Moussologie – Introduction [2]

« La métaphysique se trompe lorsqu’elle entend comprendre univoquement l’être. Il n’y aucune univocité de l’être et l’ambivalence est le principe même de toute chose. La moussologie veut nommer cet état si particulier de l’univers qui semble être et ne pas être en même temps. La métaphysique se trompe lorsqu’elle croit pouvoir porter un discours positif sur l’existence ; il ne peut y avoir de discours positif sur une chose qui n’existe qu’alternativement.

La moussologie est un discours sur la frontière. Où s’arrête la mousse des choses ? C’est à cette unique question qu’il faudrait pouvoir répondre. Le soir parfois, les murs semblent se doter d’une autre pesanteur et gagner en largeur et dans l’obscurité les choses ont souvent une aura de noirceur vague, comme si elle ne s’achevait pas tout à fait. La moussologie est l’étude de cette aura. La moussologie est la tentative, sans doute vaine, pour dire quelque chose de ce presque-rien.

Il y a quelque chose de foncièrement absurde à vouloir discourir d’un presque-vide. Il est sans doute vrai que l’on ne peut rien dire de l’écume des choses et néanmoins écrire ne signifie peut-être rien d’autre que faire cela, faire l’histoire de ce qui passe, faire le récit du vague à l’âme des objets. Les philosophes sont tous des amoureux qui, plutôt que d’éprouver l’absence, font le récit du départ. Un moussologue ne croit pas pouvoir saisir l’état mousseux des choses, il cherche simplement à reconduire cette réalité fragile qui lui apparaît. De ce point de vue, la moussologie est proprement sans objet ni objectif, elle n’a pas d’horizon et n’est donc pas contrainte pas l’exigence du résultat qui a tant compromis l’avenir de la métaphysique.

La moussologie n’est en rien un scepticisme caché ni une forme de cynisme sophistiqué. Elle n’a rien à voir non plus avec la vapeurologie ou la nuageau-logistique qui admettent toutes deux un être d’origine à la vapeur ou au nuage. Dire des choses qu’elles moussifient et sont mousses ne signifient pas qu’elles se sont dégradés depuis une position ontologique originelle. Il n’est pas question d’admettre une téléologie moussique fondant l’être-mousse comme dégradation d’un être-non-mousse. La mousse au chocolat n’est pas une dégradation ontologique d’un être chocolat. La mousse à raser n’est pas une dégradation ontologique du « raser ». La mousse est le nom donné au réel même, si nous devons conserver ce terme imparfait pour désigner l’hétérogénéité substantielle du monde. Toutefois, nous ne suspendons pas notre jugement lorsque nous opérons une telle critique, pensée comme délimitation, de la « chose ». Là où le sceptique ne juge pas, non jugeons avec des bulles.

La moussologie est donc finalement le nom que nous donnons à la philosophie. Toute philosophie se résume à cette enquête mousseuse sur les choses, à une accumulation de discours vrais rendant compte d’une réalité qui, pour être commune, devra être admise comme hétérogène, désubstantialisé, désuniformisé et impondérable. Tout homme vivant éprouve cette absence de pesanteur du réel où nous passons ainsi que l’on se baignerait dans une piscine de mousse. C’est pourquoi les discours des philosophes ne sont que des mensonges manqués sur la chose, c’est pourquoi écrire pour eux signifient se tromper sur l’unicité des objets. C’est pourquoi nous pouvons affirmer que tout philosophe n’est, en réalité, qu’un écrivain manqué. »

Moussologie – Introduction [1]

« La moussologie est le nom que nous donnons à l’étude des choses en tant qu’elles sont mousseuses ou en tant qu’elles moussifient. Une chose se dit mousseuse lorsqu’elle a, dans sa nature de chose, un certain degré d’évaporation ou de diffusion à ses extrémités. De fait, toute chose, en tant qu’elle est, finit aussi par ne plus être, et se faisant développe à sa marge une frontière entre ce qui est et ce qui n’est pas ou les deux dimensions ontologique de l’être et du non-être se confondent en une mousse insaisissable, indéfinissable et mouvante. Ainsi, la moussologie est l’étude ou la tentative d’étude de ce moment fragile de disparition ou d’apparition de la chose dans le monde et cherche à préciser le lieu et le temps où la chose commence et où elle se termine. Par ailleurs, la moussologie veut porter un regard neuf sur la qualité moussifiante de certaine chose qui peuvent par qualités propres rendre moussiques certains éléments du monde. L’enjeu ultime de la moussologie est donc de faire le discours de ce qui ne se dit presque pas, voir de faire le presque pas de ce qui ne se dit.

La moussologie part du constat qu’une chose ne peut jamais être entièrement et n’existe que comme écume-de-soi. L’erreur de la métaphysique fut de considérer qu’il existait une univocité du concept d’être et de penser toute enquête sur le monde à partir d’une telle univocité. La moussologie fait le constat que l’univocité en question ne peut être que potentielle. Ainsi, toute ontologie doit, en toute honnêteté, accepter une certaine forme de défaite. Les choses ne sont jamais que des êtres-en-déroute. La mousse offre un modèle d’intelligibilité de la défaite des choses : considérée comme processus d’altération et de néantisation de tout étant en tant qu’il mousse, la moussification rend admissible l’idée d’une chose qui n’existe qu’en se défaisant, qui n’est que dans sa faillite.

À terme, la moussologie pas autre chose que la redéfinition de la notion d’existence. Le terme d’existence, dépouillé de son maquillage métaphysique, sera identifié à ce que nous nommerons pour l’instant, et pour la clarté de notre analyse, moussistence. Si des éléments tel que la mousse-du-bain ou la mousse-à-raser, ou encore la mousse-du-chêne, offre un aperçu de ce que signifie moussister, il semble que toute chose en tant qu’elle apparaît à une conscience ne se manifeste phénoménologiquement qu’à l’état moussique. La moussologie développe donc une ambition à la fois ontologique et existentielle et doit permettre, dans ses développements prochains, de penser le monde dans toutes ses dimensions.

Il est nécessaire ici de préciser qu’en aucune manière notre Moussologie ne reprendra les conclusions apportées par le très important mouvement de la vapeurologie. En effet, là où la vapeurologie considère que toute chose n’est qu’en tant que vapeur, nous considérons nous la mousse comme modèle absolu. La différence fondamentale viendra du finalisme vapeurologique que nous nions radicalement avec notre moussologie. La vapeurologie considère l’être dans sa diffusion spatio-temporelle et considère une matrice originelle à la vapeur de toute chose. De ce point de vue, la vapeurologie n’est qu’un dérivé de l’ontologie classique puisqu’elle admet comme principe l’existence d’un être-de-la-vapeur pensée comme cause première de la vapeur des choses : il n’y a ici rien d’autre que vaporisation de l’être et non pas une redéfinition de l’être même. »