Fragment 9 – L’Appartement

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« Il vivait dans un appartement si étroit que tout était continuellement proche de l’effondrement. Les murs, engloutis derrière des images, elles-mêmes englouties derrière des livres qu’engloutissaient d’autres livres, étaient des choses mouvantes, tangentes et il était pratiquement impossible de distinguer les limites de cette unique pièce où il avait consciencieusement empilé sa vie entière. Le sol était une mer étrange où flottaient des tapis, des chaises tombées et recouvertes de manteaux, des livres ouverts au hasard et il n’était pas possible de se rendre de l’évier au lit, du lit au bureau, du bureau à la fenêtre, sans vaciller sur quelque chose. Nos déplacements supposaient le déplacement d’une telle accumulation d’objets qu’ils se faisaient dans un bruit informe, mélange de cliquètement et de fracas de verre et j’avais toujours le sentiment d’être un brise-glace égaré au milieu de l’hiver. L’ensemble formait une telle masse informe, qu’en lieu et place d’objets, il n’y avait plus qu’une unique chose presque vivante, vibrante, respirant au rythme de nos respirations.

Une nuit, en rentrant chez lui, il m’avait raconté avoir aperçu dans l’obscurité de sa pièce une lumière venant de dessous une accumulation particulièrement ancienne de vêtements. Une lampe qu’il avait probablement oublié d’éteindre longtemps auparavant diffusait à travers le tissu une lumière crépusculaire. Ne se souvenant ni d’avoir laissé là une lampe ni d’en avoir allumé une, il avait été saisi d’une angoisse terrible à l’idée que quelqu’un se soit trouvé sous le tas de vêtement. Après un long moment d’hésitation, il avait osé déplier les étoffes pour vérifier que personne ne l’attendait là et n’avait rien trouvé d’autre que la lampe de chevet qu’il avait perdu depuis deux mois.

Depuis, il vivait au milieu de ses choses comme au milieu de fantômes et les multiples recoins, cachettes, renfoncements que composait son capharnaüm étaient devenus pour lui autant de lieux potentiellement hantés, habités par des forces étranges, peut-être hostiles, qui n’attendaient que le bon moment pour se montrer au grand jour. De fait, il ne vivait plus qu’à moitié dans son appartement, repoussé au-dehors par ses noyés imaginaires qui cachaient leurs visages bleus derrière tel entassement de livres ou tel chevauchement de toiles. « J’ai rendu aux fantômes mon cimetière » murmurait-il parfois quand je le croisais, errant, dans la rue. Je lui avais plusieurs fois proposé de me rendre chez lui avec plusieurs amis pour ranger, trier, défaire l’âme de La Chose, mais il ne voulait rien entendre. Je crois que sa pièce provoquait chez lui la fascination du monstre et qu’il se sentait, pour le meilleur et le pire, comme le créateur d’un monde. En bon Démiurge, il estimait obscurément que sa place n’était pas dans le monde, mais hors de lui. Après avoir méthodiquement désorganisé l’être, rendu l’eidos à la chôra, après avoir fait apparaître qu’en toute chose était toute chose et fait de la moindre babiole une porte vers le chaos, il n’avait pas eu d’autres alternatives que de quitter les lieux. Si ses murs sont véritablement peuplés d’ombres – mais ne le sont-elles pas ? –, elles sont les héritières d’un monde déserté, où Dieu, avant de mourir, a rendu son tablier. »

Hervé Hément, L’Arrière-Monde,  **49

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