Mors

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Mors au soleil

Les hauts arbres vont se baisser
Le vent ira la bouche pleine
Dire aux vieux le temps qu’il fait

Les volets claqueront contre la plaine
Des hommes passeront entre les blés
Œillères à la beauté sauvage

Du chemin s’entendront les pages
Froissés des tiges mortes
Guetteur inquiet tenant la porte

Lanternes brûlées par les nuages
Obscure procession des naufragés
D’une tempête ancienne

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Journal #6 – Chez soi

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Ne se sentir chez soi nulle part. Toutes les rues, toutes les villes, tous les appartements déracinés du premier territoire où nous avions vécu, seul endroit où la vie est possible. Des odeurs et des voix, parce qu’elles nous sont familières ou étranges, nous rappellent partout que nous ne sommes plus chez nous, que nous avons quitté les lieux. Le scandale vient de ce que les meubles peuvent être déplacées alors que la mémoire non. Il est fou de croire que nous sommes le véhicule de nos souvenirs, fou d’imaginer que notre tête est une boite à l’intérieure de laquelle résistent nos anciennes consciences, nos anciennes existences passées. Nous n’avons rien en nous que du vide et exister c’est se remplir de choses laissées sur place avant nous. Parfois, très rarement, nous découvrons un espace qui convient parfaitement à notre enveloppe. Notre corps et notre esprit couvrent comme une peau la chair vivante de murs que nous ne connaissions pas et que nous faisons nôtre ainsi. Alors nous avons pour les places, les ruelles, les passants une tendresse infinie et tout nous semble résolument authentique. C’est que les places, les ruelles, les passants ne sont alors que les éléments de notre propre corps, d’une conscience qui nous appartient et qui tient toute entière dans l’espace entre le ciel et le goudron des avenues. S’il nous faut partir un jour de cet endroit-là nous n’emportons rien. Tout reste sur place, immobile et figé. Nous feignons, pour alléger la douleur ou l’angoisse, d’emmener à notre suite des choses qui devraient nous servir de porte-mémoire, étendards d’une vie ancienne qui se perpétue. L’illusion ne nous trompe pas vraiment. Nous aurons toujours le sentiment d’être ailleurs et nous n’existerons que dans la mesure où le retour est possible. Il arrive qu’un rappel nous traverse brutalement et nous pourrions presque croire un instant être là où il faut être. Nous voyons une ombre particulière sur un mur, nous sentons un parfum qui nous évoque l’existence d’un monde que nous avons quitté et une seconde l’univers entier est sur nous. Mais le temps est un espace où les lois ont été changées : une fois la porte close, la pièce derrière cesse d’exister. Le sentiment d’abandon qui nous attrape alors à la gorge est presque indescriptible. C’est un abandon sans origine et sans cause. C’est un abandon où l’abandonné n’est l’enfant de personne, où l’orphelin ne l’est que de parents imaginaires. Nous ne sommes pas seuls ou loin, nous ne sommes pas exilés ou perdus puisque nous avons un toit et un quotidien. Nous habitons malgré nous un espace où tout le monde nous croit résident et où il serait insensé de se dire égaré. Il n’y a pas de condition plus absurde que celle de l’homme qui appartient à une terre qui n’existe pas. Combien de temps vivrons-nous seulement pour retourner sur nos pas ? Combien de temps encore existerons-nous « malgré le monde » ? Nous croyons intimement que toutes les réponses sont là où nous avons été et où nous ne sommes plus. Mensonge encore : le retour n’est ni possible ni souhaitable. On peut attendre une vie entière sa maison d’enfance, le studio où nous avons été amoureux, l’immeuble où nous avons appris à vivre ; nous pouvons mettre dans cette attente toutes les promesses et tous les espoirs possibles, si nous y retournons finalement nous aurons l’impression d’être le fantôme des fantômes que nous y avons laissés. Nous hanterons les lieux au lieu de les habiter. Que faire alors ? Accepter que chez nous soit devenu cet espoir ? Espérer comme on dort dans un lit qui n’est pas le nôtre ? Exister comme un étranger qui ne connaît pas la langue ? Ne se sentir chez soi nulle part.

