1h39 {Lundi} – Pièce en un acte

Un couloir de wagon. À gauche et prenant les deux tiers de la scène un mur derrière lequel, invisible, est l’alignement des compartiments. À droite, et prenant le tiers restant de l’espace, un couloir bordé de fenêtre donnant sur un paysage nocturne, presque indistinct. Rayons intermittent de lumière. Une homme est debout et regarde à la fenêtre. Un autre rentre au fond du couloir (loin au fond de la scène) et s’approche en marchant lentement. On entend juste « tchack tchack » rythmé du train.

L’homme au couloir s’est rapproché pendant longtemps de l’homme à la fenêtre. Il s’est penché pendant longtemps à son oreille. Il a hésité longtemps avant de dire quelque chose.

Homme au couloir : Vous y voyez quelque chose ?

Homme à la fenêtre (sans se retourner et sans paraître surpris) : Que faudrait-il y voir ?

Homme au couloir : C’est bien ce que je me demande !

Homme à la fenêtre : Vous voyez bien qu’il fait nuit…

Homme au couloir : Vous n’y voyez donc rien ?

Homme à la fenêtre : Comment pourrais-je y voir quelque chose, puisqu’il fait nuit ?

Homme au couloir (passant sa main sur la vitre) : Les fenêtres, elles doivent être sales.

Homme à la fenêtre : Cela ne change rien à la nuit…

Homme au couloir : Peut-être qu’on ne voit pas dehors parce qu’elles sont sales.

Homme à la fenêtre (se retournant vers l’homme au couloir) : C’est stupide ce que vous dites.

Homme au couloir : Peut-être, qui sait ?

Homme à la fenêtre : Il est 1 : 39 à ma montre, il fait nuit.

Homme au couloir : Peut-être. Peut-être qu’il fait nuit mais que si on n’y voit rien ce n’est pas pour cette raison. Peut-être les fenêtres sont-elles sales et qu’on ne peut y voir dehors. Peut-être qu’il fait nuit et qu’on ne peut y voir dehors. Peut-être que les fenêtres sont sales et qu’il fait nuit et on ne peut y voir dehors. Peut-être…

Homme à la fenêtre : Vous en auriez d’autres ?

Homme au couloir : Il ne me semble pas.

Homme à la fenêtre : S’il ne vous semble pas, alors… (il se retourne vers la fenêtre)

On passe une gare. Lueur de néons. Pancartes illuminées. Quelques flashs bleus et blanc.

Homme au couloir : Elles ne sont donc pas sales !

Silence. L’homme au couloir se pose de la même manière que l’homme à la fenêtre. Il met ses coudes sur le rebord de la vitre. Il regarde fixement le vide. Parfois, il juge rapidement d’un œil la position de l’homme à la fenêtre et adapte sa propre manière de se tenir.

Homme au couloir : Je n’y vois rien.

Homme à la fenêtre : Il est 1 : 39 à ma montre.

Homme au couloir (hochant de la tête) : Ceci explique cela.

Homme à la fenêtre (hautain) : Vous pensez ?

Homme au couloir : J’imagine.

Hameau. Deux lampes filent rapidement. Le train ralentit (on l’entend au rythme des « tchack ») puis accélère de nouveau.

Homme au couloir : J’ai croisé une femme tout à l’heure, en allant au bout du train.

Homme à la fenêtre (vaguement intéressé) : Qu’y faisiez-vous ?

Homme au couloir : Je m’y baladais.

Homme à la fenêtre : Et la femme ? Belle ?

Homme au couloir : Belle.

Homme à la fenêtre (touchant la vitre avec son index) : Belle ?

Homme au couloir : Oui.

Homme à la fenêtre (déçu) : Je ne l’ai pas vu passer.

Homme au couloir : Elle était tout comme vous : à la fenêtre. Elle fumait (il fait comme s’il avait une cigarette à la main). Il y avait des auréoles de fumées sur sa tête. J’aime les femmes qui fument : elles ont un air.

Homme à la fenêtre : Cela ne veut rien dire « d’avoir un air ».

Homme au couloir (assuré) : Cela veut dire quelque chose : vous en avez, vous, « un air ».

Homme à la fenêtre (se retournant une nouvelle fois) : Vous vous moquez ?

Homme au couloir (même jeu d’imitation que tout à l’heure) : Quelque chose comme ça… (il soulève un peu son bras, il fixe la vitre)

Homme à la fenêtre : Vous êtes idiot (il se retourne. Soulève un peu son bras. Fixe la vitre). Ça ne veut rien dire, « d’avoir un air ».

