Les visages

u_60_666244984920_leiter_from_the_el_ca1955

à une certaine distance les choses m’imposent le silence me couvrent de poussière et de bruit prennent l’aspect de béances ou de fosses de déserts où je confonds et la chute et l’absence voilà le jour tombé ou la nuit renversée sur le dos et de cette distance d’où les choses ne me disent plus rien d’où elles se taisent d’où elles perdent la mémoire on ne peut faire le récit et le mur peint de soleils-morts comme une peau brûlée car une chose sans mémoire est moins qu’une chose ou que son cadavre moins que ça encore et le plafond noir-doré par le vide un fantôme parvenu à ce moment où toute parole n’est plus que son envers son chuchotement et sa fin et voilà quelqu’un qui ne vient pas et qu’il faut attendre en bas de sa rue comme une rivière confondu aux villes brunes aux ciels-tapis qui s’étoilent caché dans les renfoncements de pierre aux façades nues et à tout ce qui n’a pas de nom dans la matière des fantômes comme un vestige une ruine ne plus faire de signe muet comme un visage clos

Otrante

voir à l’œil nuit
dire adieu à la terre
ocre-sel-bleuté
d’Otrante

la mer désert d’été
mur d’or-terre
œil vrillé d’ombres
volées aux soleils gris
ne fait signe à personne

rouge-sang pierre nues
aux allures de silènes
toute la mer amère
et brûlée
chauffée à blanc
toute la terre tombée
au bout de la terre même
comme un éblouissement

et voir Otrante
ville-phare où l’on ne passe pas
où l’on trépasse à peine
où l’on échoue seulement
où tout doit se finir

Monologue #3

IMG_3417« La pierre remplace mon plafond et voilà que les saisons, tout à l’heure passées, maintenant se rapprochent de moi et je ne sais rien d’elles et je ne peux rien en dire et si je m’en rapproche elles s’éloignent. Hier j’ai brisé mon été sur ses épaules et maintenant je suis ici, avec vous, à dénombrer nos griefs communs, à mugir contre le ciel comme s’il avait quelque chose à voir avec moi. Je suis dans un état de délabrement moral absolument complet et j’ai le sentiment d’avoir brûlé tous mes repères d’antan. Où je suis ? Qui le sait ? Personne ne se doute de mon existence et je me suis perdu trop loin. Qui me cherche ? Personne non plus. Ma vie est exactement similaire à cet endroit où j’ai élu domicile, elle a l’allure d’une presqu’île lointaine, elle tend un bras rocheux vers le vide ou la mort ou l’inanité. J’ai aimé trop fort, voilà tout, et cette expression-là je dois encore l’arracher du cadavre froid d’une mauvaise chanson. Avant je disais aimer mieux haïr qu’aimer encore, mais je disais des conneries : je ne désire plus rien et je ne vois plus rien. Mais tout jour se termine, comme je le dis parfois à la mariée qui me tient compagnie, tout jour se termine et sa beauté aussi elle va mourir. Je pourrais presque être heureux à cette idée, en vérité je suis heureux à cette idée. À peine éclose, à peine fanée.

Pendant ce temps je brosse mes forêts d’immondices et je joue au faiseur d’or. Vous n’imaginez pas tout ce qui se retrouve ici ou là. Et puis, une fois que vous avez piqué quelque chose dans le cœur de la terre, il faut jouer d’imagination. Ma mariée est l’exemple d’un tel ouvrage. On me dit fou d’aimer une robe, mais que l’on me trouve une seule personne ayant aimé plus que ça et je veux bien me damner, même si c’est déjà fait. Alors oui, Monsieur, j’admets ne pas m’encombrer de certaines fictions commodes pour la vie sociale : l’idée d’un corps habitant la robe, l’idée d’une âme habitant le corps. La seule chose que l’on me reproche c’est de ne pas participer au mythe commun et, en y pensant bien, je suis prêt à croire qu’il s’agit là d’un reproche tout à fait recevable, le seul et unique reproche tout à fait acceptable en fait, mais je suis perdu dans mes limbes ici depuis des décennies et je ne dis rien, je ne fais rien, je ne bouge pas, si bien que ma dépravation mythologique ne peut aucunement toucher le voisinage.

