Insomnie #5

Un rideau froid et rouge tombe sur mes épaules.

Une lourde étoffe sanglée à ma pupille. Un voile qui couvre cette faim, immense et souveraine, qui est massée dans mes viscères. Dehors, c’est l’aube heureuse et vacillante, l’aube agitée et béante comme une fosse. Dehors, c’est un grand corps d’ombres affamées, un grand visage presque mort, renversé sur le dos, qui regarde le monde. Dehors c’est une chair creusée de sillon, de rides, de blessures. Il s’agirait de soulever ce masque tordu contre ma face blême, de prendre avec moi, contre moi, l’ivresse de ce ventre vide qui m’ouvre en deux, comme une plaie. Il s’agirait d’ouvrir les yeux et de chercher dans les coins de la rue, dans les bordures de pierre où la lumière s’arrête, où les flaques sont tranchées, quelque chose comme un clos, une retraite, un refuge. Mais, sur mes épaules j’ai ce rideau, cette masse suppurante et brûlée, j’ai cette faim étrangère qui m’écrase et me tords, cette tranchée au cœur de mon corps et je ne puis bouger. Immobile, mon pied posé entre la scène et le vide, mon point de vue unique est le corps élancé de ceux qui ne me regardent pas. Cela crépite et l’on sent sur les peaux tendues la chaleur du foyer. Consumé lentement, mon estomac m’enserre dans son cloître putride et je fouille, fébrile, ces parois rouges où ma liberté est tombée.

Insomnie #4

Une nuit semblable, blessé d’un même désir sans geste et sans voix, soulignera ta présence par une bordure d’ombre bleue. L’heure sera passée et tu seras là, contre ta fenêtre à imprimer des mensonges pour remplir le jour. Dehors, il y aura une barre de lumière perçante et cette ville que tu habites et où rien de ce qui se fait derrière les vitres ne peut jamais sourdre et venir jusqu’à toi ; souffre du vertige de ce lieu clos, muet, qui ne dit rien à personne, duquel personne ne connait rien et qui s’agite, sombrement, s’épanche sur celle qui ne dort pas. Il te faut encore porter cette promesse, répétée contre tes yeux, arrachée aux toitures et laissée contre toi, sans secours, dans la pierre. Ne crois pas que tu portes un masque ou qu’il te faut mentir ; songe que ton geste est une illusion, qu’il te faut simplement voir celle que tu laisses loin des voix pleines du monde mort. Il te faut encore porter cette promesse, délassé à ta peau, signée au bas des choses, qui marque ta faiblesse et ton parjure heureux. Parle. Agite tes membres et surtout ne pense pas à ce que tu ne trouveras plus, ceux qui ne cherchent plus à te voir ou ce qu’il te faut nier. Elle est là et impossible de dormir alors que tu creuses la fosse où tu voudrais te voir.

Brouillon #1 – Hervé Hément

« Répétées, les ruines lancent sur le ciel d’absurdes pointes de guerre. La ville, hier, fut frappée en plein effondrement ; de graves visages de terre bleuissaient dans la nuit et ouvraient dans les artères le blanc des feux d’aigreurs. Je suis resté lointain, accroché à ma cave. Une lumière hâve était mon amoureuse et vacillait, périodiquement, sous les bombes de lave. J’exècre, mon amour, cette guerre tristement posée sur moi. Je m’y maudis, je m’y hais, je suis furieusement las d’attendre la mort. On n’y voit rien ici : le temps est pendu aux volets des fenêtres, il a le visage blessé, il est mort ; c’est une espèce de tombe où nous étouffons lentement. Le soleil plombe en rythme les quartiers de la ville et s’affaisse, chaque jour, derrière les hautes pierres dressés du décor. Le jour m’accompagne, fade, sans effort, passe en glissant le long de mes doigts nus, dessine insidieusement l’anatomie des ombres sur mes murs, vendu à l’astre qui s’endort. Puis reprennent les combats ; d’ici je n’entends rien d’autre que l’étouffement du sang dans les gorges hurlantes. La nuit étale ses rigoles joueuses entre le béton gris. L’obscurité signe dans mon sommeil de blême espace d’oubli ; je dors étrangement, tombé d’un coup sur ma couche, sans retour avant le lendemain. Je ne garde des nuits qu’un souvenir éloigné ; une impression grêlée de cauchemars et de rêves. Cette pièce m’assassine plus surement que le reste. Je ne sens rien ici que la cendre où je m’enterre. J’attends patiemment que l’espace me manque, que mon corps s’absente loin des murs et du reste. Demain, peut-être, je partirais d’ici. J’imagine que dehors le monde bouge autrement. Demain, sans doute, je partirais d’ici. Je laisserai aux ruines le soin de couvrir mon départ de grisailles uniformes. J’essaierais de courir avec les autres, de me faire prendre au jeu. J’entendrai les murmures, ailleurs, de l’autre côté. J’entendrai le halètement sourd des morts qui s’efforcent de vivre, encore, au-dessus des vivants. Deux avions passeront, mon amour, et colporteront avec eux l’angoisse comme une longue trainée. Et je laisserai derrière moi ton image. Je laisserai contre moi ton nom en pierre rude et froide. Le vent tournera la nuit, déposera sur les rebords de nos fosses de l’eau qui ruissellera et viendra lécher les visages de ceux qui dorment encore.

