Monologue #2

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Richard Vantielcke – Mémorial

Elle se tient juste derrière moi, au-delà du champ fané de ma vision, là où seules s’ébattent deux ou trois plantations de couleurs grises et bleutées. De sa forme, de sa matière, de l’allure de son visage ou de ses yeux qui m’observent, je ne sais rien. Elle se tient très exactement à l’endroit où rien ne peut venir d’elle à moi. Parfois, j’imagine qu’elle est partie depuis longtemps, qu’elle m’a laissée seul avec mon champ fané, et que je ne fais que vivre avec l’ombre de l’ombre de ce qu’elle a été. Je rêve d’elle souvent. Un rêve noir de suie, noir de vide, noir ou blanc, c’est selon. Si elle est là encore, juste derrière mon crâne, dans le silence si clair et si froid de mon appartement, si elle est là alors elle me voit lui écrire, narrer sa présence, détailler l’amour que je lui porte, et toute sa colère de fantôme peut-être bientôt s’abattra sur moi. Parfois j’imagine qu’un reflet s’agite quelque part dans le cœur noir de la vitre et que c’est son regard, son œil-nuit, qui plonge, du dehors, en moi.

Monologue #1

Du plus loin de mon espace vient le son froid d’astres que je ne peux voir, d’étoiles brûlées sur le dos, et ainsi je sais que je suis loin encore des confins, loin des frontières de ma pièce, je le sais car moins qu’un son il s’agit d’un murmure ou d’un chuchotement, étouffé par des couches et des couches d’air nocturne, égaré dans l’immensité nuiteuse de ma chambre, je n’entends rien de plus qu’une voix effacée par la distance, et je sais que du temps reste encore avant que ne tombent mes murs, que ne s’ouvre ma fenêtre, je sais que ma porte restera close cette nuit de nouveau, et même si aux bornes de mon royaume, vers les marches sauvages où le radiateur crépite, ou dans les défilés humides de mon placard clos, s’agite une vie étrangère à la mienne, une menace sourde, je sais n’avoir rien à craindre immobile au centre du centre du monde. Ainsi, même si du plus loin de mon espace quelque chose se dit de l’ailleurs, même si depuis l’horizon le dehors menace, ici, chez moi, planté dans la terre, couché dans mon lit, je sais que rien ne me menace et je dors.

L’Âge d’Or [III]

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Il faisait nuit sur le quai B de la gare. Les néons jaunes eux-mêmes ne diffusaient que de l’ombres et les étoiles que de l’obscurité. Monsieur Deladieux attendait, la mine plus sombre encore que la nuit. Quelle heure le prochain, demanda-t-il au contrôleur qui passait, quelle heure pour le prochain ? 23h47, Monsieur. Il était 23h43. Monsieur Deladieux ne s’en souvenait pas, mais trente-deux ans auparavant, lorsqu’il avait fui, avec son père, son pays d’origine, il avait pris le train de 23h38 au départ de P. et la nuit d’alors était semblable à cette nuit d’automne, elle avait le même goût de ferraille et de peur, les mêmes lumières obscures plombaient le béton gris d’une fausse clarté. Il faut croire que les trains de nuit sont toujours des trains de fuite. Ils doivent tenir de là leurs allures de fantômes et leur splendeur spectrale. Monsieur Deladieux regarda sa montre qui affichait 23h45. Il n’y avait plus rien faire, pensa-t-il pour se rassurer, il n’y avait qu’à partir. Il n’y croyait rien, mais sous son aspect froid, il était poète et avait un don particulier pour s’inventer des histoires et s’y lover, au chaud, comme dans un nid. Il y aurait certainement eu quelque chose de plus à faire et de toutes les options qui s’ouvraient à lui celle de partir était la pire, mais Monsieur Deladieux aimait les fictions et elles le lui rendaient bien. Loin vers la gauche une nouvelle étoile venait d’apparaître et grossissait rapidement. Ils étaient deux, en plus du contrôleur, à attendre sur le quai B et la bruine donnait une allure résolument fantomatique à la scène. Le train s’arrêta, faisant apparaître devant Monsieur Deladieux la porte de la voiture. Il faisait nuit tout autour de Monsieur Deladieux, et tout autour de la nuit il y avait cette porte rouillée de train. Il n’y avait plus rien à faire, murmura Monsieur Deladieux une dernière fois avant de monter dans la rame.*

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L’Âge d’Or [II]

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Je crois que dehors les plaines de l’est s’ouvrent, mais j’oublie déjà d’où je pense. Devant moi se trouve un deux hommes noirs qui sont rentré à M. dans le compartiment. Ils ont l’allure étrange des voyageurs de nuit. Il est tard et je ne sais pas où je suis. En dessous, le roulement sourd et régulier du train, le claquement des traverses, et autour, partout, un formidable silence, une nuit pluvieuse, pareille à n’importe quelle nuit d’octobre vers l’est.

