La danse

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Oh l’amour va les bras dansants
Rue de l’Ile d’Or et dans le sang
L’ivresse ou la joie des nuits toilées
Gethsémani tombe pour l’été
« Reste ici, reste ici, reste ici »
Chaque pluie est ici
Comme la dernière
Les caniveaux portent
L’amitié comme une bière
Soleil et terre retournée
Mi-heureux mi-mort
Épuisé d’avoir vécu
Nous courions à l’Ile d’Or
Contre les murs où l’on
S’endort d’avoir trop bu
Oh mes amours secrètes
Le corps souvent décrète
Des lois qui disent
Ce qui est tu
Qui es-tu ombre discrète ?
Voix soufflée à l’avenue
Je t’embrasse tu es venue
« Mais qui es-tu ? »
Mon désir force crépusculaire
La porte d’or la porte cochère
Ce soir où nous avions descendu
Où tu vas et où tu dors
La rue entière rue de l’Ile d’Or

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La nostalgie

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Pourquoi suis-je nostalgique de moments que je n’ai pas vécu ? Les lieux que je rêve, que j’écris, je crois les avoir connus, y être passé mille fois. L’univers est si dense partout, si dense. Les objets creusent des fosses à force d’être posés sur les meubles. Rien n’arrive qu’une seule fois, tout est à recommencer, tout recommence toujours. Et de la fenêtre, je peux tout voir et savoir que tout a déjà eu lieu, et mes sentiments vont faire des boucles ou des nœuds contre les choses : les gens qui passent sont des imitations de passants d’il y a dix ans, cent ans, ou plus encore. Combien vivre est une affaire de croyances ! Je voudrais retrouver le refuge de mes idées sur le monde et avoir ce confort de croire.

Tant de théories existent sur tout qu’il est impossible d’échapper à la pensée. Je porte sur mon dos des millions d’idées, qu’elles soient les miennes ou non n’est pas important puisque nous ne nous appartenons jamais, et ces idées je les projette avec l’espoir qu’elles atteignent une cible à peine visible devant moi. Mais, la cible elle-même n’est qu’une idée de cible et ce que je lance est projeté vers moi. J’ai tout vécu déjà, j’ai été vivant avant d’avoir été et j’espère vivre, j’espère jusqu’à la nausée vivre, alors même que ma vie est déjà passée, elle a été portée dans les bras de quelqu’un que je ne connais pas, mais qui a été moi avant moi. Mon appétit prend souvent la forme des mots : j’écris des recueils, des romans, des lettres. Qu’ont-ils de si important ? Ils n’ont rien, ils sont dépourvus de valeurs et c’est pourquoi je les guette comme un chasseur, pourquoi je les emprisonne dans des boites grises, noires, afin de leur donner du poids. Je suis nostalgique d’histoires racontées par mon double.

Faut-il être fou pour ternir ainsi toute la chaleur du monde ? Combien de fois ais-je vécu derrière la vitre de ma « littérature » ? Des amis se meuvent dans un salon devant moi, ils parlent avec une façon si authentique que je suis arraché à tout et je pourrais hurler de terreur d’être ainsi dépossédé du pouvoir d’être vrai. Ou bien, je lis une longue réflexion sur l’écriture et je suis saisi par la comédie d’avoir quelque chose à en dire. Je pourrais me mettre à marcher à cloche-pied sur une corde, je pourrais rire à tous les regards que l’on me jetterait, je pourrais écrire des théories sur cela et débattre, je reviendrais au même point, exactement à la même porte (qui n’est qu’une idée elle-même). Il m’est même possible de creuser plus loin le problème en considérant que ma haine de ce qui n’est qu’idée coïncide avec un amour infini pour l’idée même : je déteste penser et n’aime que ça. Mon existence entière est vouée à des autels que je voudrais brûler. Il n’y a là encore qu’une fiction, qu’un mythe et quand je débats des idées ou des mots, en fait je ne fais que me débattre. Quels liens me rattachent ce verre d’eau posé à côté de moi ? Au centre d’une grande toile, mon appartement et la ville sont suspendus aux milles années qui me précèdent et aux milles années qui suivront. Il faut accepter la charge qu’impose la conscience. Oui tu es à l’aplomb du soleil, oui tu es pont au-dessus du gouffre immense creusé par les choses, oui ce que tu fais compte infiniment et ne compte pas et ton amour ne signifie rien, vaut tout et mourra aussi vite que l’idée que tu en as. Oui, tout cela, oui. Il faut écrire pour en avoir terminé. J’ai fini.