Une porte du compartiment s’ouvre et un contrôleur en sort : chemise froissée, regard hagard, fatigué.

Homme au couloir : Lui aussi, il a un air.

Le contrôleur (pâteux) : Quoi ?

Homme au couloir (parlant fort et articulant) : Je disais à mon ami que vous aviez un air.

Homme à la fenêtre (se retournant) : Votre ami ?

Le contrôleur (sans comprendre) : Un air ? De quoi ?

Homme au couloir (diagnostiquant) : Un air de contrôleur.

Le contrôleur (même jeu) : Un air de qui ?

Homme au couloir : De vous.

Le contrôleur (retournant dans le compartiment) : Je n’y comprends rien.

Homme à la fenêtre : C’est parce que ça ne veut rien dire « d’avoir un air ».

La porte du compartiment se referme. Claquement. Le train accélère. On passe une forêt, mais on ne la voit pas. Chuintement sur le métal. Il se met à pleuvoir.

Homme au couloir : Imaginez un peu qu’on la voie.

Silence. L’homme à la fenêtre bouge les lèvres, sans qu’aucuns sons ne sortent. Pendant ce temps, l’homme au couloir défait un peu sa chemise et la froisse. Il décoiffe ses cheveux. Prend l’œil vide. Il titube dans le couloir. Fait deux allers et retour. S’approche de l’homme à la fenêtre. Quand ce dernier parle : l’homme au couloir sursaute.

Homme à la fenêtre (au bout d’un long moment) : Qui ?

Homme au couloir (un temps) : Qui… qui… qui… Ah ! La femme…

Homme à la fenêtre : Pourquoi voulez-vous la voir ?

Homme au couloir : Je l’aime.

Homme à la fenêtre : Vous ne devriez pas, c’est stupide.

Homme au couloir : Vous avez des airs, vous.

Homme à la fenêtre : Il se trouve que je l’aime aussi et c’est stupide… (soudain triste) Il ne s’agit pas d’avoir des airs.

Homme au couloir (prenant encore une fois la pose de l’homme à la fenêtre) : « Il se trouve que je l’aime aussi et c’est stupide. Il ne s’agit pas d’avoir des airs. »

Homme à la fenêtre (se retournant) : Vous vous moquez ?

Homme au couloir : J’imagine.

Homme à la fenêtre (se détournant) : Je pense, oui. Je pense…

La pluie redouble. Ils se taisent. La lumière s’éteint peu à peu dans le couloir. On ne voit que la lueur tamisée des compartiments qui filtre à travers les rideaux.

Homme au couloir : Vous l’aimez ou vous l’aimiez ?

Homme à la fenêtre (il trace une forme sur la vitre) : Je dois choisir ?

Homme au couloir : Moi, je l’aime.

Homme à la fenêtre : Parce qu’elle est belle ?

Homme au couloir : Oui et puis… elle a des airs, vous voyez ?

Homme à la fenêtre (se retournant et très sérieux) : Oui, je vois très bien.

Silence. Ronflement du contrôleur dans le compartiment le plus proche.

Homme au couloir : Il faudrait que je la croise par hasard.

Homme à la fenêtre : Avec les couloirs, c’est plus simple de se croiser (il se retourne vers la fenêtre) par hasard.

Homme au couloir (réfléchissant) : Il est tard maintenant, elle doit sans doute dormir.

Homme à la fenêtre : Il n’est que 1 : 36 à ma montre et les gens ne dorment pas la nuit lorsqu’ils voyagent.

La lumière d’un des compartiments s’éteint.

Homme au couloir : Vous descendez bientôt ?

Homme à la fenêtre (fixant plus fort la vitre, comme pour y voir derrière) : Personne… ne descend… avant demain…

Homme au couloir : Il me semblait bien. Je vais voir dans le couloir si je la croise par hasard : je reviens.

Il part vers le fond et disparaît. Une lumière d’un des compartiments s’éteint de nouveau. Obscurité plus franche. On ne distingue presque plus rien du visage de l’homme à la fenêtre. La pluie claque fort contre les vitres. On voit, au hasard, des lumières lointaines dans la vitre.

Homme à la fenêtre (pour lui-même) : Ça ne veut rien dire « d’avoir des airs »…

Rideau

Fin

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