La Fresque

Sur mon mur s’accumule des millions de surfaces jaunes ; elles sont mon œuvre, mon labeur et ma condamnation. Je suis archéologue. Je les fouille. Je les scrute. Je les remue comme une terre, labile et légère, où se terrerait quelque chose de moi-même. En vérité, je perds la tête, je crois même que je suis selon certain critère presque totalement fou. Ces papiers sont ma mémoire, ils sont mon cœur et je vis en leur sein, continuellement. Souvent, le matin, me levant, je m’éblouis même de cette pièce-soleil qu’est devenu mon appartement. Il est entièrement envahi maintenant par la gangrène jaune, les post-it ont gagnés les linteaux, ont couvert le plafond, ont rendus opaque le dehors et ont finalement fondus l’ensemble de l’univers dans ce jaune insistant et net qui est leur couleur et celle du monde entier. Souvent, je me dis que je suis l’unique artisan de cette perdition jaunâtre, qu’à force d’écrire ma vie entière sur ces billets, à force de la coller avec eux sur mes murs, j’en ai fait une fresque où je ne peux plus ni vivre ni mourir, mais juste exister à l’état de couleur.

Depuis hier, l’épidémie a gagné ma porte et je suis dorénavant tout à fait incapable de sortir de chez moi. Bien sûr, je ne m’intéresse plus depuis longtemps au dehors et ma vie présente compte moins que cette vie passée, épanchée sur mes murs, et que je cherche à recomposer encore et encore. Pourtant, je dois admettre que ma nouvelle condition de prisonnier m’interroge. Il me semble que tout maintenant parle de mon retard, de mon défaut, du manquement que je suis pour moi-même et du fait que je n’ai que peu de temps avant que ce que j’appelle ma fresque devienne mon tombeau. Le fait que ma porte elle-même se soit en quelque sorte rebellée contre moi m’inquiète et m’angoisse. Que puis-je faire contre l’ensemble de ces choses qui autour de moi me répètent que je suis mortel et que je mourrai bientôt avec elle ? De plus en plus souvent je me surprends à suffoquer sous la masse de papier qui me sert de toit et je vois bien que je ne supporte plus aussi bien qu’autrefois mes longues heures passées à fouiller dans les encres vieilles et dans les papiers froissés. Je ne peux pas dire, par ailleurs, que je me sens proche de mon but, même si j’ai le sentiment qu’il n’est pas loin le premier des papiers que je cherche, qu’il se cache là, dans cette zone grise entre ma bibliothèque et la lampe, dans ce dernier rectangle de surface vierge encore de mes fouilles. Depuis plusieurs années j’ai la certitude que ce premier des papiers renferme tout ce qu’il me faut savoir pour retrouver mes esprits, tout ce qu’il me faudrait connaître pour que le présent trouve de nouveau un sens. Mais, à mesure que je me rapproche du moment où j’aurais absolument tout relu, tout repris à zéro, tout détaillé, je ne peux m’empêcher de douter de cette possible libération. Est-il possible que ce premier des papiers n’existe pas ou plus ? Qu’il soit définitivement disparu au milieu de mes millions de traces écrites ? Et si même je parviens à le retrouver, comment pourrais-je le reconnaître ? Et si même encore je le reconnais, pourrais-je y trouver effectivement quelque chose qui me fasse sortir de cet enfermement où je suis et qui n’en finit plus. Il m’arrive de penser que je ne suis plus rien d’autre qu’un archéologue, que je ne suis plus rien d’autre que cette fouille, que cet œil qui scrute, lit et relit, liste des listes, catalogue des idées jetées en bataille un jour sur coin de papier. J’ai depuis longtemps cessé de négocier avec ma mémoire et je ne sais même pas si je pourrais réapprendre à me souvenir. Sur mon bureau j’ai posé autrefois la photographie d’une femme que je devais aimer ou qui devais compter d’une manière ou d’une autre et aujourd’hui je ne peux rien dire sur elle, son visage est moins réel pour moi que ma fresque et que mes millions de morceaux de mémoires jaunes.

L’heure est maintenant à la nuit. La pénombre elle-même à l’allure d’un coucher de soleil et j’ai cessé pour quelques heures mes recherches. Tout à l’heure, j’ai déblayé quelque chose de nouveau et d’étrange : quelque chose qui n’avait pas la même densité que le reste du monde, qui était lourd, froid et rugueux comme de la pierre. Je sais qu’il faut dormir, que rien n’est plus dangereux pour moi que l’état de vieille où se mélange le rêve et la « réalité », mais cet éclat d’autre chose m’obsède. À son revers, juste avant que toute lumière cesse, j’ai pu lire quelque chose comme : « Déjà vu » et ces deux mots, simples et banals, m’ont fait peur, ils ont vrillés quelque chose en moi et m’interpellent. Je sens obscurément qu’ils cherchent à me dire quelque chose. « Déjà vu », posé à un endroit de ma mémoire, cloitré en souvenir dans une autre matière que celle qui constitue les frontières du réel ; aurais-je cherché à dire à moi-même quelque chose de si particulier qu’il fallait pour cela que je l’inscrive dans la pierre ?  Peut-être, je ne sais ; mais maintenant il faut se taire et dormir, laisser le silence couvrir ma pensée, couvrir mes yeux d’un noir autrement plus franc que celui, malade, qui m’entoure et attendre que le matin vienne et que je puisse reprendre ma recherche du premier des papiers.

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Un commentaire pour La Fresque

  1. constance19 dit :

    Bien sûr qu’on vous lit et plutôt deux fois qu’une ! Je me suis abonnée.
    Je connais très bien la forteresse et le papier que l’on cherche toute sa vie.
    Au plaisir très intime de vous lire.

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