Monologue #6 – Scène d’ouverture – L’Ecrivain

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« Et si l’art est d’abord une question de respiration. Que vas-tu faire, toi qui a le souffle coupé ? Je te vois encore, idiot dans la brume, marchant sous je-ne-sais-quelle lumière en rêvant. Tu sais pourtant qu’il n’y a rien à chercher dans la nuit, quelle n’est qu’un leurre pour les âmes exsangues et que tu n’écriras, à ton retour, que les mêmes foutaises que les milliers d’autres, comme toi, qui peuplent les rues aux heures sombres où ils pensent pouvoir découvrir quelque chose de nouveau. Il n’y a rien de nouveau. Arrête de penser que tu découvriras dans la pierre usée d’une église, dans la lourdeur humide d’un platane ou dans une autre de tes fantasmagories urbaines quelque chose à écrire. Il n’y a rien. L’art, mon vieux, c’est une question de respiration. Si je dois être plus précis, parce que je vois à ta tête que les choses ne sont pas claires, ce n’est pas être inspiré qu’il faut chercher à être ; écrire ce n’est pas prendre son souffle, écrire c’est le rendre. Alors, tu es bien mignon avec ton air pénétré d’artiste maudit, mais tu ne feras croire à personne que tu as quelque chose à dire. La vie gagne toujours sur la pensée et tu dois comprendre qu’écrire est toujours une perte de temps. Maintenant, reste là et tais-toi, surtout ne parle pas, je vais revenir. En m’attendant, tache de prendre le silence au sérieux. »

Fragment 8 – Le Rire

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« […] et tout ce que je perdais à écrire et qui ne se rattrapait pas ; et cette angoisse plus grande que moi, cette noirceur immense plus noire que la nuit même et où je voulais plonger. Fallait-il donc toujours rire ? Opposer à mes sentiments la joie fausse, la joie jouée, l’heureuse joie d’un rire franc ? J’étais toujours comme derrière moi, spectateur, et mon corps se mouvait étrangement dans l’espace, n’était tenu par rien ; vide comme le sont les pantins. J’avais ce rire monstrueux, tonitruant et menteur et je pensais : « cache-toi dans le silence, cache-toi dans le silence; parle ! parle ! parle ! ne te tais jamais, ne laisse rien sortir » ; je dressais autour de moi les frontières d’un empire au centre duquel je siégeais. Il était ma solitude, ma peur et mon absurdité. Parfois, j’essayais d’éviter la nuit, mais je ne le pouvais pas ; quelque chose en moi refusait d’être montré, donné en offrande aux soleils. Sous mon rire couvait un secret et s’il fallait donner le change, répondre au monde pour m’y dissimuler, tout, dans ce rire, était gangrené de tristesse. Depuis, je me méfie des rieurs, ou plutôt je les soupçonne et je ne peux entendre un rire sans avoir, en même temps, l’impression d’y reconnaître ma mélancolie. »

Hervé Hément, L’arrière-monde, **49

Insomnie #9

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J’attendrai demain pour me souvenir. Il est si tard maintenant que tout a une odeur d’après-coup. Mais là, maintenant, je veux donner le change à la nuit et sourire. Je ferai demain l’inventaire de mes gestes inutiles, parasites, de tout ce qui est en trop dans mon mouvement, dans mon regard ; de tout ce qui n’avait pas lieu d’être et de tout ce qu’il aurait fallu faire. Là, maintenant, je veux l’aube brune et le froid. Continuer à fixer mon regard sur les ombres qui sur mon mur roulent et se déploient. Il est l’heure étrange où rien ne se ressemble plus, où il n’est plus possible que d’être seul. Je veux continuer à creuser la vitre de mes yeux : il s’y passe encore quelque chose je crois. Je veux m’endormir avant de penser, avant d’être rattrapé par mon propre discours, avant d’avoir à écrire quelque chose. L’ivresse ne vaut que d’être oublié.

Fragment #7 – Le jour vient

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« Elle avait dans sa main une pièce qu’elle venait de sortir de sa poche. Elle ne quittait plus des yeux l’obole grisâtre et sur ses lèvres se dessinait cet étrange sourire, indéfinissable et lointain, ce sourire de revenant, ce sourire de fantôme, qu’elle arborait parfois et qui me glaçait. Peut-être était-ce l’ivresse, ou la lourdeur de l’air, ou l’allure figée des façades et du ciel ; peut-être n’était-ce rien de tout cela et tout cela à la fois, mais j’eus le sentiment puissant que cette nuit ne se terminerait jamais, qu’il n’y aurait jamais d’aube, que le jour resterait indéfiniment caché quelque part, que rien ne pourrait jamais venir après nous. Si je dois bien admettre que le jour est venu et que, depuis, de nombreuses nuits et de nombreuses aubes se sont succédé, je ne peux pas m’enlever de l’esprit l’idée que tout ce qui a suivi n’a été que tricherie. Les matins paraissent plus faux qu’autrefois, teintés d’illusions et le midi fait au ciel comme une absurdité. Les passants, les toits, les autres sourires, tous sont pris dans leurs personnages et jouent à être ce qu’ils ne furent plus jamais après cet instant. Après un long moment, elle leva son visage et ses yeux regardèrent à travers moi. Je n’avais alors, je crois, pas plus de réalité pour elle qu’une ombre, qu’un vide et le « tu viens ? » qu’elle murmura semblait n’être adressé à personne, comme les mots répétés d’une pièce de théâtre. Avant que sa voix n’achève de remplir l’espace immense laissé par mon silence, je la suivais dans les rues d’une ville dont je ne me souviens plus du nom. Je n’ai presque plus aucune image du reste et les seules choses que je garde en mémoire sont le claquement lancinant, hypnotique, de ses pas sur les pavés et l’odeur de son parfum mélangé à la nuit. »