Le Château et l’angoisse – Les lieux déplacés #1

L’écriture kafkaïenne, nous le savons, se donne à lire comme une sédimentation poétique extrêmement forte, une monade littéraire au sein de laquelle les critiques crurent voir une multitude de thèmes et d’attaques possibles. Il est quelque chose dans cette langue de Franz Kafka qui ombre ce qui s’y approche, trouble toute lumière, enfonce le regard dans le malaise et le lecteur dans une nausée étrange et singulière, sous-tendue par l’impression diffuse que ce qui se joue dans ce Château, ce qui s’écoute dans ce Procès, c’est un pan à la fois radicalement proche de sa vie et en même temps irréductiblement lointain, inaccessible, intangible, inexistant, presque comme un rêve.

 « C’est l’incertitude qui nous charme. Tout est merveilleux dans la brume » écrivait Oscar Wilde peu avant les dernières lignes du Portrait de Dorian Gray. Cette incertitude est latente dans l’œuvre de Franz Kafka ; c’est l’éther des lieux qu’il inscrit sur le papier, c’est le suc même des mondes qui s’ouvrent à la lecture de ses œuvres. Toujours, ceux que nous suivons sont embarqués dans des lieux qu’ils ne connaissent pas, dont ils ne comprennent rien et qui n’ont aucun sens, toujours ils tentent d’y trouver une place et toujours ils échouent. Ils ont l’attitude paradoxale, aberrante, de ceux qui acceptent ce qui est inacceptable, parce qu’absurde ; la révolte n’existe pas ici et seule l’affirmation compte chez ceux qui sont victimes des lieux – châteaux, salles d’audiences, couloirs et escaliers, seuils de portes et chambres nues – déplacés et absurdes des univers kafkaïens. L’incertitude de Wilde se donne à sentir à chaque ligne et à chaque échange – qui ne sont en vérité que les monologues improbables d’entités qui ne se rencontrent pas –, mais le charme n’opère pas ici ; ou bien c’est un charmes pervers, malingre, vicieux et contradictoire. La brume kafkaïenne ne laisse place à aucune respiration et les mondes se livrent bruts, dans la factualité indépassable de l’évidence et de son mystère.

Parfois immédiatement ; à peine on est venu, à peine s’est-on retourné, l’occasion se présente déjà ; tout le monde n’a pas la présence d’esprit d’en profiter ainsi tout de suite, en arrivant, et une autre fois l’on peut attendre plus de temps que n’en eût demandé l’admission officielle à laquelle, d’ailleurs, l’employé toléré n’a plus le droit de postuler. Il y a donc bien de quoi faire réfléchir ; mais les objections sont minimes en face des difficultés de l’admission officielle qui ne se fait qu’après une sélection terrible ; la candidature de quelqu’un dont la famille ne jouirait pas d’une réputation parfaite serait rejetée d’avance ; s’il se risque quand même, il tremble durant des années à l’idée du résultat ; on lui demande de tous côtés, dès le premier jour, avec un grand air d’étonnement, comment il peut oser se lancer dans une entreprise ainsi condamnée à l’échec, mais il espère tout de même ; comment vivrait-il sans cela ? Et il apprend au bout de longues années, dans sa vieillesse, il apprend le refus du Château, il apprend que tout est perdu et que sa vie a été vaine. Il y a évidemment à cela certaines exceptions, c’est ce qui fait qu’on se laisse tenter facilement. Il arrive que ce soient précisément des gens de réputation douteuse que l’on engage. Il est des fonctionnaires qui aiment malgré eux l’odeur de ce gibier ; en examinant ces candidatures ils reniflent l’air, tordent la bouche, tournent les yeux, l’homme leur paraît étonnamment appétissant et il faut qu’ils s’en tiennent très strictement aux lois pour pouvoir résister. Souvent d’ailleurs cela ne sert pas à faire aboutir la candidature, mais simplement à prolonger indéfiniment les formalités d’admission qui ne reçoivent aucune sanction définitive : on les arrête après la mort de l’homme.[1]

La vie se résume ainsi, dans l’univers kafkaïen, à une candidature avortée au bout de plusieurs longues années, décennies d’espoir fou, aberrant, impossible. Les lois torves de cet univers laissent glisser des erreurs, des folies, et fondent un système où l’attente est le modèle et l’interprétation un désir et un échec répété. Theodor Adorno remarquait à propos de l’écriture de Kafka : « Chaque phrase dit : interprète-moi, et aucune d’entre elles ne tolère l’interprétation »[2]. Irrésolue, cette tension nous semble effectivement être en creux de l’écriture kafkaïenne et est symptomatique d’une certaine forme de poétique de l’absence et du manque qui n’est pas étrangère, finalement, au surgissement absurde. Cette émergence absurde ne peut pas être mise en contact avec la poétique développée par un Camus ou un Dagerman ; l’enjeu est différent et répond moins à l’intimité d’un traumatisme, qu’à une angoisse existentielle dépassant le cadre du particulier et tournant, par le truchement d’une narrativité en crise, à une universalité problématique et perpétuellement renversée. La force propre du Château, en l’occurrence, est de faire cohabiter plusieurs systèmes d’intelligibilité, plusieurs régimes logiques. Cette concomitance et proximité au sein d’un même fil narratif de différents niveaux de cohérence si elle brise l’entente classique de la narrativité, au sens où Gerald Prince peut la conceptualiser dans son Narratology. The Form and Functioning of Narrative par exemple[3], elle fonde une forme de négativité narrative propre à mettre en avant, en deçà des multiples interprétations qui peuvent sous-tendre une lecture de Kafka, une poétique où le sensé et l’insensé pose les bases d’une écriture de l’absurdité dont  l’influence courra jusqu’au théâtre de la dérision de Beckett, Ionesco ou Adamov.