Si Albejo avait décidé de se rendre en Amérique c’était, assurait-il, parce qu’il n’est pas possible de se sauver autrement qu’en plongeant à l’ouest des choses, ce que je n’ai jamais bien compris. J’ai pensé toute la nuit partir en Amérique moi-aussi, parce qu’il n’est rien que ça à l’ouest d’ici. Mais j’ai repensé au marronnier du parc et aux vieux qui s’y déploient le matin et le soir et j’ai eu, je ne saurais dire pourquoi, la nausée à l’idée de prendre la mer ou de la surplomber. Puisque je suis condamné à vivre avec des racines plus vieilles que moi, je ne veux pas m’arracher à la terre, et même si en pensant cela je me sens aussi absurde et vaniteux qu’Albejo, je crois qu’on ne peut pas faire autrement que comme cela.

L’un des voyageurs surtout m’intrigue. Il avait l’air de s’attendre à ce que je lui saute dessus en rentrant dans la cabine et là encore, je le vois, il est sur ses gardes, il craint quelque chose ou peut-être attend-t-il quelque chose. Je crois que certain des vieux du parc avaient aussi ce regard : l’air de croire à tout instant qu’un malheur va leur arriver, l’air de penser que tout peut en être fini en un instant et que toute survie repose essentiellement sur la vigilance. Bien sûr, ils doivent savoir d’expérience que la vieillesse ou tout autre calamité n’ont que faire de la vigilance et que le malheur n’arrive pas qu’à ceux qui n’y prenne pas garde, mais ils semblent ne vivre qu’ainsi. Or, ce qui est étrange, c’est que le voyageur n’est pas vieux. Il doit avoir la trentaine. Et il est là, l’œil faussement posé sur la vitre noire, mimant le regard voyageur de celui qui admire le paysage, mais il n’y a rien à voir, juste le reflet du wagon, juste moi et l’autre à côté et en face de lui, et c’est nous qu’il regarde. De quoi a-t ’il peur ?

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L’Âge d’Or [I]

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Je crois qu’il est des fictions dont on ne revient pas. Albejo disait de moi que j’étais un être de passage, que j’étais privé du droit de vivre comme lui et les autres, que j’appartenais à une autre mémoire et que je ne pourrais jamais me sauver de moi-même, ou je ne sais quoi d’autre comme balivernes. Bien sûr je n’écoutais rien, je gardais ce drôle de sourire que j’utilise lorsque je veux être loin de ce qui se passe, et tout en ne croyant pas un mot de ce qu’il racontait, je souriais et j’hochais la tête comme pour dire « oui tu as raison Albejo » et lui, qui croyait que je buvais ses paroles, continuait en me traitant d’être-de-couloir ou de dépossédé-des-choses, et d’autres expressions encore dont il avait le secret. Il faut dire que, dans la bande, Albejo avait un peu le rôle de chef, même si ce terme est abusif, et qu’il m’était préférable d’accuser le coup sans rien dire, plutôt que de m’opposer à lui. Souvent, maintenant que tout est terminé, qu’Albejo est mort ou pire, je repense à toutes ces choses et je n’en reviens pas. Les années sont passées depuis le temps où je trainais avec la bande, à dire n’importe quoi, à faire n’importe quoi, et je n’ai pas le sentiment d’avoir bougé et c’est comme si ce qu’avait dit Albejo sur moi n’était juste que maintenant, c’est comme si aujourd’hui j’étais réellement privé de du droit de vivre comme les autres, comme si j’étais aujourd’hui vraiment prisonnier d’une autre mémoire. En bas de chez moi, il y a un parc que je trouve merveilleusement triste parce qu’il ne s’y trouve que des vieux et des marronniers. Souvent je vais m’y balader, pour voir du monde, pour sortir comme on dit, et alors même que j’y croise toute cette vieillesse, je me sens parfois plus vieux que le plus vieux des arbres, plus vieux que la plus vieille des mémoires d’homme, et je regarde les allées et les bancs comme si j’étais ailleurs. Or depuis que j’ai éprouvé la première fois cette impression, mon sentiment se renforce, il s’enracine et avec lui l’idée que je suis condamné à un corridor trop étroit pour ma mémoire, à un couloir qui ne peut contenir ce que signifie vivre, l’idée que je ne pourrais pas guérir ici de mon impression d’exister ailleurs que dans le monde. La dernière fois que j’ai vu Albejo, juste avant son départ pour l’Amérique où il a disparu, il m’a regardé, avec l’air sérieux et grave que peuvent seulement avoir les professeurs et les hommes ivres, et m’a dit : « faut que tu t’échappes Antoine » et de toute les choses que nous nous sommes dites ce soir-là je ne me souviens que de ce petit morceau de phrase ridicule. Mais, je crois maintenant qu’Albejo avait raison, qu’il n’y a d’espoir que dans la fuite et qu’on ne peut vivre éternellement sous les marronniers. Demain, je pars.

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