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La hauteur

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Le monde a certain soir une hauteur impossible à atteindre. La grande nuit ferme sa porte et le noir est fait partout. Il fait alors si nuit qu’on ne peut plus allumer la lumière, que l’idée même de le faire devient scandaleuse. Je voudrais, cette heure-là avoir un secret à dire, mais je n’en connais pas. Je trouverais sans doute du réconfort quelque part chez les gens que je connais et certaines ombres font dans ces noirceurs un espace de clarté. Mais que dire ? Notre bouche même est clouée. Quand je cherche à l’ouvrir, j’ai l’impression qu’un torrent jaillit d’entre mes lèvres et qu’il n’en sort rien de bon. Voilà que je parle pour fuir une parole impossible à dire. Il y a tant d’illusions commises pour le simple désir d’être vu. Nous sommes sous une peau, nous creusons un tunnel, nous cherchons un réseau discret qui serpente pour nous échapper. Mais ce que nous voulons fuir n’est rien qu’une idée. Notre tête est pleine d’un cauchemar et nous craignions tout : la rue, les lampadaires, la vitre, notre solitude, la table sur laquelle nous écrivons. En fait, ce qui est terrible, ce n’est pas que nous rêvons, c’est que nous avons peur de rêver. L’idée a gagnée sur notre pensée. Il y a de l’herbe folle dans la raison et nous l’avons découpée, nous en avons fait une robe pour embellir on-ne-sait-qui. Dehors, l’automne, l’été, tout est déjà là. Il n’y qu’à attendre et ce qui doit venir viendra. Comme le destin est une chose parfaite pour qui a peur d’exister ! Mais, je suis là, sous le monde, et ma peur de grimper l’escalier et exactement similaire à ma crainte d’aimer ou de mourir. S’il ne faut pas le dire, c’est parce que dire c’est faire exister. La mer, derrière moi, finira, de toute façon, par balayer le palier.

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Pourquoi faire de la philosophie ?

Fludd

On me demande souvent d’expliquer pourquoi je fais de la philosophie, qu’est-ce qui m’a poussé dans cette voie et souvent je réponds par l’esquive. Comment dire ? Ce que je veux éviter c’est le jugement. Or, il m’est impossible de répondre à cette question sans juger, sans considérer intimement que celui qui ne comprend pas ça, ou même qui y voit une étrangeté, une aberration, une erreur, que celui-là se trompe. Les gens considèrent souvent la philosophie comme une démarche volontaire, un choix réfléchi, exactement comme si je me posais des questions, alors même qu’elles s’imposent à moi. La philosophie n’est rien de plus que la forme à l’intérieure de laquelle j’ai trouvé le moyen d’organiser une angoisse et une curiosité et de ce point de vue elle est aussi nécessaire que toute forme à l’intérieure de laquelle on existe. C’est une forme de vie au sens plein du terme. Mais même cette explication ne peut pas convenir parce que pour qu’elle fonctionne il faudrait que l’angoisse dont je parle soit connue de ceux qui m’interrogent et ce n’est pas toujours le cas. Ou plutôt, et pour être précis, ils la connaissent tous, mais ils n’y pensent pas et ils estiment d’ailleurs que ne pas y penser et la meilleure manière de faire. Passer des années à poser des problèmes apparaît forcément aberrant quand l’on estime que la réponse est de ne pas les poser.

Quand je suis confronté à ce genre d’attitude mon angoisse se redouble parce que je ne peux pas dire tout ce que, selon moi, ce refus de penser à ce qui compte vraiment signifie. Mes mots deviennent alors, si je cherche à aller plus loin, des poncifs pour ceux qui m’écoutent. Ils ne sont justement plus que des mots. Pourquoi la question : « la vie a-t-elle un sens ? » est-elle devenue une caricature alors même que c’est sans doute la seule question qui mérite d’être pensée continuellement ? Et j’ai encore la chance d’avoir trouvé, par hasard, un métier qui, tout en collant à ma manière de voir le monde, légitime aux yeux des autres mes questions. Mon étrangeté trouve une sorte de justification dans mon statut et mon salaire. Souvent je pense à tous ceux que je connais et que je ne connais pas et qui sont dépourvus de ma chance. Ils n’ont parfois pas d’emplois, pas de diplômes et sont considérés socialement comme des gens qui ont « ratés quelque chose ». C’est une injustice immense et qui me déprime quand j’y pense vraiment. Comment ne pas voir que ce qu’il restera de l’époque dans dix ans, cent ans, ou plus, sera essentiellement constitué par l’esprit de ces gens-là qui aujourd’hui n’existent aux yeux de la société que comme des marges ?

Moi, quand je dois expliquer ce que je fais, je peux donner l’illusion que je fais quelque chose parce que j’ai, à la fin du mois, de l’argent sur mon compte. Eux, ils n’ont que des questions à poser et elles deviennent illégitimes, pour la communauté, à partir du moment où ils n’ont rien produit. Ce dénuement me révolte et je voudrais passer voir chacun d’eux et leur dire que c’est eux qui ont raison, qu’il ne faut jamais en douter et que toute remise en cause de leur manière d’interroger les choses est une violence que je reconnais. Quelque fois je crois que l’erreur est dans une forme de pudeur ou de (fausse-)modestie qui m’empêche d’exprimer ça à chaque fois qu’il le faudrait. Je me souviens du nombre de fois où j’ai répondu à la question « pourquoi tu te poses toutes ces questions ? » par une blague qui paraissait pour mon interlocuteur comme un aveu, alors même que j’aurai dû lui demander : « pourquoi tu ne te les poses pas ? ».

