L’inexploré

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les pays qui n’ont jamais été autrement
qu’en rêve disent tout et je voudrais rêver

je ne sais pour quelle mémoire j’écrirai
ni pour quel deuil ou pour quel commencement

la fin du monde aura lieu depuis longtemps
et je passerai aux aveux

avant l’émail le néon la pierre caleuse
avant la peste du désir et les embrassées

je ne sais pour quelle mémoire j’irai
en mon corps ouvrir les portes closes

ce qu’en ton corps des arbres nus déposent
l’œil découvert et les voiles tombées

je ferai la liste de ce que je dois répéter
je ferai comme si je l’on m’appelle quelque part

et je serai vieux comme après un départ
si vieux que l’on pourra m’oublier

il faut l’amnésie de ce qui est en exil
perdre la mémoire de terre où l’on n’a pas vécu

les pays jamais vus sont les seuls qui comptent
faire le décompte de l’inexploré

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La dette II

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Reposer son visage avec l’espérance
D’avoir été aimé, cela ne suffit pas.
Il faut vivre. L’âge d’homme commence
Quand l’on commence à compter.
Mais la joie n’est plus alors
Qu’un crédit que l’on doit rembourser
Et l’on craint de devoir rendre
Ce qui nous a été cédé
Sans raison, autrefois.
Nous ne connaissons ni les intérêts
Ni l’origine de notre dette ;
Nos créanciers n’ont aucun nom
Mais ils nous hantent.
Et il faut vivre avec.

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La Dissertation [VII] – Isis

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La Dissertation [VI]

Isis était voilée. Un drap – blanc peut-être – couvrait son corps de statue. Son corps, d’ailleurs, n’était rien qu’un morceau de bois, qu’une souche, qu’un fragment de pierre à peine dégrossi placé au centre d’un temple qu’il lui était dédié sur l’Acropole. Mais sous le drap, le bois avait la chaleur de la chair et vibrait comme peut vibrer la peau. Isis était drapée : interdiction d’en dévoiler les secrets – la Nature avait la pudeur des dieux, la « Nature aimait à se cacher ».

Lentement, j’ai perdu la Nature et j’ai perdu les dieux : il n’est resté que le voile. J’avais devant les yeux un fantôme, une apparition et comme toutes les apparitions, celle-ci n’était que le revers de quelque chose qui s’était absenté. Georges Didi-Huberman commence son livre, Le Génie du Non-lieu, par ces mots : « Les choses de l’art commencent souvent au rebours des choses de la vie. La vie commence par une naissance, une œuvre peut commencer sous l’empire de la destruction : règne des cendres, recours au deuil, retour de fantômes, nécessaire pari sur l’absence. » J’écris ainsi à rebours des choses de la vie. Je cherche une méthode pour écrire les fantômes, les nommer ; un moyen pour donner une forme à leur présence, quelque chose qui aboutisse à un résultat tel que je puisse me dire : « les voilà ». Mais en fait, il n’y a rien. Je voudrais être le magicien qui désigne l’espace vide de la scène pour montrer qu’il a fait disparaître quelque chose. Je ne ferais rien disparaître, évidemment, puisque les choses ne sont déjà plus. Le sentiment d’après-coup qui m’accompagne quand j’écris un poème vient de là. Les choses sont déjà passées, elles ont déjà eu lieu, elles se sont déjà déplacées ailleurs et l’Isis que je voulais dévoiler, que je voulais embrasser, n’a plus déjà plus de corps, elle n’est déjà plus qu’une souche, qu’une racine, qu’un morceau de papier. Le temps joue contre moi – parce qu’en vérité il ne joue pas, je suis le seul à jouer en lui – et à peine ai-je écrit que tout ce que je nommais est déjà inactuel.

Un jour, en revenant de je-ne-sais-où, j’avais passé mon temps à regarder dehors défiler la plaine et, sans doute parce que la nuit était tombée, ma vitre était devenue miroir ; alors je me suis vu, soudainement, moi et mon visage, au milieu du paysage, puis le paysage a disparu pour ne laisser que moi. Il y avait là un fantôme. Le corps de mon regard, sa raison, avait disparu. Il s’était passé quelque chose. Écrire est ainsi.