Je sais que je vais mourir avant que septembre ne vienne. Je sais que je vais mourir avant que la semaine passe. Je sais que je vais mourir et l’heure s’étale et passe. Demain je partirais, mon amour,  et mort, enfin, je serai comme un ressuscité accroché à la cendre. »

[…)

« Je ne supporte plus cette lumière. Je ne supporte plus votre sourire. Je ne supporte plus votre présence et vos rires lorsque je me retourne vers le fond de la pièce. Je ne supporte plus rien de ce qui vient de vous, de ce qui s’approche de vous, de ce que vous touchez… »

« Est-ce moi que vous haïssez ou bien seulement mon visage ? »

« Vous savez que je ne vous vois pas, vous, Madame, que je ne vous ne connais pas et que ce que déteste, ce que j’abhorre par-dessus tout, ce n’est pas vous et vos visages que j’imagine très beaux ou très doux, que j’imagine étrange et rassurant, non, ce que j’aimerais fuir c’est simplement le sentiment de ne pas être seul… »

« En quoi le sentiment de ne pas être seul vous dérange ? »

« En quoi l’idée que ce sentiment m’habite vous effraie ? »

« Il me semble qu’autrefois vous m’aimiez… »

« Pourquoi dîtes-vous autrefois ? Est-ce pour me faire dire ce que je me refuse à dire ? Est-ce pour que l’aveu de mon terrible échec sorte de ma bouche ignoble ? »

« Vous ne dites rien… »

« Si seulement cette lumière pouvait être éteinte ; j’aurais, sinon l’impression d’être seul, du moins l’espérance de ne pas être vu… »

« On ne vous voit pas. On ne vous connait pas. Vous n’existez que très peu ; comme une tâche sur le mur. »

« C’est rassurant ce que vous me dites. J’ai l’impression d’être une équation écrite à la craie. Un morceau d’algèbre posé sur le ciel sombre. Je ne sais pas si cette impression est aussi détestable que le sentiment que je porte continuellement avec moi et je ne pourrais dire non plus s’il signifie quelque chose de plus que ma propre détestation… »

« J’éteins la lumière… »

« Merci mon amour… mon… et voilà… »

« Voilà. Au revoir. »

La lumière est éteinte.

Carnet #2 – Hervé Hément

« Gangue de lumineuse de bois éclaté ; le matin se repose sur le bord délavé du chevet et un espace immense de clarté furieuse ouvre dans la pièce un gouffre. J’imagine que je devrais ouvrir la fenêtre. Mon corps ne bouge pas et laisse s’étendre les ombres roses sur le mur penché. J’imagine que je devrais écrire quelque chose : mon nom sur un carnet de route, une date en haut du plateau blanc, une signature en bas et rien. Pour l’instant, l’humeur de l’air est difficile à saisir. Il y a de la poussière qui vole de la fenêtre à la porte. Le rideau exhale une étrange respiration de grain lumineux. La pièce-voie-lactée étend son bras d’or d’ici à là. Peut-être suis-je l’ailleurs de ces étoiles ? Je devrais laisser tomber ma poésie douteuse et attendre d’être recouvert par la brume poussiéreuse du matin. Le phosphore n’a pas besoin de moi pour être beau. Pour l’instant, je ne bouge pas. Le sommeil trouble encore ma vieille, l’inconscience fane lentement contre mes yeux déclos. Je crois que je pourrais rester ainsi des heures et des heures. J’espérerais en silence que cela ne s’arrête pas. Je vivrais sur le fil tendu de cette chute de poussière. Il fait noir. De grands couloirs obscurs parcourent devant nous. Il fait noir et nous ne pouvons que sentir la présence délassée de ce réseau sans lumière. De loin en loin des chocs liquides ou calcaires, des bruits de pierres tombées, étouffées par l’eau, nous viennent. Nos pas en avançant glissent un peu dans une vase impossible à distinguer. L’obscurité est verte ; luminescente, aqueuse. On croit, à certain moment, sentir un vent étrange contre nos peaux noyées sous le poids de la terre. Chercher quelque chose. Avancer dans l’eau froide. Nous avons l’espoir insensé d’une échappée prochaine : les tuyaux, les galeries, conduisent à une grande fausse de lumière. Une béance dans la croute du monde tombe à un endroit et conjoint l’en-dessous et l’au-dessus et plonge, infiniment, vers le haut et le bas. Nous marchons. »