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Le sentiment

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Je ne peux me sauver des choses en m’aveuglant mille fois. Hier soir je marchais vers les Halles et le mensonge était partout. L’odeur de lessive et de fenêtre ouverte, le ciel donné en pâture, jeté dans un grand feu : comme la tristesse est étrange quand on la cache un peu. J’ai pensé, pensé beaucoup entre la place et chez moi, mais penser n’aide pas ou si peu. Le monde a sur les idées l’avantage d’exister et, même si nous voudrions croire l’inverse, la peau gagne toujours sur la pensée. Au Prinal une pluie remontait le temps jusqu’à ma joie. Je voulais agir, je le promets, mais les commencements portent en eux un deuil impossible à faire. Aussi j’attends la vie par peur de la gâcher, je préfère les portes jamais ouvertes aux portes closes à jamais. On peut vivre si peu. Mais les choses ne se vivent qu’une fois puis ne se vivent plus. Et souvent, comme hier, j’aime le monde avant de l’avoir vu. Peut-être lui dirais-je un jour, peut-être viendra de moi quelque chose que je voudrais défendre assez pour le lui dire.

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L’idée

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Je suis las cette idée que j’avorte toujours avant qu’elle ne devienne idée, de cette idée que je tais pas pudeur et qui est partout pourtant, aussi présente que le sont les couleurs. Je suis las de l’enterrer comme on enterrerait le soleil, le ciel, les passants ; comme on enterrerait la vie-même pour faire semblant de ne rien sentir. Mais les choses m’apparaissent souvent nues et liées d’une manière si intime, si évidente, si brutale, que je ne peux presque pas parler, presque pas bouger et que penser même devient une violence. Comment peut-on vivre sans avoir continuellement l’impression de briser quelque chose ? Marcher dans la rue, n’importe où, croire que nos pas font disparaître une réalité gisante sous la surface ; sentir les fils qui retiennent la peau des gens et avoir le sentiment que tel mot prononcé ici provient d’un passé lointain et antique, exactement comme si l’univers entier, traversé de rivières souterraines, surgissait n’importe où, au hasard, jusqu’à nous noyer. Comme il serait heureux, souvent, de ne penser à rien et d’être simplement ! Encore cette nuit, les carreaux sont pleins de cette idée-là et je ne peux pas m’approcher de la fenêtre sans croire devoir l’écrire mille fois. Faut-il toujours lutter contre sa propre pensée, la bannir, lui faire dire ce qu’elle ne dit pas ? Je suis si fatigué de ne voir jamais le monde autrement que comme un seuil : d’être sûr que le ciel d’avril porte déjà celui d’août, que la phrase prononcé un soir partira vers la place, tournera dans la rue, rebondira sur d’autres phrases à d’autres fenêtres, jusqu’à revenir à aux lèvres d’origines des heures, des jours, des mois, des années après. Ce n’est pas que tout est dans tout ou que je crois voir dans une flaque l’horizon entier ; c’est plutôt qu’il n’y a pas plusieurs choses, qu’il n’existe pas plusieurs temps ou espace et que tout ce que l’on identifie comme distinct me semble appartenir à une trame commune. Il est aussi absurde de différencier les objets du monde que de vouloir reconnaître dans la mer des morceaux et tout autant que je ne peux récupérer des fragments d’océan pour les garder contre moi, je ne peux qu’embrasser totalement le monde, l’aimer ou le haïr absolument et il n’y a pas de refuge secret, d’abri, il n’est pas possible de faire des pas de côté.

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Le Rhin

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La vérité est un couteau. L’abîme frappe à ta porte. A ton passage le monde répète : « un seul mot et tu es perdu » ; et tu aimes ce vertige autant qu’il te dégoute. Où sont pour toi le Tage, le Rhin et la Bohême ? Où sont pour toi les villes rouges et les étés perdus ? Ta fenêtre ouverte a le goût des lâchetés et tu rêves avant d’avoir été. Souvent, autrefois, le crépuscule venait avec ta joie : maintenant son enfance passe et brûle sur des coteaux brisés. Tu sais, vivre c’est toujours trahir l’idée qu’on se faisait de la vie. En toi tu avais l’angoisse de la guerre prochaine et des sombres années : mais il n’y pas d’armée et le jour est trop haut pour les ombres. Peut-on vivre ainsi d’avoir si peu été ? Tu te souviens tous les jours d’un temps que tu n’as pas vécu, où tu n’étais pas né et pourtant tout ce que tu reconnais de grand s’y trouve, tout ce que tu crois valide et beau y est. Mais la vérité est un couteau tranchant et tu saignes. Le Rhin n’est rien pour toi : il passe comme un fil dans le chas d’amours qui ne sont pas les tiennes. Ouvre ta porte, ferme ta fenêtre : vivre dans l’aube vaut mieux que ne pas naître.

 

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