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L’orage

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à la joie comme à la mer comme à l’eau
pêcheurs ramasseurs de pierres et de coraux
coureurs luminés d’éclairs gris-clairs et dorés
tous vont passer ainsi qu’au défilé
carnaval de noyés sortis d’affaire
vêtement mouillé pour seconde peau
couvert du manteau de la cathédrale
priant comme on respire ou comme on râle
à la frontière aqueuse des orages de chaleur
claqueur liquide aux seuils des portes fermées
l’orgueil étrange d’avoir été sauvé
rumeur hurlée de quartier en quartier
heure d’été figée à la façade de l’Hôtel de ville
nouvelle répandue d’île en île jusqu’à moi
il faut éviter la Rue des Arènes dit-on
murènes terrées dans les caves
dévoreuses de bras balancés inconsciemment
monstres marins remontés jusqu’aux étages
conquête décisive de l’océan
les ombres algueuses flottent lentement
des marais vient parait-il le pire silence possible
des hurleurs finissent muets la bouche ouverte
cri fixé à la matière de la tempête
deux heures plus tôt nous dansions sans y penser
joies à peine frôlées de catastrophe
joies impures et nacrées d’Akoya
le rire fondait et le corps et la voix
en une unique substance inerte
vivant comme l’on déserte
mais l’orage a poussé devant lui sa nostalgie
vent de terre déshabillant les choses
habits recouverts de ce qui a été
étoffe fulminée de poussière
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3:49

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3:49 – Il va de la nuit comme de la nausée.
depuis trois heures La nuit remue a été posée
et je vais du bureau à la fenêtre sentir
ce que ma nuit a à me promettre
et ce qu’elle ne m’a pas donnée.

« Quand donc pourrais-je parler de mon bonheur ? »
Faut-il toujours ouvrir au hasard les pages qui nous fendent le cœur ?

4:01 – Ni icebergs ni prophéties ni propriétés :
la nuit est immobile comme toutes les nuits d’été,
les objets aspirent à ce sommeil des choses
qui tue la pensée et le désir de vivre.

« Dans notre vie rien n’a jamais été droit »
Comme je voudrais pouvoir dire « notre vie »
même nuque penchée,
même corps courbé
– vieil arbre au-dessus des rivières.
Comme je voudrais pouvoir haïr
la pensée qui s’est toute entière
retournée contre moi.

Pour celui qui m’espionnerait de l’immeuble d’en face,
j’essaie de prendre la face, le visage d’un homme
qui est en affaire avec le monde entier.

4:20 – J’ai éteint la lumière
et mon écran s’est couvert
d’insectes nocturnes.

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L’orange

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Être attendu quelque part hier
Rendu au rendez-vous manqué
Être qui attend quelqu’un qui est passé
Qui était là qui ne l’est plus
Être révolu qui n’a pas voulu à temps
Mais qui veut encore refoulé à la porte

Comme on sent la frontière qui nous exile du passé
L’œil passé à la fenêtre
La pupille, la rétine, la cornée
Brûlée d’un même regret d’une même nostalgie
Clarté universelle et brutale
Unique lumière figée de ce qui a vécu

Être fondu à une mémoire
Qui ne lui appartient plus
Qui feint de se souvenir
Pour feindre d’avoir vécu
Qui va quartier par quartier
Convoquer les quais multiples
De multiples villes non-vues
D’oranges non-goutées
De corps non-touchés
De cous non-sentis
De cloches qui n’ont jamais sonnées

Comme on entend un appel qui ne nous est pas destiné
Retourné pour rien vers le vide
On douterait d’avoir existé pour personne
Chaque fois après cela notre prénom résonne
Pour quelqu’un d’autre que soi

Être qui n’est qu’à rebours
Qu’on ne rencontre par hasard
Qu’après un détour
Qui n’est jamais là où on l’attend
Car il attend lui-même
Là où vous l’attendiez
Être entrevu éternellement reportée
Ancien avant d’avoir été
Âgé avant d’être né
Attendu avant d’être appelé

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Journal #5 – Le pressentiment

