Brève #1

Soleil d’hiver sous l’œil de verre ivre et bleu sonnait en mon revers fiévreux le sang affreux de mes arrières de mes artères de mes aïeux et les glacières au sol vert rendaient l’aveu l’aveu entier de l’hiver et de cent lieux venaient d’hier ceux qui vers sombres et silencieux le grand bol d’air que mon vieux verre enferme un peu versait en terre plongeait en bière glissait entre eux et éphémère soleil divers longtemps soucieux ou paresseux pesait la terre la terre entière et le froid creux brisait l’éclair de nos cœurs vieux vieux de l’hiver et des adieux.

La Fresque

Sur mon mur s’accumule des millions de surfaces jaunes ; elles sont mon œuvre, mon labeur et ma condamnation. Je suis archéologue. Je les fouille. Je les scrute. Je les remue comme une terre, labile et légère, où se terrerait quelque chose de moi-même. En vérité, je perds la tête, je crois même que je suis selon certain critère presque totalement fou. Ces papiers sont ma mémoire, ils sont mon cœur et je vis en leur sein, continuellement. Souvent, le matin, me levant, je m’éblouis même de cette pièce-soleil qu’est devenu mon appartement. Il est entièrement envahi maintenant par la gangrène jaune, les post-it ont gagnés les linteaux, ont couvert le plafond, ont rendus opaque le dehors et ont finalement fondus l’ensemble de l’univers dans ce jaune insistant et net qui est leur couleur et celle du monde entier. Souvent, je me dis que je suis l’unique artisan de cette perdition jaunâtre, qu’à force d’écrire ma vie entière sur ces billets, à force de la coller avec eux sur mes murs, j’en ai fait une fresque où je ne peux plus ni vivre ni mourir, mais juste exister à l’état de couleur.

Depuis hier, l’épidémie a gagné ma porte et je suis dorénavant tout à fait incapable de sortir de chez moi. Bien sûr, je ne m’intéresse plus depuis longtemps au dehors et ma vie présente compte moins que cette vie passée, épanchée sur mes murs, et que je cherche à recomposer encore et encore. Pourtant, je dois admettre que ma nouvelle condition de prisonnier m’interroge. Il me semble que tout maintenant parle de mon retard, de mon défaut, du manquement que je suis pour moi-même et du fait que je n’ai que peu de temps avant que ce que j’appelle ma fresque devienne mon tombeau. Le fait que ma porte elle-même se soit en quelque sorte rebellée contre moi m’inquiète et m’angoisse. Que puis-je faire contre l’ensemble de ces choses qui autour de moi me répètent que je suis mortel et que je mourrai bientôt avec elle ? De plus en plus souvent je me surprends à suffoquer sous la masse de papier qui me sert de toit et je vois bien que je ne supporte plus aussi bien qu’autrefois mes longues heures passées à fouiller dans les encres vieilles et dans les papiers froissés. Je ne peux pas dire, par ailleurs, que je me sens proche de mon but, même si j’ai le sentiment qu’il n’est pas loin le premier des papiers que je cherche, qu’il se cache là, dans cette zone grise entre ma bibliothèque et la lampe, dans ce dernier rectangle de surface vierge encore de mes fouilles. Depuis plusieurs années j’ai la certitude que ce premier des papiers renferme tout ce qu’il me faut savoir pour retrouver mes esprits, tout ce qu’il me faudrait connaître pour que le présent trouve de nouveau un sens. Mais, à mesure que je me rapproche du moment où j’aurais absolument tout relu, tout repris à zéro, tout détaillé, je ne peux m’empêcher de douter de cette possible libération. Est-il possible que ce premier des papiers n’existe pas ou plus ? Qu’il soit définitivement disparu au milieu de mes millions de traces écrites ? Et si même je parviens à le retrouver, comment pourrais-je le reconnaître ? Et si même encore je le reconnais, pourrais-je y trouver effectivement quelque chose qui me fasse sortir de cet enfermement où je suis et qui n’en finit plus. Il m’arrive de penser que je ne suis plus rien d’autre qu’un archéologue, que je ne suis plus rien d’autre que cette fouille, que cet œil qui scrute, lit et relit, liste des listes, catalogue des idées jetées en bataille un jour sur coin de papier. J’ai depuis longtemps cessé de négocier avec ma mémoire et je ne sais même pas si je pourrais réapprendre à me souvenir. Sur mon bureau j’ai posé autrefois la photographie d’une femme que je devais aimer ou qui devais compter d’une manière ou d’une autre et aujourd’hui je ne peux rien dire sur elle, son visage est moins réel pour moi que ma fresque et que mes millions de morceaux de mémoires jaunes.

L’heure est maintenant à la nuit. La pénombre elle-même à l’allure d’un coucher de soleil et j’ai cessé pour quelques heures mes recherches. Tout à l’heure, j’ai déblayé quelque chose de nouveau et d’étrange : quelque chose qui n’avait pas la même densité que le reste du monde, qui était lourd, froid et rugueux comme de la pierre. Je sais qu’il faut dormir, que rien n’est plus dangereux pour moi que l’état de vieille où se mélange le rêve et la « réalité », mais cet éclat d’autre chose m’obsède. À son revers, juste avant que toute lumière cesse, j’ai pu lire quelque chose comme : « Déjà vu » et ces deux mots, simples et banals, m’ont fait peur, ils ont vrillés quelque chose en moi et m’interpellent. Je sens obscurément qu’ils cherchent à me dire quelque chose. « Déjà vu », posé à un endroit de ma mémoire, cloitré en souvenir dans une autre matière que celle qui constitue les frontières du réel ; aurais-je cherché à dire à moi-même quelque chose de si particulier qu’il fallait pour cela que je l’inscrive dans la pierre ?  Peut-être, je ne sais ; mais maintenant il faut se taire et dormir, laisser le silence couvrir ma pensée, couvrir mes yeux d’un noir autrement plus franc que celui, malade, qui m’entoure et attendre que le matin vienne et que je puisse reprendre ma recherche du premier des papiers.

