Héloïse – p. 146 – Les charmes

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Les charmes du parc poussent et poussent les grilles
des troupes passent derrière l’immeuble blanc.
On peut mettre sa tendresse secrètement dans le feu,
l’incendie s’éteint, à peine deux heures passées.
J’avale mon orgueil comme on avale l’orvet
et la couleuvre entre les dalles chaudes.
Pour tous je danse. Mes côtes vont ballantes
sous le vent que les charmes brassent.
Oh je sais bien qu’à tout prendre il vaut mieux
que je passe ou que je dorme sous les nuages.
Je suis sage sans t’aimer et je m’ennuie.

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Terre – Soleil

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Certains sentiments ne sont, comme la lumière, sensibles que d’éclairer autre chose. Ils nous traversent des heures, des mois, des années entières, comme des ondes et il n’y a pas, durant tout ce temps, d’obstacles en nous pour nous les faire éprouver. Il faut, paraît-il, huit minutes à la lumière du Soleil pour parvenir jusqu’à nous. Pendant ce voyage de cent quarante neuf millions de kilomètres, si elle ne rencontre rien d’autre qu’elle-même, alors elle reste invisible. Certains sentiments sont comme cette lumière-là qui ne se révèle qu’après un long voyage aveugle. Quand ils viennent, nous nous étonnons de les éprouver. Nous n’avions jamais aimé, pensions-nous, jamais éprouvé cette colère ou cette lassitude de vivre, mais tout est changé d’un coup, aussi brutalement qu’une pièce peut perdre son obscurité. Nous avions fait silence et nous avions cru que le monde muet. La solitude est ainsi et c’est pourquoi elle ne se fait sentir jamais directement, mais avec un délai ou en décalé quand, en rentrant chez soi dans la nuit, les choses brillent de n’avoir été bougées par personne. Et si l’amour est aussi impossible à écrire sans paraître vulgaire ou sans être à côté de ce qu’il signifie, c’est parce qu’il est absurde de vouloir le dire autrement qu’en nommant les choses qu’il a touché et rendu visible. On apprend vite enfant qu’il est insensé de regarder longtemps le Soleil parce qu’on n’y voit rien et qu’il nous brûle les yeux. Nous avons fait le deuil de cette lumière-là, exactement comme nous avons fait le deuil du sentiment et de leur vérité. Grandir nous apprend que toutes les affections sincères, les amours profonds, que toutes les véritables colères et tristesses ne peuvent être senties purement. Les sentiments reposent au fond des choses et des objets, presque jamais au fond des gens.

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Le regret

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tu n’es pas non plus délicatesse, toi,
toi qui craint d’avancer et de briser la lumière
comme on brise les tiges l’été dans les champs

tu n’es ni dentelle ni broderie
et tu as peur du noir
ce qu’il faut faire tu ne le sais qu’au hasard
en marchant sur la terre

il n’est que le soleil pour te dire où aller
mais ton dos est tourné pour la nuit
le désir de t’enlacer va avec le reste

une vie entière passe à s’excuser
de n’avoir pas osé dépasser
la limite des évènements

tu n’es pas le centre ou l’horizon de ma peur
ni le geste que j’espère
seulement le regret

il arrive qu’en te voyant j’y pense
mais le temps a voilé
ce qu’autrefois je pouvais faire sans crainte

tu n’es pas partie très loin du possible
souvent à la lisière sensible du réel
je te croise et je me tais

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Héloïse – p. 57 – La honte

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Beauté volée vers avril, dans le soir,
rendue la nuit même, sans rien dire ;
rendue comme on rend la monnaie,
honteuse d’avoir été voleuse de pierres.

L’amour rend pareil qu’un enfant
fâché d’avoir à sortir de l’eau
pour raison d’orages. On peut dire :
que le vent va passer loin au-dessus de la plage,
que les éclairs ne touchent même pas la mer
et qu’il fait beau. Notre mère sait que c’est faux
et l’on sort à la fin en hurlant.

Comme je veux être rendue inutile par des baisers !
Faut-il être heureuse ou faut-il être noyée ?
Ma nuque est ployée du désir d’avoir un corps
que je ne possède plus.

Que faire de ces domaines où l’on vit comme chez soi longtemps,
paisible locataire de la fin des temps,
où nous habitons des choses qui nous habitent
et qui soudainement nous évitent,
nous expulsent et nous nient ?

Je suis lassée d’être amoureuse d’une vitre.
Vers où va mon regard ? Je ne sais, mais
je voudrais qu’il se détourne des anciennes icônes :
j’embrasse qui le veut pour devenir aphone.
Ma haine banale signe le rassemblement
des poncifs. Les jardins de mai ne sont
que des lieux communs.

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Héloïse – p. 54 – Le carrefour

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Au milieu du carrefour celui qui voit tout reçoit vers deux heures
les visites. On s’approche, on regarde, on hésite.
Trois hommes se demandent successivement l’heure,
mais le temps passe trop vite pour être justement donné.
(qu’il est facile de perdre ce que l’on nous a offert)
Un enfant lit à voix haute une affiche à l’envers,
« sǝןɔıʇɹɐ sǝן snoʇ ɹns ǝpןoS », prophète sous le néon
d’un magasin fermé.

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Héloïse – p. 27 – L’Amstel

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Autrefois, j’allais de l’Amstel à la digue
ouvrir ma bouche d’enfant.
Le bus passait sans me voir.
Ma soif buvait l’eau verte,
robe couverte.

Maintenant, l’Amstel est rouge,
la digue tombée.
L’amour trop souvent a couché
la verdure des rives.

Il va de l’enfance comme
de tout sur les fleuves
et rien n’abreuve
ce qui a été.

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L’effacé

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A la manière des statues des musées qui s’abiment d’être caressées un million de fois par un million de mains qui s’imaginent toutes être les premières, je crois parfois que les choses s’abiment à force d’être vues. Les objets vieillissent d’abord d’être regardées. Les visages lentement rabotés par le regard disparaissent. Enfant j’avais peur de perdre le souvenir des traits de ceux que j’avais croisé dans la journée. Dans mon lit, je reconstruisais la figure des personnes vues et s’il m’arrivait de ne pas en être capable, alors j’avais peur de dormir, de me rendre compte le lendemain qu’en fait elles n’avaient pas vécu. Mais les choses imaginées suivent le même chemin que les choses et il se peut qu’à force d’être pensée elles s’effacent. Il est aussi futile de fermer les yeux que de mettre un écriteau devant les statues.

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