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Il est des écritures inauthentiques, des tricheries. Parfois, en lisant Valery, me vient l’idée que tout est peut-être faux – et tout l’est, nécessairement – et qu’au fond le poète n’a jamais rien vécu sinon son poème même, sinon l’invention que son poème produit. Il est des écritures inauthentiques et impossibles à décrire parce qu’elles ne décrivent rien et qu’elles sont comme des brumes ou des vagues à l’âme, passagères et futiles et pourtant cent ans plus tard peut-être auront-elles le poids du plomb. La pesanteur est une chose curieuse, la gravité change selon l’inclinaison des époques : c’est une loi physique qui ne peut être dépassée et qui vaut autant pour l’espace et le temps. De la même façon, il est une musique des choses que la langue ne touche pas, ou de loin, indistinctement, à la façon des étymologies impossibles du Cratyle et qui n’est d’ailleurs ni musique ni son ni silence, mais plutôt le pressentiment de la musique, du son et du silence. La douleur d’exister en écrivant est celle-ci : tout est pressenti au lieu d’être senti (et je voulais écrire : « tout est pressenti au lieu d’être »). L’inauthenticité est le fond de commerce de la langue et la plus grande épreuve est de dépasser l’idéal selon lequel la beauté gît dans ce qui n’est pas triché. Je veux parfois revenir à l’origine de ma sensation et je pense, par exemple en mangeant une pomme, au goût qu’à authentiquement cette pomme. J’essaie de saisir avant la lettre, avant le mot, avant la pensée ce qu’il y aurait de pur dans le goût d’une pomme mangé sans idées préconçues. Mais c’est un fantasme absurde parce qu’en vérité il n’y a de sensations qu’impures et comme toute chose le goût de la pomme n’existe que d’avoir été travesti, transformé et presque aboli. Aussi, il est bien vrai qu’on existe avant d’exister et que toute chose même est avant d’être. Le monde entier n’est que son pressentiment et ce qui vaut en lui, comme l’amour, n’existe par anticipation. S’il est vrai, peut-être, que la désillusion et le désespoir tiennent dans les mains jointes du désir et de l’imagination, il est surement tout aussi vrai de dire que le bonheur n’est possible qu’à la condition d’accepter l’irréalité du réel, son caractère de fantasme, d’admettre la dimension du rêve. Pessoa avait raison, le rêveur a sur tous l’avantage décisif d’être-dans-le-monde alors que le penseur lui fait semblant. Je veux bien agir (écrire, voyager, vivre), mais seulement dans la mesure où je comprends intimement qu’agir c’est toujours « mettre des coups d’épée dans l’eau » et surtout si je sais que ni l’épée, ni l’eau, ni les coups qui s’abattent ne sont autre chose que de la littérature.

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Journal #4 – Le ciel de Bourges entre la gare et chez soi

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Ciel nocturne immense en rentrant chez moi. Je vais sous les ciels comme rien. Comment fait-on ? Tous les soirs nous croisons des images qui devraient être définitives, des images qui ne devraient laisser place à rien d’autre. Mais non, nous marchons à l’envers, la tête posée sur le revers des couleurs et des sons. Est-ce cela exister ? Passer dans le revers des choses pour ne pas prendre le risque d’être écrasé ? Souvent, il m’apparaît comme une évidence absolue et violente qu’un seul regard sincèrement posé sur une seule chose suffirait à tout faire vaciller. Les illusions remarquables ne fonctionnent qu’à la faveur de mécanismes visibles pour celui qui prendrait la peine, un instant, de regarder. L’arrière-monde n’est pas une coulisse d’où les mystères animent l’univers en restant aveugle à nos yeux. C’est l’inverse. L’arrière-monde est là. Je le touche, je le respire, je le vois. Le sentir est entièrement investi du secret. Comment fait-on alors pour ne pas être étouffé ? Assoiffé au bord d’une rivière, affamé au milieu d’un verger, je rêve de mille choses qui me semblent avoir été cachées alors même qu’elles sont dans mes poches, sous mes doigts, dans ma main. Je pourrais, en un instant, convoquer le monde entier pour le voir et alors vivre en lui deviendrait honnêtement définitif. Mais, je dois peut-être troubler le réel d’inauthenticité, comme on troublerait l’eau trop claire d’une rivière simplement pour se rendre compte qu’il y a de l’eau. Hier je lisais un fragment de Pessoa où il disait, plus ou moins, que le désir de voyage était l’anomalie d’un être sans imagination et sans rêve. Pour une fois je crois que je ne suis pas d’accord avec lui. Le désir de voyage n’est pas l’anomalie d’un être qui ne possède pas d’imagination, l’imagination elle-même est l’anomalie d’un être devenu incapable de sentir. Bien sûr, l’on pourrait me dire que cette anomalie offre à l’être humain Rembrandt, Bolaño, Kafka, Fra Angelico, Neruda et Fauré, me dire que tout ce qui compte n’a jamais été autre chose que le fruit de cette arbre-là. Je suis d’accord, sans doute oui, mais n’est-ce pas que l’être humain produit ces choses parce que ce qui compte lui fait défaut ?  N’est-ce pas parce qu’il croit avoir perdu quelque qu’il s’agite ainsi ? Et cette agitation ne serait-elle pas entièrement injustifiée si nous étions capables d’observer authentiquement le ciel quand nous rentrons chez nous le soir ?

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