Nutriments

M’endormir d’épuisement après avoir, patiemment, digéré le formidable spectacle de la terreur et le silence retenu qui l’environne. Je ne crois pas avoir déjà été aussi clairvoyant et avoir eu aussi longtemps les yeux ouverts, l’écarquillement des pupilles et complet et je vois jusqu’à la douleur de voir. Il va bien falloir finir l’année, la compléter entièrement, jusqu’à l’épuisement, elle aussi, elle va s’éteindre. Il va bien falloir qu’elle aboutisse à un résultat. Quand je pense que j’ai englouti ainsi plusieurs années, que je les ai non seulement mâché patiemment pendant des mois, mais encore digéré les unes après les autres, je suis horrifié par la quantité de nutriments déjà contenu en moi et dont je ne crois avoir tiré grand-chose.

La dispute

Un couple se dispute à la table située devant moi dans un café d’une place de Montreuil. Je bois mon chocolat chaud. Je crois qu’il s’agit d’une crise de jalousie. Je voudrais pouvoir écrire que je n’écoute pas, mais j’écoute. Je ne fais pas qu’entendre, j’écoute. L’homme ne cesse de dire qu’il a, je cite, « fait une connerie » et celle qui n’est peut-être déjà plus son amoureuse semble considérer ce langage comme une minimisation abusive de ce qu’elle lui reproche. « C’est malsain » dit-elle.  Le cœur de la dispute concerne le fait qu’il a accompagné son ex-femme je-ne-sais-où alors qu’il venait tout juste de déposer son amoureuse quelque part. Je crois que nous en sommes tous là dans le café : nous voudrions ne pas avoir à faire le choix de ne pas écouter, je veux dire que nous voudrions ne pas avoir à faire le choix de ne plus faire attention à ce qui se dit. Nous nous situons tous sur la crête difficile qui sépare une vague curiosité et un vague ennui. Maintenant que je veux simplement écrire, je me retrouve à simplement écouter parce que j’ai prêté, dès le départ, une trop grande attention aux gestes parasites de leur dispute. Nous échangeons avec le barman un regard complice et je crois que nous voudrions rire. L’homme se lève pour recommander une bière. « Il est bien se rade » dit-il.

Orphelinat – vingt-septième lettre.

Si mes parents m’ont autrefois aimés, ils sont aujourd’hui indifférents. Mon père n’a pas cessé son travail de force et peut encore soulever des pierres. Moi, il ne me soulève plus.

Les portes passées, c’est l’orphelin que je suis devenu. L’orphelin est celui à qui personne ne veut répondre quand il dit « sauve-moi ». A qui même parle-t-il ? Tout le monde l’ignore.

Je t’ai donné, par exemple, un nombre INCALCULABLE, d’indications précises : ce n’est pas suffisant. L’amour, circonscrit entre les murs, briques, fissures, est d’une nécessité incommensurablement plus grande que l’amour décloisonné du monde. Les prisonniers comme moi – ceux qui ne se couchent pas simplement sur le sol – savent qu’une sorte d’amour existe et qu’il est infini et qu’il est à peu près perdu au moment même où on en prend conscience. Ce que je veux te dire c’est que je RECONNAIS PARFAITEMENT tes efforts, et c’est pour cette raison que je suis capable de te dire qu’ils sont PARFAITEMENT INSUFFISANTS.

Le quartier d’isolement – vingt-sixième lettre.

Tu écris, je te cite, « vouloir des précisions sur ce quartier d’isolement », comme s’il était en mon pouvoir de t’en donner.

Le quartier d’isolement est une zone au-delà de la cartographie pénitentiaire et toutes les tentatives de délimitation du dehors son vaines tandis que toutes les délimitations du dedans s’annulent d’elles-mêmes dans l’oubli.

Ton agacement, de plus en plus sensible, quant à mon incapacité à te donner ce que tu désires (à savoir : une enquête LIMPIDE sur les rouages de l’institution pénitentiaire), rend manifeste ton manque de clairvoyance sur l’essentiel qui est que cette institution pénitentiaire est EN TRAIN DE ME DIGERER.

Qu’est-ce que le quartier d’isolement ? Ni plus ni moins qu’un des sucs les plus corrosifs de cet estomac. Suc capable de convertir la qualité d’un être humain en une quantité d’abattement.