard, caché, qui frappe dans le noir pour se dire d’entrer, pour revenir à lui. Frappé ainsi, dans la nuit, devant les lèvres jointes, d’interdits, au coin de son repli, comme un fauve dressé, dans son ventre pressé comme une monnaie courante, monnaie qu’on voudrait rendre, qu’on doit pourtant donner.

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