Connaissez-vous Viziantès ? C’est un auteur espagnol que j’ai inventé il y a quelques semaines et qui a écrit qu’un auteur, pour être auteur, devait écrire de si loin, écrire de si loin qu’il serait impossible pour quiconque de le lire et même de si loin qu’il serait impossible pour quiconque de dire qu’il est écrit quelque chose, de si loin, finalement, qu’il serait même impossible pour quiconque de croire qu’il existe un auteur. Dieu se cache dans les détails, comme disent les gens, moi je pense qu’il ne se cache pas, c’est juste un vieillard ou même n’importe qui d’entre nous, qui écrit de si loin que personne ne peut le croire.

Tout ceci peut vous sembler incohérent et manquer de sens latent, le sens latent c’est ce qu’il faut au monde pour marcher, mais en fait ce que je veux vous faire comprendre c’est que je suis ce Dieu et que toutes mes bizarreries sociologiques, toutes mes absurdités existentielles et toutes mes maladies morales ne viennent que d’un problème de distance entre vous et moi. Il faut cueillir la chance que nous offre la distance de ne pas exister ; restez dans vos rues assassinées par les vieux et les marronniers et je reste dans mon vide urbain où il vous est si commode de faire reposer vos choses. Personne ne connaît l’heure de la chute et personne ne sait quand nos belles nuits, nos si belles nuits fanées par les lumières, nos si belles nuits finiront. Souvent je me couche avec l’idée que je suis comme un fossoyeur qui s’enterre lui-même, vous savez, un fossoyeur qui aurait compris que sa plus grande mission n’est pas de mettre les autres en terre, mais de s’y mettre soi, qui aurait compris qu’il faut, à défaut d’autre chose, se réserver la meilleure des places. Je suis là, au milieu de ce que vous avez si poétiquement appelé votre « terrain vague » et je me confonds la nuit avec la nuit, le jour avec le jour, je suis une brume fauve quand le brouillard se lève, je suis aussi bleu que le plus bleu des nuages et tous est bien. Le matin je bats au même rythme que les battements du monde. Je suis juste un peu plus loin des autres et juste un peu plus en retrait. Les grillages font une belle frontière pour ceux, comme moi, qui veulent vivre une vie de retraite sans perdre le bonheur de voir des visages. Je garde ma mariée contre mon corps pour lui tenir chaud, je lui dis mon amour et je me souviens de l’été où j’ai brisé quelque chose sur des épaules. Vous savez bien, au bout du compte, il faut vivre tout de même. »

Il avait dit ça d’une traite, sans presque reprendre son souffle, et maintenant qu’il l’avait dit, il attendait, comme d’habitude, qu’il se passe quelque chose. Mais, comme d’habitude, il ne se passait rien. Aucune réponse. « Il n’y a pas plus mauvais public que les choses » pensa-t-il à voix basse pour ne pas blesser son auditoire qui, aussi atone était-il, méritait un peu de respect.

« Il ne faut pas vous étonner d’être si seul vous autres, dit-il à l’évier poussiéreux et à la carcasse brûlée de voiture qui lui faisaient face, vous ne faites rien pour changer. »

Et puis que les choses ne répondaient rien encore et il eut soudain le sentiment qu’elles le jugeaient dans leur silence, qu’elles se moquaient de sa grandiloquence d’être vivant, et il rajouta, d’une voix qu’il voulait la plus impérieuse possible :

De toute façon, tout se termine avec moi

Schopenhauer, etc. [Le Jardin]

Le Plongueur de Paestum

Tu es cela ; cette chose montrée, visible, tangible, frôlée ; cette chose innommée qui habite chaque chose, qui épuise ma langue nue, la fait fourcher, tomber dans le doux piège du sensible, dans les basfonds étranges de ce qui se voit, de ce qui se regarde, de ce qui se montre sans fard et loin, très loin des invisibles fantômes, des grisailles fardées du soir, comme à l’aplomb d’un midi sans faille et monstrueux, tu me vois. Tu me vois plus que je ne te regarde et si je crois pouvoir dire de toi quelque chose, si je crois pouvoir penser à ton propos, peut-être ne dois-je pas aller au-delà d’un pourquoi.