Aussi, ce n’est pas que j’écris ce que je pense, c’est que je dépense en écrivant. Je dépense au double sens d’une pensée qui se défait – victime du syndrome de Pénélope – et d’une pensée qui est vendue en morceau, détaché lentement de la conscience qui l’unifiait et lui donnait l’idée d’une cohérence, d’un système. Platon croyait qu’il fallait aller de la matière, de la chôra, à l’idée, à la Forme. Je crois moi qu’écrire c’est faire le chemin inverse – comme Ulysse encore qui veut se défaire du sens pour revenir chez lui – et remonter la rivière du langage, de la signification, de la définition pour aboutir à un rivage ou, peut-être, rien ne peut être dit. Écrire pour se réduire au silence.

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La Dissertation [VI] – Voiler la face

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La Dissertation [V]

Se voilà la face : cacher son visage, ses yeux, tenir le réel à une distance respectable, faire bien attention.

Souvent, je crois être devenu incapable de ressentir quoique ce soit sans avoir, tout en même temps, le sentiment que je ne ressens rien mais que j’imite le sentiment qu’il faudrait éprouver. Je suis comme un homme répétant, sans les comprendre, les mots d’une langue étrangère. Je donne le change, je prends ma part comme on se drape d’un manteau et quand je crois toucher du doigt ce qui pourrait être ma liberté, en vérité je joue encore. J’écris comme honteux – au sens où Sartre pense la honte comme reconnaissance de soi par l’autre – et j’espère découvrir quelque chose. Il n’y ni mauvaise foi ni authenticité et ce geste – toujours vain, naïf, absurde – d’écrire n’est rien en lui-même. Tout est dans ce mot : découvrir. L’aletheia des vieux grecs, toutes les mauvaises traductions d’Héraclite, toute la pesanteur d’une histoire dont je suis le dépositaire – au même titre que n’importe qui – est là, dans ce mot – découvrir – et dans ce qu’il suppose dans l’ensemble des réalisations de mon existence. Mais l’écriture ne découvre rien, pas plus qu’elle ne couvre d’ailleurs quelque chose, et elle ne produit pas de révélation : ma face n’a jamais été voilée, mes yeux n’ont jamais été cachées.

L’écriture est donc une conduite et, comme toute conduite, elle ne vaut pour moi que dans la mesure où elle produit un mouvement, une tension. Je crois être la plupart du temps tout à fait étranger à ce que j’écrivais : les mots sont nécessairement entachés d’une distance dont ils ne peuvent se défaire, qui est leur principe même (c’est le sens de l’impossibilité du langage privé chez Wittgenstein). Or, longtemps, tout cela provoquait chez moi une angoisse. L’authenticité me semblait être ce qu’il fallait viser. Maintenant les choses ont changé et je crois que l’angoisse ne vient pas d’un désir d’être sincère avec soi-même, mais bien de la conscience – de la conscience malheureuse – de la vacuité de ce « soi-même » que l’on voudrait désigner. Mais l’absence de repère n’est une chose grave que dans la mesure où l’on juge comme critère valable pour penser notre existence, le fait que cette existence réalise une certaine définition. L’authenticité ou l’inauthenticité n’existent que relativement à une situation que l’on juge et c’est ce jugement qui est déterminant. Sartre ne dit finalement pas autre chose quand il réexamine la situation métaphysique du sujet à partir du problème de sa posture vis-à-vis d’autrui. « Je » est bien cette fiction que je construis en réponse à la sollicitation du dehors. Certes, quand je prends acte de mon angoisse et que je veux me la cacher, je fais de l’esquive ma condition et j’imite au lieu d’exister. Mais peut-on exister autrement qu’en imitant ainsi ? L’écriture est une conduite qui me permet d’imiter.

