La fête

La fête est reportée au lendemain.
Tu ne te poses pas de questions.
Tu viens, avec des fleurs, à la porte,
sans toquer. Tu n’entends pas le bruit
des rires dans l’escalier. Tu laisses
sur le palier le panier comme des cendres.
Tu sais maintenant qu’il te faut redescendre.
La porte du bas est brutalement claquée.
Toi, dans la cage, immobile, tu te tiens,
tu attends, tu entends les pas
d’un inconnu qui vient.
Tu crains – soudain – d’être reconnu :
la fête n’a pas lieu et tu es là pourtant.
Tu repenses à tes fleurs bizarrement laissées
devant l’appartement. Tu voudrais une cache,
mais tu n’en trouves pas. Plus tard,
pour toi seul, les pas s’arrêtent enfin.

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Montmorency #1

Ma colline est un entonnoir où les riches affluent.

L’espace qui me sépare de ces riches n’est pas si grand. Dans la cour de mon immeuble stationne, par exemple, une Tesla qui me filme quand j’y passe. Le propriétaire reçoit sur son téléphone une notification à chacun de mes passages à moins de quelques centimètres de la carrosserie et il peut me voir en direct. Le riche me regarde en direct frôler la paroi de sa richesse. Il se méfie car je pourrais, par exemple, rayer cette paroi avec mes clefs, mes ongles ou mes dents. Je pourrais répandre des liquides, des solides, du gazeux sur sa richesse.

Devant mon immeuble passe régulièrement une Porsche grossière de nouveau riche ou d’aisé qui fait semblant. Ces catégoriques sont produites depuis mon esprit moyen de classe moyenne. J. remarquai l’autre soir, avec surprise, que je n’étais jamais monté dans une Porsche. Depuis, je remarque à chaque instant avec surprise qu’effectivement je ne suis jamais monté dans une Porsche. Quand la Porsche grossière passe devant mon immeuble, je pense au-dessus de mon esprit moyen et dédaigneux je considère qu’une Porsche aussi grossière ne me conviendrait pas.

Il est clair que cette ville est une ville riche quand on considère que le Franprix est divisé en deux magasins dont un est spécifiquement pour les fruits et légumes. Pour mon esprit moyen de classe moyenne, il est évident que le comble de la sophistication est d’acheter son riz dans un Franprix et ses courgettes dans un autre.

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Adresse

Ce que j’ai à dire devient trop tard une véritable parole. Je ne me connais que des conversations interrompues – point où nous nous laissions seuls, avant-hier, et qui restera longtemps, devant moi, toi peut-être, une pierre à soulever. Et si je m’imagine quelque fois revenir aux coordonnées d’une discussion laissée derrière moi, avec le souhait très fort d’y prendre la parole, je ne le pourrais plus. Ni toi, ni moi ne savons où se trouve, désormais, l’endroit où nous touchions du doigt notre silence commun. Tes tendresses ont les mains pleines d’une voix qui n’est jamais la mienne.

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Frapper

Encore frappé d’étonnement – peau sèche, tannée, tendue contre la nudité. Conduis à l’épuisement par ma gorge drapée d’un bruit de vêtement. De tous les bruits connus, un seul pour me fermer les yeux, lumière inversée que je ne connais pas mieux que toute l’obscurité. Un seul, inattendu, que je ne comprends pas, comme une porte claquée, allumette craquée qui ne s’allume pas. Luciole qui murmure dans un brasier froid son bruit de tremblement. Bruit remontée d’une vallée de clameurs, sur ma peau, dans mon flanc, sur ma langue, dans mes os et brisé. Bruit de cassure, de pliure, de frayeurs, son de cloche pour clocher effrayé par un bombardement, râle du revenant revenu du silence, ni complètement aveugle, ni totalement muet, qui ne mesure pas sa chance et ferme ses volets, souffle sa parole sans parvenir au cri. Enfant, oreille sur le plancher, les yeux dans la lueur qui glisse sous la porte, frottant contre la glotte d’un couloir qui se tait. Couloir qui est fait d’une plaie suppurante et où pourtant il pourrait ; il pourrait tout ce que peut celui qui n’attend plus, pouvoir méconnu de tous et de lui-même, grattement, sifflement, frottement de son pouvoir même sur le parquet grinçant d’une chambre qu’il ne veut plus. Enfant dans le placard, caché, qui frappe dans le noir pour se dire d’entrer, pour revenir à lui. Frappé ainsi, dans la nuit, devant les lèvres jointes, d’interdits, au coin de son repli, comme un fauve dressé, dans son ventre pressé comme une monnaie courante, monnaie qu’on voudrait rendre, qu’on doit pourtant donner.

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Phalanges

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Je ne gagne pas cette piste comme d’habitude – je fais, cette fois, un vacarme terrible qui éveille même les organes les plus repliés de mon ventre. Je ne sais pas où la mort se trouve maintenant, peut-être dans le fil où sont suspendus tes vêtements ou alors les vagues ramènent, sur les falaises craies, le bouillon nécessaire à ma disparition. J’aimerais être devant les fenêtres comme un calque transparent qui laisse, entièrement, passer la lumière et le vent. Les tuiles sont rongées de champignons. Ce que je fais commence longtemps avant l’acte lui-même – filet de plusieurs centaines de kilomètres et de plusieurs années qui drainent insensiblement les bas-fonds et ravage les coraux, dévorent les poissons. Mes empilements veulent dissimuler un formidable et insoutenable silence. Ce qui est réel, ce qui ne l’est pas, ce qui a lieu, ce qui ne fut que rêvé, l’enchaînement des évènements et des espaces, la proximité des corps, la peau et les idées, tout est mêlé et je pourrais vomir. Mes phalanges dorment crispées comme des souvenirs.

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