Fragments #1

(…) et tout alors se vivrait dans cette révolution cachée du secret des ombres. C’était cela, pensait-il, le mystère de sa présence en ces lieux. Lui, là, dans cette ville désertée par le vent et la grâce, pouvait rire, respirer, mourir et marcher, dans cette simple mesure où derrière lui, au fond, quelque jouait une musique qui, s’il ne l’entendait pas, était faite pour lui et n’existait que dans cette étroite bande d’existence qui était la sienne. Il était face au monde et marchait sur les falaises en attendant, quelque part, qu’un homme, qu’une tempête rabatte sourdement le clapet d’un piano et se taise. C’était du silence qu’il cherchait ; cette matière indistincte et sombreuse terminée par une mémoire. Il était seul maintenant avec la conscience des soupirs qui embrassaient sa musique, cette musique, des decrescendo vengeurs d’une main qui ne pouvait pas l’entendre. Il était seul avec sa grande bouche et sa voix pour hurler des mots qui n’avaient pas de sens (…)

(…) L’ire du papier froissé scandait dans la pièce des ondes d’air plein d’encre qui tâchait en grande vague ses yeux. Quelqu’un, sur le bord, près d’un mur, dans le clos d’un mur de pierre surmonté d’une horloge en bronze, esquissait sur un carnet des lignes grises où il avait peine, définitivement, à se reconnaître. Il savait, pourtant, que sur ce chevalet, au milieu de cette place de nuit où les arbres bruissaient sous un soleil fondant, c’était lui qui se vendait sur une feuille et il pensait, en attendant la fin, qu’il emporterait un visage qui, étant le sien, ne lui était pas propre. Il pensait qu’il montrerait dans la rue, sous son bras, balancé par le rythme de sa marche vive, dans les halles et dans les coursives du métro, un sourire qui n’était en rien à lui. Il pensait, enfin, qu’à la fin, dans l’eau finirait un visage. Mais ne savait encore, de qui, ou de quoi, à partir de qui ou de quoi, venait l’œuvre et si c’était de lui ou de l’autre, de la planche ou de sa peau, qu’il fallait noyer la poreuse surface (…)

(…) S’il avait fallu répondre au regard de cette femme, s’il avait pensé un instant qu’elle lui demandait quelque chose, elle, dans son geste pressé d’attente et d’ironique colère, il aurait peut-être pu lui répondre. Pourtant, et parce que la ville et les rues ne pouvaient n’être pour lui que déserte, parce que le jour n’avait jamais court dans les ruelles de cette cité, parce que le fleuve emporterait à de toute façon son visage dans l’anonymat (parce qu’il était celui qui n’a jamais été vu d’aucun), pour ses raisons infimes et profondes, il ne répondit pas et passa son chemin. Elle, qui était loin, loin déjà de lui, ne bougea et laissa la porte claquer, les pavés sonner au rythme d’une marche, et ses membres mourir et rugir alternativement, jusqu’à ce qu’une grande fatigue, une immense torpeur, si gigantesque qu’elle embrassa toute la pièce, engourdissant ses mains, la fit tomber dans des ondes d’où elle ne devait ressortir jamais. Alors, et plus définitivement qu’il ne pouvait l’envisager, lui, marchant dans une rue forcément déserte, alors que quatre heure à l’horloge grinçait, lui était seul. (…)

(…) Le silence laissait l’eau courir en dessous de lui et, sous les planches espacées, glissait en souriant. Il n’y avait plus qu’une barrière, qu’il passa. Son chemin était maintenant fini, ou surement commençait-il, ou alors, et c’était cela qu’il pensait à ce moment précis, il n’y avait ni début, ni fin, juste une longue et terrible épreuve qui, sans être douloureuse, était si présente qu’elle devenait une lourdeur insoutenable. Là, il retint sa respiration et plongea. Et tout fini alors dans cette grande révolution du secret et des ombres. Là, lui, le fleuve, enfin seul, pouvaient sentir à l’autre tout ce qu’il n’était pas. La ville n’était plus déserte et dans la chambre de la rue, elle dormait si profondément qu’aucune éclaboussure n’aurait pu jamais l’éveiller.

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