Fragment #6 – Les millions de tulipes

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« Un demi-million de tulipes ornait l’épais manteau de Madame. Elles avaient toutes les couleurs et toutes les formes que peuvent prendre les tulipes tout en restant tulipe. Madame en était fière et elle narguait souvent la vielle Darbuse le matin dans sa boulangerie. « Vous désirez ? » demandait la vielle. « Une baguette pas trop cuite » répondait Madame, et tout était dit. On ne pouvait imaginer victoire plus totale sur la fatalité, puisque la vieille Darbuse était l’incarnation même de la fatalité. Madame aimait tant ses tulipes qu’elle passait ses journées à leur donner des noms qu’elle répétait inlassablement durant sa parade dans la ville. Les gens de la ville s’écartaient de son passage, ainsi que chacun le fait lorsqu’il éprouve un respect craintif envers une personne superbement mise de sa personne. Il y avait sur la manche gauche de Madame un accroc sur une tulipe qui se nommait tantôt « Slimênée » tantôt « Blaide ». L’accroc était le résultat de la fatalité puisqu’il avait été le fait de la vieille Darbuse. La chose avait eu lieu dans la boulangerie de la vieille un matin comme les autres. Madame venait juste de dire « Une baguette pas trop cuite » lorsqu’un jeune homme avait, en passant à côté de Madame, accroché avec sa montre la manche du manteau de Madame. C’était la fatalité qui prenait ses aises avec Madame et on avait bien vu le sourire narquois de la vieille Darbuse qui avait sans aucun doute commandé au destin le jeune homme et la montre. L’accroc faisait du néant dans le cœur turquoise et rose de la tulipe. Longtemps Madame avait détesté Blaide. Il fallait bien qu’elle fut un peu coupable pour s’être laissé accroché de la sorte par la fatalité. La colère était passée et Madame appréciait maintenant Slimênée comme on aime une vieille tante que la vie n’a pas aidée. »

L’Aveugle

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Tu triches, l’œil mi-clos, gisant, couvert d’étrangeté. Aveugle-né, tu n’as pas le souvenir des couleurs et tu ne perçois du monde rien d’autre que ce quelque chose qui gît en toi, cette ancre ou cette roche ancienne autour de laquelle tu respires. Pourtant, ta chair entière est gangrenée de lumière, ta peau et ton ombre se confondent en une unique clarté. Mais tu triches, tu dors d’un sommeil faux et sans rêve, et tout ce qu’il faudrait en toi nommer t’échappe. Il y a, derrière ton mur, une nuit où tu pourrais loger, où tu pourrais t’enterrer longtemps. Il te suffirait de pousser quelque part une pierre qui tomberait dans le silence, viderait la nuit de sa substance pour la faire rentrer, pour la faire venir toute entière d’entre mes murs jusqu’à toi.

L’Onagre

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Ô mon néant ma nuit ce que je sais n’est rien
Tu as un goût étrange ici là dans nos ombres
Un goût d’onagre ou de fleur d’oranger et loin
Une odeur si triste comme un mois de novembre

Comme je délaçai tes bras blancs de la nuit
Blancs souviens-toi mon néant mon étrangeté
La nuit s’affaissait entière comme une pluie
J’étais en elle à la fois aveugle et muet

Maintenant te voilà où je n’ai rien à dire
Ainsi qu’un grand vide dans ce qu’il faut maudire
Ainsi qu’une autre nuit plus grande et plus ancienne

Béante comme toi et comme toi lointaine
Juste à l’aplomb de ce que je ne peux nommer
Comme mon néant ma nuit mon étrangeté