Le jeu des peluches

Avec mon père, tous les soirs, nous avions un jeu.

Dans ma chambre, au bout du lit, était rangé un grand livre cartonné d’un mètre de haut. Plus grand que moi.

Plus haut que moi, qui ne dépassait pas un mètre, le livre racontait l’histoire de peluches qui s’animaient à la nuit tombée. Les peluches, animaux de jungles et de forêts, corbeaux, ours et rossignols s’échappaient d’une chambre éclairée par la lune et traversaient plages et fêtes foraines.

Le livre n’était pas plus grand que mon père – cela m’impressionnait – et, tous les soirs, pendant plusieurs années, jusqu’à ce que le livre soit dépassé et par moi et par mon père, nous eûmes un jeu :

Alors que j’étais dans lit, sous les couvertures, mon père, assit juste à mes côtés, tenait le livre ouvert et, sans le désigner, disait par exemple : « vois-tu l’ours ? ». Le jeu consistait alors à trouver l’ours le plus rapidement possible. Parfois, il ajoutait quelques difficultés – car des ours, il y en avait beaucoup et en trouver un seul était simple. Il disait, par exemple : « vois-tu l’ours qui mange une glace au chocolat » et très vite je devais pointer du doigt cet ours précis dans l’image.

Ma panique nous faisait rire.

Parfois, le livre, plus grand que moi, tombait des mains de mon père et s’écroulait entier sur moi, comme un mur de carton et nous riions plus fort. Le livre faisait une cabane sous laquelle je riais et au-dessus de laquelle riait aussi mon père. C’est avec ce rire que j’ai appris que j’aimais mon père. Que je l’aimais à la fois comme mon père et autrement qu’ainsi. Avec ce rire, j’ai appris que l’amour que toute ma vie je lui porterais serait un amour qui dépasserait l’amour qu’un fils a pour son père

Bien sûr, au bout de plusieurs mois de jeu, les images du grand livre furent épuisées. A peine avait-il désigné l’ours mangeur de glace, que mon doigt allait, connaisseur, vers la zone précise qu’il fallait désigner.

Mon père établissait des stratégies pour faire durer le jeu. Peu à peu, mois après mois, nous nous enfoncions plus loin dans le recoin des images. Je crois que de toutes c’est la scène de la fête foraine, ma préférée, que nous avons le plus creusé, détails après détails.

Mon père désignait parfois une scène inexistante, une peluche absente, un élément inventé par lui-même pour me tromper. Je ne tombais jamais dans le piège. Mais, sans qu’il n’en ait conscience, chacune de ses inventions étaient, par mes soins, ajoutés au paysage initial. Mois après moi, la fête foraine était, par exemple, complétée, modifiée et s’élargissait au-delà des limites a priori indépassables de l’image.
En plus de m’apprendre l’amour, mon père m’apprenait à rêver. Je veux dire, non pas comme l’enfant rêve en jouant, produisant en lui-même, pour lui-même des paysages de jeu, des chimères. Mais comme rêve celui qui regarde longtemps un point fixe disposé à l’horizon jusqu’à se convaincre qu’il s’y trouve bien quelque chose, qu’il y a là-bas une île à trouver. Mon père m’apprenait que le rêve n’est pas seulement une chose déployée en soi, mais aussi, quelque fois, du possible déployé autour, dans le monde, comme un jardin vivant.

Ce livre a disparu. Peut-être est-il quelque part dans un des abris de bois fabriqué par mon père il y a quelques années. Peut-être était-il rangé sous l’escalier et trouve-t-il encore quelque part chez moi. Dans mon esprit, ce livre sera toujours plus grand que moi. Je n’ai jamais dépassé ce mètre-là.

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Tous les vieux arbres se terminent

J’effeuille les branches d’un vieil arbre, me souvenant qu’il a été nouveau. L’écorce résiste et cède. Me voilà tenant dans mes mains la large plaque blanche de boulot ou de cèdre. Arbre qui n’existe pas – avant moi, lentement dépecé, dont il n’en reste rien. Peut-être marche-t-on, quelque fois, au lieu de son destin, domaine qui persiste après toute disparition. Promenade dans les futaies d’une forêt incendiée. Arrière ligne d’un brasier lointain. J’avance au milieu du rouge des lumières, comme une longue trainée coupe-feu disposée sur les flancs d’une colline à protéger.

Tous les vieux arbres se terminent, pense-t-on, ils brûlent. S’ils ne brûlent pas, ils sont entourés de barrières et ignorés totalement. Le quadrillage des bois d’autrefois a été terminé. Ma mère, mon père ne cessent de désigner des points du paysage qui étaient, en un temps reculé, peuplés de bosquets sombres. Chemins où ils allaient. Pastorale devenue traversée du désert. Quand ils parlent de cette manière, pointant du doigt le lieu-dit évaporé, la région des cabanes, des cachettes, des haies creuses, la voix se voile un peu en arrière : elle aussi est brûlée.

Moi, j’observe depuis une certaine hauteur les tours transparentes d’une très grande ville. Il m’arrive de me taire quand je devrais parler. Mon esprit pointe du doigt le pays réservé à l’absence, ce canton discret disposé dans le pli d’un bois connu de moi seul et que j’aime, qui restera fermé.

