(Manifeste) Fantôgraphie n°5 – Le point de départ

2062026304

En toi un espace béant devrait faire l’objet d’une cartographie, il te faudrait en faire le tour longtemps pour discerner ce qui, en toi, fait défaut, ce qui, en toi, fait fantôme. Répète le nom de ces choses que tu ne nommes jamais, ou si peu, et vois comme la chose s’étrange soudainement, devient lointaine et fragile, disparaît presque pour laisser face à toi un miroir où c’est ta propre étrangeté qui sourd. Répète ton propre nom, non pas comme une prière ou un appel, mais comme une désignation objective, répète ton propre nom jusqu’à ce qu’il prenne l’aspect d’un pur son, jusqu’à ce que ta voix même s’absente pour laisser place à un bruit. Répète ton propre nom jusqu’à ce que ta noirceur remplace l’espace de tes pensées, jusqu’à ce que cette béance, ce gouffre, se retrouve juste sous toi, à l’aplomb d’un visage que tu ne reconnais plus et qui est le tiens. Là, devant l’espace ouvert et absurde de ton gouffre, il y aura quelque chose d’insaisissable et de puissant, une force ou une faiblesse capable de te faire chuter et tu te sentiras à la fois formidablement libre et irréductiblement enchaîné à toi-même. Il te serait possible, bien sûr, de faire ce pas-de-plus pour tomber dans ta béance, de faire de cette noirceur une fin, mais une peur et un appel souverain de la chair te rappellera à toi-même. Tu reviendras alors des bords de ta béance, le monde retrouvera sa peau et ton visage ses traits, mais quelque chose en toi sera changé, le souvenir cuisant de ton vertige sera gravé quelque part et tu auras gagné sur l’existence quotidienne quelque chose : la conscience que, comme toute chose, tu portes en toi ton fantôme.

Départ

wassily-kandinsky-schwarze-linien-black-lines

Rendez-vous demain à la nuit
tombée ; il fera noir à l’heure
dite, noir de soleil tranché,
noir cendre de clartés maudites,
noir d’aubes vides. Au matin,
je verrai venir d’assez loin
l’ombre qui te précédera,
elle aura mangé dans ses pas
d’autres ombres, elle aura sur
Sa bouche un sourire inconnu
Et ceux qui ne t’ont jamais vu
Le trouveront étrange et pur.
Pourtant moi je ne verrai rien,
Dormant d’un sommeil de planète
Hantée, et contre moi ta tête
Posée, je murmurerai : « viens,
la nuque ployée du jour fuit,
il faut partir avec la nuit. »