Parce qu’écrire, peut-être, ce n’est rien d’autre que tenter d’inventer un regard, donner au monde une tournure qu’on ne lui connait pas, bouleverser quelque chose dans l’ordre du réel ou dans ce qu’il signifie. Écrire comme on creuserait dans les choses pour en faire paraître les fêlures, les gouffres et les béances cachées, toutes ces fosses qui nous surplombent. Écrire comme pour revenir à l’état d’une conscience qui s’éveille dans un pourquoi, un pourquoi qui n’est peut-être ni une question ni un étonnement, qui n’est peut-être pas le point de départ d’un long voyage étrange « entre des lieux qui n’existent pas », mais bien plutôt un retour, moins la volonté de partir que le désir de rentrer, comme un détour nécessaire pour retrouver un refuge.

Et peut-être alors que c’est là l’erreur de la philosophie, ou plutôt mon erreur face à elle, là sa merveilleuse naïveté de pratique, ou plutôt ma propre faiblesse, l’erreur de croire pouvoir fonder un itinéraire sur quelque chose qui n’est rien d’autre qu’un appel à la trêve. Ma raison qui s’ouvre et se tend comme une voile vers un horizon qu’elle ne connait pas, moi qui cherche dans les tréfonds des ombres des signes d’une vie inconnue, d’un principe caché aux yeux de ceux qui ne regardent pas, alors même que pourquoi suffit à tout dire, alors même qu’il narre à la fois mon échec et ma gloire. Tu es cela écrivait Schopenhauer.

Et peut-être alors qu’écrire c’est prendre la rame d’Ulysse pour une pelle à vanner, c’est se tromper de monde, et peut-être est-ce ainsi, dans cette belle erreur, après avoir étrangé les choses jusqu’au bout, après avoir fait un détour à la limite de ce qui est insensé et s’être rendu barbare, peut-être est ainsi alors que l’on touche à quelque chose. Et si c’est cela alors écrire, alors je crois qu’il n’est de raison que dans la déraison du poète, que c’est lui, plus qu’un autre, qui touche le cœur du pourquoi, lui qui offre le plus de chance de retour et qu’il ne peut donc y avoir de véritable philosophie que dans la poésie.

[…]

L’Âge d’Or [IV]

00-grandcentralnycc

L’homme a regardé sa montre. De quoi a-t’il peur ? Je me rappelle un jour, il y a longtemps chez mon père, avoir vu un homme courir derrière un bus qu’il venait de louper. Il courait et il criait. J’avais six ans et je n’avais alors jamais vu quelqu’un raté un bus. Je me souviens de son allure de pantin et du rictus qui habitait son visage. Je me souviens avoir pleuré et je trouve ça étrange, avec le recul, d’avoir pleuré pour une chose si banale qu’un homme ratant son bus. J’ai moi-même raté mon bus de nombreuse fois depuis et je n’ai rien vu de tragique là-dedans. Albejo disait que j’avais une horrible tendance, je me souviens qu’il utilisait ce mot précisément, à m’inventer des histoires sur les passants. Il me disait : « tout dialogue dépasse incroyablement les bornes, on fait parler des gens qui n’existent pas, on leur fait dire des choses qu’ils ne diront jamais, on fait du bruit avec des images » et je devais admettre qu’il avait raison, que j’en faisais trop avec mon imagination. Je ne sais pas pourquoi je repense à Albejo maintenant qu’il a disparu. Les fantômes ont peut-être plus de pesanteur que les gens. Mon homme doit avoir quelque chose d’un fantôme. Il pèse très fort sur la banquette. Et l’autre, je ne sais pas comment il fait, ne le remarque pas. Il doit être minuit maintenant, une heure parfaite pour les fantômes. Il faut dire qu’on est ici comme dans une boite.

Dehors on ne voit plus rien maintenant qu’une longue trainée liquide, comme des barreaux d’orages sur la nuit, et je repense à Albejo et à son amour de l’Amérique que j’ai longtemps cru être un amour des racines, un amour du chez-soi, jusqu’à ce que j’apprennes, longtemps après sa disparition, qu’Albejo n’avait aucune origine américaine comme je le pensais, qu’il ne venait aucunement de Mexico, mais qu’il était originaire d’une petite ville d’Espagne dont j’ai oublié le nom. Maintenant, je dois partir moi-aussi, je suis déjà parti, et je n’ai aucune racine imaginaire où me raccrocher, il n’y a qu’une grande vitre close et humide, une grande fenêtre nue et tous mes deuils enfouis en arrière et ces hommes aussi qui ne disent rien, qui ne diront rien du voyage, qui font semblant de dormir, et dont l’un, comme moi, attend quelque chose, a une urgence quelque part.

*

Lire la suite « L’Âge d’Or [IV] »