J’ai pensé un temps que j’écrivais à défaut de vivre, puis j’ai cru qu’en fait ce n’était pas « à défaut de » mais « pour rendre possible ». Maintenant, je crois qu’en fait toutes ces interrogations sont des manières de tourner autour du pot, de ne pas nommer le cœur profond de ce que je fais quand j’écris. L’écriture me révèle que je n’ai jamais vécu authentiquement, parce qu’il m’a toujours été nécessaire de jouer à vivre – comme l’on joue au docteur enfant.  De ce point de vue, l’écriture n’est pas un acte intime au sens où ce n’est pas un acte qui délimite une intériorité qui voudrait s’exprimer. Au contraire, j’écris entièrement tourné vers le dehors – et c’est pourquoi je veux être lu, comme l’homme qui pleure en ayant secrètement le désir d’être vu en train de pleurer.

Il n’y a rien à ex-primer dans l’écriture, au sens strict où « exprimer » signifie « faire sortir ». L’avantage supposée de la philosophie sur la poésie, considéré comme primat du fond sur la forme, comme primat de l’eidos sur la chôra, ne vaut que si l’on maintient l’idée qu’écrire signifie exprimer. Alors, la philosophie tiendrait son avantage au fait qu’elle universalise des sentiments en les conceptualisant et rend ainsi possible un discours sur le monde qui dépassera la subjectivité de celui qui l’énonce et de celui qui le reçoit. Mais en vérité, on ne peut faire autrement que dépasser la subjectivité dans le discours. Inévitablement au-delà de moi ce que j’écris devient réellement ma seule manière d’exister – c’est-à-dire d’être instable, projeté.

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La dette

 

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Je crois avoir une dette à régler, mais c’est faux.
Il n’y a ni dettes ni change à donner.
Pas d’épreuves à passer ou
De tristesse à transformer en joie.
Je crois lourd le désir ramassé dans mes bras,
Mais c’est faux. L’inquiétude soulève mon ventre.
Le sourire est ma seule transaction. Parfois,
Je croise des visages qui peuvent avoir le goût
D’une libération. Mais l’esprit
Achève la trêve consentie par les lèvres.
J’élève les soirs où je suis seul comme un troupeau d’aveugles.
Je crois avoir cherché partout, mais c’est faux,
J’espère. J’interroge les augures et je repars
En arrière. Le destin me semble lourd à porter,
Je l’attends. Pour jouer j’enlace l’espace qui a été
Vidé devant moi.

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La marée

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Mon appartement subit des marées. Il ne s’emplit pas, il se noie. Gorgées de choses, idées jetées un peu partout, au hasard, idées laissées en tas ou trainantes sur les meubles : impossible de lutter contre cette lente ascension. Les semaines passent, des objets envahissent l’espace et si l’on parvient, par miracle, à gagner du terrain en balayant son bureau, alors l’évier déborde, les rideaux se froissent et tout ce que l’on déplace s’entasse ailleurs dans les coins. Inutile de s’opposer à la force des éléments : les choses ont des lois que l’on ne peut contraindre. Pièces pleines, cœur engorgées, couloirs embastillés dans une mémoire qui ne nous appartient plus. Vivre là, comme en un poumon, comme en une respiration, s’employer, le dimanche, à effacer les marques laissées par l’eau, accepter qu’il n’y ait rien à faire, que l’on s’agite pour rien, qu’il faut vivre ainsi, toutes les semaines jusqu’à la fin des temps.

Bien sûr, la lumière et le bruit donnent parfois une allure singulière à ce que je crois connaître. Je fais alors le décompte du vain, du futile, de l’absurde : je découvre, comme on soulève un vieux drap, des profondeurs sous les objets – cavernes sous-marines, grottes baignées de lueurs liquides –, je confonds ombres et barrières de coraux, meubles et épaves anciennes et sous ces profondeurs c’est moi-même que je pense découvrir. Je deviens explorateur nocturne, alors que le jour est encore levé, et j’ouvre la nuit détenue dans mes livres, dans ma poussière, dans les choses trouvées, abandonnées, laissées à terre faute de mieux.

