(Manifeste) Fantôgraphie n°4 – Martin Tamarre

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Nous nommons fantômes les espaces transitoires qui précèdent l’intelligible et qui succèdent aux bruits. De ces seuils nous pouvons détourer l’espace vide d’une pièce et y faire paraître un profil, mais nous ne pouvons pas donner à ce profil une contenance autre qu’imaginaire ou fantasmatique. Nous nommons fantôme ce qui ne peut tomber sous l’empire du concept et qui suppose, au contraire d’un saisissement, une dépossession du langage, un dépouvoir de la raison. Il arrive, dans les heures indistinctes qui précèdent la nuit ou qui précèdent le jour, qu’apparaissent dans la périphérie de notre vision des formes que nous n’identifions pas, que nous pressentons simplement et qui provoquent en nous une angoisse, une surprise. Or, entre l’instant où paraît la silhouette ombreuse d’un monstre et l’instant où nous identifions, à la place de cette ombre, un porte-manteau, il se fait un temps où il n’y a qu’une enveloppe de quelque chose et cette enveloppe est ce que ne nous nommons fantômes. De la même manière, lorsque nous partons en voyage et que nous avons furtivement le sentiment d’avoir oublié quelque chose, lorsque nous avons le sentiment d’avoir laissé quelque chose derrière, nous faisons l’épreuve du fantomatique. Il nous est donc impossible d’épuiser par un système rigoureux, fondé, cohérent, la réalité paradoxale du fantôme. Nous ne pouvons pas non plus considérer qu’une pure et simple poétique suffirait à en dire quelque chose, parce qu’il n’est pas possible de formaliser une matière aussi ténue que celle-là. Nous ne devons donc ni penser, ni décrire, ni produire de nouvelles formes ; nous devons évider celles que nous avons déjà.

Martin Tamare, Fantôgraphie, « Fantôgraphie n°4 »

(Manifeste) Fantôgraphie n°3 – Martin Tamare

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Console-toi peut-être de tes empires fades, de tes absences souveraines et des morceaux de lumière que tu abandonnes derrière toi. Console-toi de demain qu’il faut laisser faire et de la nuit, fuyante entre tes doigts. Cette nuit d’où tu balbuties tes blancs soucis, toutes les apories creusées dans nos ombres communes et où il ne faut pas se perdre, et où rien ne peut être trouvé. Il faudrait écrire une philosophie de chemin de fer qui puisse décrire, ou nommer, ou saisir, ou dessaisir, faire tomber ou enfouir les ruines de nos regards, les fantômes qui reposent, comme en un cimetière, sur les fenêtres des trains à l’arrêt. Une littérature d’agonisant, c’est-à-dire de lutteur. Se consoler de l’urgence des départs et du sentiment d’avoir oublié quelque chose derrière soi. Tous nos souffles de demi-morts, de moitié de vivants, toute notre écorce d’os, de chair, toute notre matière donnée en échange du sentiment d’avoir dit quelque chose.

Il faut faire la liste des fantômes, l’inventaire des inclassées, des innommées, de ce que je délaisse et donc de ce que je libère. Il y a, à une certaine distance des choses, la possibilité de faire époque, c’est-à-dire de soulever, ou plutôt de suspendre l’état du monde sous notre regard. Sinon, je suis comme dans un double aveuglement : incapable de détourer mes fantômes, je me rends aussi incapable de m’éprouver comme fantôme, de me saisir comme quelque chose de potentiellement absent.

Martin Tamare, Fantôgraphie, « Fantôgraphie n°3 »