Insomnie #11

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J’ai planté un couteau dans ta chair, une lame indolore, invisible et qui n’existe pas ; j’ai découpé tes yeux, ta bouche, et ta gorge ouverte en deux fait au loin des montagnes, et ton ventre est percé de mille plaies que tu ne sens pas, et tes jambes ne tiennent sur rien ; j’ai déchiré ta peau entière jusqu’à ce qu’il ne soit possible de ne rien reconnaître de toi, de ne rien retrouver, jusqu’à ce que tu ne sois rien d’autre qu’une pure surface étrange, un masque ou une vision. J’ai lacéré, écorché, balafré jusqu’au centre du monde, je n’ai laissé de toi que des morceaux, des lambeaux, des fragments et tu n’es maintenant qu’une sorte de fantôme en haillon, qu’une forme. Et tu es là, entière. Quelque chose en toi est planté, mais tu ne le sais pas, quelque chose en toi attend, sourd, de venir au monde, de paraître. Au jour, ton corps disparaitra, traversé par trop de lumière. Tu ne seras même plus une présence. Même plus un être. J’ai passé tant de temps à te nier, à te dénier le droit d’exister, que je ne sais plus ton nom. Je t’appelle spectre, éclipse, fiction, tout en sachant que ce n’est pas toi que j’appelle. Il y a derrière mes mots quelqu’un d’autre qui n’est pas toi et dont le nom ne peut être prononcé. Maintenant, tout est à recommencer.

Cendres

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La poussière finira par se couvrir de nuit, couchée comme une lave ancienne, brûlant l’air sous tes yeux ; le matin sera une longue route bleue d’ardoises brisées, d’antennes pliées contre le ciel, de murs derrières lesquels tu te cacheras et il te faudra prendre ta peau entière, les plis où tu t’es oublié longtemps, il te faudra vivre sous la terre meuble du temps, comme une racine, un rhizome, un fossile, vivre à ta source, là où tu as commencé, là où toute chose débute, et tu devras attendre – parce qu’il n’est rien donné à la cendre et que tu en auras l’aspect -, tricher – ainsi que le fait une ombre – et surtout ne rien faire et me laisser passer.

Insomnie #10

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J’ai veillé tard pour n’écrire rien. Les mots sont une falaise d’où je me jette. Chaque nuit, j’ouvre la fenêtre et j’attends. J’espère trouver peut-être quelque part quelque chose à dire. Mais rien. La nuit les choses ont toutes le souffle coupé. Elles sont rendues muettes par l’obscurité. Il n’y a que moi, et en moi ce silence de mort, comme si je portais dans mon corps les lèvres closes de millions de muets.

Fragment 9 – L’Appartement

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« Il vivait dans un appartement si étroit que tout était continuellement proche de l’effondrement. Les murs, engloutis derrière des images, elles-mêmes englouties derrière des livres qu’engloutissaient d’autres livres, étaient des choses mouvantes, tangentes et il était pratiquement impossible de distinguer les limites de cette unique pièce où il avait consciencieusement empilé sa vie entière. Le sol était une mer étrange où flottaient des tapis, des chaises tombées et recouvertes de manteaux, des livres ouverts au hasard et il n’était pas possible de se rendre de l’évier au lit, du lit au bureau, du bureau à la fenêtre, sans vaciller sur quelque chose. Nos déplacements supposaient le déplacement d’une telle accumulation d’objets qu’ils se faisaient dans un bruit informe, mélange de cliquètement et de fracas de verre et j’avais toujours le sentiment d’être un brise-glace égaré au milieu de l’hiver. L’ensemble formait une telle masse informe, qu’en lieu et place d’objets, il n’y avait plus qu’une unique chose presque vivante, vibrante, respirant au rythme de nos respirations.

Une nuit, en rentrant chez lui, il m’avait raconté avoir aperçu dans l’obscurité de sa pièce une lumière venant de dessous une accumulation particulièrement ancienne de vêtements. Une lampe qu’il avait probablement oublié d’éteindre longtemps auparavant diffusait à travers le tissu une lumière crépusculaire. Ne se souvenant ni d’avoir laissé là une lampe ni d’en avoir allumé une, il avait été saisi d’une angoisse terrible à l’idée que quelqu’un se soit trouvé sous le tas de vêtement. Après un long moment d’hésitation, il avait osé déplier les étoffes pour vérifier que personne ne l’attendait là et n’avait rien trouvé d’autre que la lampe de chevet qu’il avait perdu depuis deux mois.

Depuis, il vivait au milieu de ses choses comme au milieu de fantômes et les multiples recoins, cachettes, renfoncements que composait son capharnaüm étaient devenus pour lui autant de lieux potentiellement hantés, habités par des forces étranges, peut-être hostiles, qui n’attendaient que le bon moment pour se montrer au grand jour. De fait, il ne vivait plus qu’à moitié dans son appartement, repoussé au-dehors par ses noyés imaginaires qui cachaient leurs visages bleus derrière tel entassement de livres ou tel chevauchement de toiles. « J’ai rendu aux fantômes mon cimetière » murmurait-il parfois quand je le croisais, errant, dans la rue. Je lui avais plusieurs fois proposé de me rendre chez lui avec plusieurs amis pour ranger, trier, défaire l’âme de La Chose, mais il ne voulait rien entendre. Je crois que sa pièce provoquait chez lui la fascination du monstre et qu’il se sentait, pour le meilleur et le pire, comme le créateur d’un monde. En bon Démiurge, il estimait obscurément que sa place n’était pas dans le monde, mais hors de lui. Après avoir méthodiquement désorganisé l’être, rendu l’eidos à la chôra, après avoir fait apparaître qu’en toute chose était toute chose et fait de la moindre babiole une porte vers le chaos, il n’avait pas eu d’autres alternatives que de quitter les lieux. Si ses murs sont véritablement peuplés d’ombres – mais ne le sont-elles pas ? –, elles sont les héritières d’un monde déserté, où Dieu, avant de mourir, a rendu son tablier. »

Hervé Hément, L’Arrière-Monde,  **49

Presque-île

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Je voudrais exister à la manière des presqu’îles, être à demi. Mon ivresse n’est qu’un leurre et je te mens. Je voudrais attendre demain pour me souvenir, ne pas sans cesse faire mon état des lieux. Je voudrais être à la manière des falaises, plonger dans une nuit entière, tête égarée dans l’aube brune. Je voudrais n’être rien qu’une plaine, un ciel retourné en terre, immobile ; être quelque chose dont il est impossible de faire la cartographie. Je voudrais ton sommeil, ta chute, ton angoisse bienheureuse. Je ne cesse de sauter le pas du réel, partout je ne vois que des coordonnées ; et ta robe, et tes mains, et ton front ne font d’ici que lieux où il faudrait retourner.