Mon appartement subit des marées et je reste en surface. Il n’y a ni nuits, ni caches secrètes, ni étrangetés. Si le monde est une boite de Pandore alors je l’ai jetée ou ouverte, mais il ne s’est rien passé.

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La Dissertation [V] : L’aveuglement

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La Dissertation [IV]

Au fur et à mesure l’écriture devient un nouveau primat et l’obsession d’écrire confine à la paresse, à l’apathie. Il devient alors si simple de confondre le désir de dire et le refus d’exister. Régulièrement, l’idée d’un aveuglement revient dans ma manière d’appréhender le réel, ou de m’en dessaisir et l’usage de ce mot, « aveuglement », veut tout dire. Nietzsche, dans l’avant-propos de son Crépuscule des Idoles écrit que le seul moyen de guérir de ses idoles n’est pas de poser son « mauvais œil » sur elles, mais bien d’écouter, de surprendre par le bruit, de poser « des questions avec le marteau » pour « faire parler ce qui justement [veut] rester muet ». Moi, il me semble que je n’ai rien d’autre pour sentir que l’écriture même et que mes idoles ne peuvent être renversées par la découverte d’un sens que j’aurais laissé de côté. Je n’ai ni oreille, ni peau, ni narine, ni œil et je ne me sens « aveuglé » que parce que c’est la vue qui compte en premier.

Ma croyance intime en l’impossibilité d’une pensée qui excède les bornes de la fiction n’est-ce pas finalement un manque de courage ? N’est-ce pas pour masquer une décision que je fais du mensonge mon unique condition ? J’ai choisi mon horizon par commodité, parce qu’il est conforme à ma capacité d’agir et de penser. Je suis comme un homme qui, voulant attraper quelque chose sur une table, préfère tirer la nappe plutôt que de bouger. En fait, je ne suis pas éveillé de mon long sommeil, je ne bouge pas et écrire est l’acte futile par lequel je cherche à identifier mon rêve au réel. Quel confort alors de croire qu’une telle identité confirme la fragilité, l’inconsistance de l’être, au profit de la fiction !

Mais, que pourrais-je faire de mon courage ? Ma vie passée à écrire des traités sur le monde, à décortiquer l’univers pour en extraire un suc que j’appellerais « vérité » et qui ne serait, en fait, rien d’autre que la forme liquide de mon désir de vrai. Est-ce que je ne serais pas alors parvenu au même point que si j’avais accepté, dès le début, l’état fictionnel de mes yeux, de ma bouche, de ma peau, de mes sens entiers ? Qu’aura fait mon courage sinon tracer une piste imaginaire dans le champ ruiné du réel, sinon me faire croire qu’il était possible d’aller quelque part ? Certes, peut-être est-ce possible et peut-être que ce quelque part existe et qu’il peut donc être visé. Mais si je suis au milieu du désert, savoir qu’une ville se trouve à mille kilomètres de là et la fixer comme objectif dans un itinéraire, ne changera rien à mon état effectif d’errance. Je peux bien savoir qu’il est possible de ne pas être perdu, trouver brave celui qui, sachant qu’il existe à l’horizon quelque chose, cherchera à le rejoindre coute que coute. Mais que puis-je faire à la fin sinon me perdre ? Que suis-je sinon un égaré ? De la même manière, l’on pourrait me dire demain que Dieu existe effectivement, qu’Il a ordonné le monde selon Sa Volonté, qu’est-ce que cela changera pour moi, qui existe ici, au milieu du désert, sans rien voir, sans rien sentir de Lui ?

La philosophie et la poésie sont toutes les deux sans espoirs, au sens où elles sont toutes deux des « chemins qui ne mènent nulle part ». L’unique différence, s’il fallait en faire une, c’est que la philosophie croit encore pouvoir décrire – comme le pisteur qui identifie, au milieu des herbes folles, le chemin qui pourrait le mener à bon port – alors que la poésie se contente d’écrire – comme un vagabond qui a accepté son sort d’errant, de perdu.

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