Fers de Véronique Gentil

Aquarium vert

Véronique Gentil irrigue sa poésie de son regard de peintre, sait évoquer d’un léger trait, de sa plume dépouillée, les nervures terrestres et les forces d’une nature qui s’étiole déjà. En retour, l’impossibilité de peindre à laquelle elle était confrontée à l’époque se voit contredite par cette poésie moins cérébrale qu’incantatoire, aplats de couleurs pour des toiles à venir. A la recherche de « terres moins déshéritées », ainsi que Louis-René des Forêts qualifie les épaisseurs de la mémoire où le langage peut encore s’insinuer, la poésie de V. Gentil ramène l’écart entre ses deux pratiques artistiques en traçant des tessons de poèmes sur l’espace de la page à l’image de ses toiles grattées par l’épure, énigmatiques dans leurs demi-teintes à la fois terreuses et chaudes, comme le furent aussi les peintures ocres, baignées d’un halo noir, de Zoran Mušič.

Empreint d’une douce mélancolie, le corps qui s’aventure sur les…

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Manifeste pour le rassemblement des hoïsseurs du monde [MRHM]

(…) Oh la douleur ! Oh la rage ! Oh l’effroi ! Oh tout ce qu’il faut hoïr ! Oh la Picardie ! Oh la Normandie ! Oh la Franche-Comté et le fromage de chèvre ! Oh ! Oh, certes, tu as compté pour moi, mon amie, mais maintenant je ne suis qu’une grande et large plaie qui hoïra le monde jusqu’à disparaître ! Oh la colère ! Oh le mensonge ! Oh la vilénie ! Oh à toi aussi ! Oh à l’étranger ! Oh à celui qui marche sur les plages délaissées et qui meurt avec la brume ! Hoïr ! Hoïr et mourir, et vivre encore un peu, et subir sans broncher le grand chamboulement, le grand déménagement des amours et des horreurs ! Hoïr jusqu’à plus soif, jusqu’à sentir dans sa gorge l’appel de l’eau, jusqu’à chercher dans les marées, dans les fougères liquides des nuits de tempêtes, comme un fauve perdu dans sa montagne, chercher quelque chose qui se boive, que l’on puisse faire couler dans soi, afin de briser la flamme énorme de l’hoïssance terrible ! Oh la vie et les passantes atroces ! Oh la rue qui fait silence et celle qui clame encore ! Hoïr et détester universellement l’ensemble de ceux qui n’hoïssent pas encore ! Or hoïr n’est pas un choix et à l’ire je condamne tous ceux qui échappent à la sanguine épreuve du vertige de la haine ! Oh le communisme ! Oh le boudhisme ! Oh le capitalisme ! Oh l’ésotérisme ! Oh tous les isthmes mêmes et leurs bras pendus entre les mers salées ! Hoïr est mon Grand Œuvre, mon alchimie facile ! J’hoïr d’or le bois flottés comme les bombes ! J’hoïr en diamant les marches du palais ou les combes des ponts ! J’hoïr philosophique les saphirs des mines ! J’hoïr et je duplique à l’envie les hoïssances bacchiques ! Oh le creuset des tanières où gisent les demi-morts ! Oh les hérissons ! Oh les citronniers ! Oh les madeleines et les grands parfumiers ! Hoïr ! Hoïr comme une senteur de sous-bois au matin ! Hoïr comme une aurore dont la rougeur soulèverait le ciel ! Oh toi aussi ! Oh ! Oh mon amour unique portée à ce regard ! Oh mon cœur ployé sous les murs oins de chaux ! Oh à cette blancheur rentrée dans mes pupilles ! Oh ma passion vaine ! Oh mon désir froid ! Oh ma mort prochaine et ma tombe que je vois ! Oh la croix de béton au milieu des bretonnades ! Oh les promeneurs et les camélias ! Oh les géraniums et les filets de cuivres posés sur les lilas ! Oh l’étrange peine et le cœur de Chimène ! Oh les secours, les deus ex machina ! Hoïssons les grands voiles et posons sur la terre une chape d’hoënne grasse et sans recours ! Hoïssons mes amis jusqu’à perdre l’hoënne même et dans l’horizon loin, à l’Hoïr suprême, bénissons tous les coins !