Insomnie #7

Je vis dans son hiver et le noir venu la lumière cherche à me faire taire enfin ; je répète demain chaque jour, j’attends et hier efface. Il faudrait presque appeler ça vivre : être visible et latent, vibrer avec le soir, se fondre lentement dans le sommeil ou dans son espoir et se poser, finalement, sur le dessus des choses, évidé comme le monde, évidé avec lui, et respirant, craignant toute lumière qui n’est pas déjà faussée par les ombres, ne s’approchant de rien. Je vis dans son hiver, je vis avec l’eau immobile et lassée, je vis là où ne viennent que ceux qui ne peuvent aller nulle part d’autre, au cœur d’étages, de corps poussées sur le bord et qui en font la frontière. La nuit, j’ai devant moi deux grandes façades aveugles de béton et de verre et je cours à la fenêtre pour attendre leur passage ; mais rien ne se passe jamais, c’est de la poussière partout, tombée pendant des heures, couvrant la route de gris et ça ne fait plus rien, pas même de bruit, pas même de quoi soulever des nuages, c’est figé avec l’eau, c’est fondu avec l’ensemble de ce qui devait autrefois constituer le dehors. Il faudrait presque appeler ça vivre, avec une solitude grande à n’en plus faire le tour et avec la seule grisaille des poussières, vivre et dormir, ou faire semblant, rester froid, et dire qu’en cet instant tout doit demeurer net, ne surtout plus bouger, ne rien faire qui puisse se voir ou s’entendre comme une respiration, comme un souffle nouveau, une voix prolongé au-delà du cadavre et volé à la mort, au soleil, à la pierre.

Souvenir #1

L’Ill blême saignait la ville que j’avais perdue ; elle, qui était rouge et veinée, tranchée par la rivière, creusée par les eaux et les saules, elle dont l’eau même était rouge et blanche comme un sang, comme un cœur allié à la glace, elle polie par les fourrures des passants et par l’eau, pressé contre le sol pour faire de la rue un vitrail de glace où plongeaient non seulement mes pas, mes yeux, mais moi-même entier, enfoui dans des gangues de lumière, de poussière, dans des nefs vieilles d’un temps qui n’existait plus d’avoir été trop travaillé par les millions de pas d’autre moi-même ; et la pluie souvent y tombait, la pluie et la neige couvraient souvent ses toits de plaies grisâtres, noirâtres, comme une pruine et l’aurore attendait qu’elle se lève, et rien ne parlait plus, étouffé par la neige et par l’unique fraicheur du dehors, cloitré au-delà des nuages et alors pouvais-je peut-être voir quelque chose qui soit autre qu’elle qui se levait, alors qu’au loin l’œil unique de l’église séchait avec le sien et que nous cheminions dans les ruelles, avec les briques rouges des façades, les faces rouges des autre ; et cet œil vers l’Ill jetait sa pupille et je pouvais tout aimer et sentir comme si rien n’avait plus été d’autre qu’elle, partout : dans les fenêtres, dans les vitrines, dans les pavés brillants de cristaux de gel, comme si je n’avais plus été rien d’autre que ce mouvement, ce pas-à-pas inouï d’elle, vivante, fluante avec les multiples eaux de la ville, les multiples sangs des rues et respirant avec les chœurs du cœur de la cité.

Sculpture #1

Anish Kapoor - MonumentaC’est ce qu’il y a de vide qui compte, c’est l’air qui s’y trouve, qui s’y déploie, qui étouffe ce poumon d’étoffe, de stries, de rouges divers posés en frontière sur les frontières du monde, ou de cet espace noyé par la rondeur, plongé entier dans une plaie saignante, comme en un globule creux, évidé, sans substance ou bien uniquement produit de sa propre matière, à la fois cœur et corps, corps et monde, univers plié au-dedans de soi et au sein duquel on rentre, que l’on bafoue ou que l’on complète, au centre duquel l’on devient le cœur du cœur du vide, au milieu duquel on est soi-même rougeur, soi-même globule, lieu de la frontière, poupée russe et monument, à l’âme duquel on se tait, parce que l’on finit par être trop entièrement rouge, trop entièrement sang, trop entièrement plaie pour dire encore quelque chose.

C’est ce qu’il y a de plein qui compte, c’est la couleur qui y devient, comme n’importe quelle autre chair, palpable, tangible, vivante et rouge, toujours rouge, uniquement rouge et que l’on peut embrasser comme un ventre, que l’on peut aspirer comme une pulpe liquide et qui est si entièrement emplie, chargée de lumière, gagnée de partout par de la matière, par cet invraisemblable souffle de terre, de glaise, que l’on appelle forme, que l’on pourrait y mourir écrasé, fossilisé pour des siècles, à la manière de l’ambre et qu’il y faudrait attendre longtemps, à jamais peut-être, avant d’être autre chose qu’une forme dans la forme et de pouvoir dire d’où l’on revient, d’où l’on est revenu, d’où l’on a presque pas pu revenir.