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Charlotte

En écoutant l’enregistrement du morceau 03:06 d’Ólafur Arnalds et Nils Frahm, je pense à Charlotte.

Elle était là lors de l’enregistrement, une certaine nuit de mai, sous la pyramide du Louvre. Elle était là, à écouter la musique que j’écoute maintenant et elle entendait, comme je l’entends, fredonner Ólafur par-dessus sa musique.

Je me souviens d’avoir assisté, avec elle et sa mère, à une performance de Nils Frahm, à Nantes, il y a longtemps. Avec Nils et Ólafur, c’est Nantes entière qui est tombée dans l’escarcelle de Charlotte. Pour moi, pour ma mémoire, Nantes, Charlotte et ces deux pianistes forment une entité distincte, disjointe, une île commune où je voudrais retourner.

J’ai le sentiment qu’entre moi et les gens peut, au hasard, se former détroit. A la manière de ses rigoles sèches qui tailladent certain désert, qu’on passe aisément, et qui un matin d’orage se gorgent d’eau et deviennent des torrents. La plaine ouverte se découvre disloquée en petits archipels plus ou moins isolés, en petites patries désespérément autonomes et labiles. Combien d’années faudra-t-il pour édifier le pont nécessaire au franchissement des nouveaux estuaires ? Personne ne le sait jamais.

Quand je rentrais chez moi, depuis Bourges, je faisais étape assez souvent à Nantes et nous passions avec Charlotte une soirée ou deux. Elles étaient étranges et joyeuses. Nous lisions de la poésie, regardions un film, buvions du thé dans des tasses plus ou moins ébréchés.

La voix de la troisième minute du morceau 03:06, ce murmure qui se chevauche un instant au piano, me rappelle que partout des êtres existent qui sont mes ami.es., des visages croisés et reconnus et qu’ils sont bien vivants, même si nous sommes séparés par une foules de petites rivières ou océans impraticables en l’état.

Je peux me tenir devant un souvenir et formuler une pensée comme : « ce monde a existé ». Cette idée, toute simple, d’un monde qui a eu lieu, me traverse et avec elle l’intuition bizarre que si ce monde a eu lieu, c’est qu’il continue d’avoir lieu quelque part et qu’il continuera longtemps. Exactement comme continue le chuchotement d’un enregistrement audio, exactement comme continue l’image photographié, le monde qui fut continue malgré tout dans son entêtement.

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L’Île #5

J’entends, depuis le long couloir qui relie les deux portes de la maison, la voix de son grand-père qui parle au téléphone. Je prends conscience de ce que la voix de mon grand-père m’est totalement étrangère car il est mort quand j’étais trop petit pour écouter – non pas pour l’entendre néanmoins. Oui, j’ai entendu mon grand-père, mais je ne l’ai pas écouté car j’étais trop petit. Il est probable qu’en raison d’une mémoire dissimulée en moi certaines voix proches de celle de mon grand-père me touchent aujourd’hui sans qu’il me soit possible de savoir précisément pourquoi.

*

            Je manque de la rigueur nécessaire pour écrire de bout en bout un livre. Toutes les justifications esthétiques que je pourrais donner ne seraient que des raisons a posteriori. La cause a priori de mon incapacité à écrire un roman est mon manque de rigueur, ma paresse. D’ailleurs, l’ensemble de mes défauts trouve un point commun dans cette paresse : tout ce que j’ai fait dans ma vie a été fait sans effort et fait parce que l’effort n’était pas nécessaire. Mon métier résulte d’une tendance spontanée vers un domaine qui ne m’a jamais demandé d’efforts et mon écriture ne demande pas plus de volonté qu’un crachat. Le seul effort nécessaire est celui qui consiste à disposer de mon esprit de telle sorte qu’il se relâche entièrement – pour y laisser passer librement les idées. Mais le relâchement n’est pas un effort. La force n’est pas nécessaire à la pensée ou à l’écriture tel que je la pratique.

            Pour moi, l’effort nécessaire pour écrire un seul livre est semblable à l’effort nécessaire pour en écrire cent. Je suis devant un livre comme devant l’immeuble d’une grande ville : pour moi, cet immeuble représente à lui seul un effort immense et je ne suis pas capable de me représenter exactement le supplément d’effort qui a été nécessaire pour construire non pas un immeuble, mais tous les immeubles de la ville. Le livre éventuel que je pourrais écrire, que j’aurais dû écrire, me demande l’effort éventuel que me supposerait l’écriture d’une bibliothèque entière. Comment peut-on écrire un livre entier, de la première ligne à la dernière ligne, sans être définitivement asséché et nu ? Je sais que la nudité est la première, la dernière de mes craintes et je sais que l’effort que suppose l’écriture d’un livre est semblable à l’effort nécessaire pour se déshabiller après une longue journée, mais se déshabiller non seulement de ses vêtements, mais de sa peau, de ses os, de son sang, mais non seulement de tout cela mais aussi de sa mémoire, de son sentiment et de sa peur.

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L’invariable

cela veut dire
qu’en toi la même chose continue

l’invariable
c’est cela

qu’en toi la même chose
ne s’arrête plus
d’être une seule chose
la même
sans arrêt

cela veut dire que tu es
ton propre voisinage

tu te connais très bien

contigu
c’est cela

tu t’es croisé encore
ce matin

le couloir est étroit
pour franchir avec toi
de front dans le passage

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