L’absurdité elle-même est biaisée chez Kafka ; elle ne tombe pas sous le visage de Sisyphe ou d’Ulysse, elle ne se réduit ni aux ruines d’une guerre passée ni au pressentiment d’une apocalypse à venir et l’interpréter comme une poétique d’après-guerre est en soi, déjà, peut-être un pas de trop. Pourtant, elle est normative dans son ouverture et fait sentir quelque chose d’impensé dont les veines soulignent les traits de l’angoisse d’un siècle. La portance métaphysique de son propos ; qu’il ait été voulu ou non, qu’il soit ou non une invention de critiques, trouve dans cette indétermination narrative et référentielle – de quoi, finalement, parle-t-on ici ? – le foyer même de son expansion, la raison irraisonnée de son poids.

Il est une rythmique dans l’écriture de ce Château qui est à la fois constructive et déconstructive ; la situation se place et se déplace, pense une topographie perpétuellement en crise où chaque situation, chaque lieu, est aussi polymorphe qu’éclaté. Si cette écriture peut s’éprouver dans le ressac permanent de l’instable et du fantomatique – ombre de la campagne, spectre gris des couloirs, rêverie administrative –, elle fonde une chronotopie, un lieu du temps déplacé, duquel le lecteur-arpenteur ne peut s’échapper. Labyrinthique, la narration l’est dans cette mesure où elle ose édifier une poïétique angoissée de l’acte du lire ; ce n’est pas simplement le geste des K. qui est avorté, impossible, à jamais effacé, rendu caduc, c’est aussi la totalisation du lire, l’unification synthétique du sens par un lecteur démiurge. L’œuvre n’est pas ouverte, chez Kafka, elle n’est pas éclatée ; elle est absente et il ne reste d’elle rien, sinon une fragmentation problématique. Ce fut d’ailleurs Max Brod qui reconstitua les chapitres du Procès après la mort de l’auteur ; il n’était pas dans l’écriture de Kafka, tout de moins de manière explicite et claire, d’organisation archi-structurelle de la narration.

Le temps kafkaïen est une chronologie forcément déplacée en ce qu’elle creuse l’expérience, vécue par l’auteur à travers ses correspondances – notamment celle avec Felice Bauer pendant cinq années –, de l’impossible coordination des temps et de l’absurdité, de fait, de tout échange. Les relations amoureuses dans les œuvres kafkaïennes seront ainsi, symptomatiquement, toujours manquées, déphasées, sans que jamais les éléments du couple ne puissent creuser la possibilité d’un lieu de rencontre ; là se rencontrent le chronos et le topos.

Comme nous l’avons écrit plus haut, nous ne voulons pas faire de Kafka le premier « poète » d’une absurdité camusienne ou même sartrienne, mais nous pensons qu’est, dans son écriture, en monade, enroulée toute une poétique – c’est-à-dire une certaine appréhension médiatisée du réel, une certaine invention du regard – dont les tenants et les aboutissants fourniront aux automnes ou aux printemps d’après la Seconde Guerre Mondiale des présupposés paradoxaux.

La rencontre et le temps sont les pivots de l’absurdité kafkaïenne et construisent, par un jeu de négatif, une poétique de l’absurde à large résonance. Poétique, poïétique, mais aussi politique, finalement, des corps et des lieux ; la problématique des temps découplés nous semble être finalement en spectre de toute une appréhension classique du politique : l’approche machiavélienne du kairos, comme moment opportun dans l’agir politique du Prince, n’est pas autre chose, d’ailleurs, que l’effort pour penser la rencontre improbable, hasardeuse, de géométries du temps – euclidiennes et non-euclidiennes, si l’on veut – qui ne peuvent sinon cohabiter.


[1] Kafka Franz, Le Château,

[2] Adorno Theodor W., Prismes : critique de la culture et de la société, Paris, Payot, 1986, « Critique de la politique », p. 215

[3] La narrativité est une suite d’événements liés logiquement cristallisé autour d’un changement d’état devant conduire à une rupture fondamentale dans la structure narrative elle-même et structurant l’ensemble entre un début et une fin relativement bien marqué.

Publicités
Cet article, publié dans Article, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s