Fragment #3

(…) qu’une grande machine avait était laissée, sans doute durant la nuit, au centre de la cour. Un petit groupe s’était congloméré autour de l’étrange chose et cherchait à comprendre son fonctionnement. La forme de l’objet n’inspirait personne et moi-même, alors que je m’approchais, je n’arrivais pas à savoir ce dont il s’agissait. Cela ne ressemblait à rien que l’on connaissant : ça avait vaguement la forme d’un cube dont on aurait articulé les parties par des jointures souples et métalliques. Fendu en son milieu, le cube laissait apparaître des mécanismes complexes qui s’égrenaient lentement, à un rythme irrégulier. Un bruit très doux, comme un feulement, se dégageait de l’engin et, étant plus prêt maintenant, je pouvais même percevoir un léger tressaillement de l’appareil et de ses jointures (…)

(…) l’hypothèse de Madame de Stens ne pouvait évidemment pas être rejetée immédiatement et, pour tout dire, je n’avais rien à opposer à son argumentaire fort bien construit et réfléchi. Toutefois, quelque chose résistait en moi et, sans qu’il m’était possible de dire pourquoi, je ne pouvais en aucune façon approuver son point de vu. Certes, la découverte de la machine n’avait apporté que de funestes et terribles conséquences, mais il m’était tout à fait impossible de croire qu’il s’agissait là de l’œuvre du diable. Le démon me semble avoir bien assez d’occasion de se présenter à nos yeux, sans apparaître de manière si ridicule sous la forme d’un cube grisâtre dans la cour intérieure d’un petit hôtel parisien. Je n’avais néanmoins rien à de rationnel à répondre à Madame de Stens et, à défaut, j’approuvais d’un balancement de tête entendu et ouvrais la porte de mon appartement. (…)

(…) et, alors que je regardais, amoureux, les reflets du soleil sur sa peau nue et que j’admirais les délicates rondeurs de ses hanches, à moitiés dissimulés par les draps, elle s’exclama :

« Et la machine ! »

Et, ce disant, elle se leva et alla nue à la fenêtre voir comment se portait le gros cube au milieu de la cour.

« Quoi la machine ? Répondis-je, quelque peu vexé par la tournure que prenaient les événements.

_ Ont-ils enfin trouvé ? »

La question avait quelque chose de saugrenue dans sa bouche : il me semblait presque inconvenant qu’une si charmante créature puisse s’interroger sur l’utilité de la Machine. J’y voyais une forme de sacrilège et une colère froide me gagnait lentement alors que je réfléchissais à la meilleure réponse à apporter.

« Ils cherchent », dis-je d’une voix sèche, « ils cherchent et ne trouvent rien. » Elle n’écoutait déjà plus et s’était encore une fois échappée dans ces sortes de rêveries qui m’avaient autrefois charmée. Un silence s’installa et l’on ne bougeait plus. Elle s’était légèrement penchée à la fenêtre et les grands rideaux s’enroulaient autour d’elle avec le vent, comme un voile.

« Ils ne trouveront rien » murmura-t-elle finalement. (…)

Chronique #1

L’heure est pour les passages, les fantasmes et les pierres. L’heure est pour les visages-type, les corps et les voix similaires. Tout semblable et pareil, d’un même mouvement, dans l’allée, s’avance vers les portes. Dix milles identiques, sous les fleurs de maurier, d’aube, d’élantier ou de saule, qui marchent entre les bourrasques et qui enrobent leurs pas de poussière. Au milieu, deux hommes s’exécutent et rythment l’entrée de scintillements sonores, répétés, lancinants. Cela ne s’éteint jamais, cela ne s’arrête pas : c’est une infinie suite de petits éclats de voix et de métal. Une longue file de gens impossible à reconnaître se déploie tout autour des jardins, des murailles, des rivières. Le paysage est couvert d’hommes qui attendent : d’ici, c’est la plaine qui s’écrase avec eux. Et, sans arrêt, ils passent, poussent, respirent à côté de nous et s’en vont. Des cohortes blanches, bleues, rouges et grises crissant dans le chemin unique. Moi, je suis dans le goulot ; je suis là où tout se referme et où on ne laisse presque rien filtrer, là où les visages paraissent seuls pour un moment encore. Ils vont filer entre les murailles en bois et vont se perdre dans les millions de dos tournés. Ils vont oublier qui je suis et je vais n’avoir d’eux qu’un seul souvenir ramassé : ils ne seront qu’une seule et unique masse. Ils ne seront personne. Ils seront comme une lourde charge de regards glissants en travers de mes lieux, et moi, je n’aurais qu’une mémoire, qu’une image poussive de ces étranges projections de sourires.

Avec le soir, la fatigue a rempli le jardin d’étoiles et de petites ombres fuyantes. Les membres se font lourds et ployants comme des arcs bandés. Des milliers de faces, il ne reste plus que quelques monceaux épars et curieux qui se déplacent en paquet sous les peupliers. La bâtisse énorme et l’eau qui court sont seules maintenant. Elles retrouvent peu à peu la quiétude de ceux qui sont sans regards. Moi-même j’ai détourné les yeux. Moi-même j’ai vendu ma place à la nuit.