Fragment #10 – Rue Joyeuse

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« Rue Joyeuse se trouve un vieil hôtel particulier, tout entier recouvert de branche de lierre mort, déchiré d’une porte close et bleue, continuellement noyé sous une pluie nuiteuse éclairée de lanternes. Il y vit une femme, dit-on, qui ne s’aventure jamais dans la rue et que l’on peut voir passer, parfois, derrière les fenêtres. Une femme qui est moins qu’une ombre ou un fantôme, qui n’existe qu’à la faveur des murmures qui s’échouent sur le mur entourant son jardin. Et ce matin, m’éveillant d’un long rêve, je me suis souvenu que je l’aimais, qu’elle n’était pas recluse mais qu’elle m’attendait et qu’il me fallait lui dire tout ce que l’on doit dire lorsque l’on aime. Je suis sorti dans l’aube, moitié vivant moitié mort, et j’ai répété tout le chemin les mots que j’allais lui dire, les gestes qui devaient accompagner mes mots, j’ai mimé pour son visage le mien, pour sa bouche la mienne, si bien que je suis vite arrivé Rue Joyeuse. Il y faisait gris de poussière et si froid que la pierre brillait. Derrière moi croissait faiblement un marronnier immense. J’étais tout près de la porte, à l’heure où l’on aime plus que l’on ne pense. Ma main, sur la poignée de fer, avait l’aspect étrange qu’on les objets abandonnés dans la fuite et je n’osais faire un mouvement de plus. Dans ma tête je répétais les mêmes phrases d’amour, je tournais et retournais les mots, et plus j’y pensais, plus je me sentais incapable de dire quoi que ce soit, plus je me rendais muet, et derrière moi le marronnier croissait d’un unique hurlement lugubre, grandissait au-dessus des toits. Soudain, passa à la fenêtre un visage qui n’était pas celui de celle que j’aime, mais qui était le mien et c’était comme si je m’étais éveillé d’un rêve plus long encore que l’ancien, comme si je peuplais une aube plus froide et comme si j’étais devenu moins qu’une ombre ou qu’un fantôme, et j’eus confusément conscience de n’être moi-même rien que le rêve d’une autre qui m’aimait, que j’attendais et qui viendrait bientôt me dire les mots qu’il faut dire lorsque l’on aime. »

Monologue #8 – Mièvreries

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« J’aime ce que tu as écorché de mon âme, ce que tu as laissé derrière toi ; âme bleue, noire, grise, verte, âme nuit de tempête, blanche comme un os rongé, comme une simple surface, polie et repolie jusqu’à ce qu’il ne reste aucune aspérité à sa surface, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus rien que transparence traversée de lumières, jusqu’à ce qu’il ne reste presque plus de quoi y voir encore une âme ; j’aime ce que tu as défait en elle, ce que tu y as banni définitivement et je ne suis plus que cette âme niée en son dedans, niée jusqu’à la fin d’elle-même ; j’aime ce que tu as saignée de l’âme que je portais jusqu’alors sans savoir, l’âme dont je m’étais si longtemps couvert qu’elle était devenue comme ma peau et que tu as saignée si longtemps qu’elle ne l’est plus, que je ne porte plus et qui ne vaut plus rien ni comme peau ni comme âme ; j’étais si las autrefois d’être moi, si las d’avoir toujours à donner à mon âme une couleur et maintenant tu es là pour me dire que je n’existe pas, que je ne suis qu’une chose sans âme, une heureuse chose dénuée de tout ce qui donne aux choses la laideur d’exister. »

Hervé Hément, L’arrière-monde, 1942

Alderidos

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« J’abriterai un jour Alderidos et ses orages, les futaies bleues dévorées par la chaleur des Andes et en moi toutes les plaines de cendre, toutes les éternités remplaceront mes organes et mon sang. La nuit aura le goût de l’alcool blanc et des morts. J’étendrai mes membres sur la piste pierreuse, j’ouvrirai ma bouche pour m’y fondre entier et s’engloutiront en moi des milliers d’âmes : voyageurs, égarés, toutes traces disparues sur ma langue. Nous retrouverons Alma, tombée au fond d’un gouffre bien avant notre venue, elle aura eu le temps d’imaginer toutes les fins possibles et sera vêtue d’une longue longue robe noire, d’une longue robe de cobalt, une pierre si lourde que tomber quelque part ce sera y rester toujours. La mémoire sera tout ce que j’aurais gardé et pour ne pas la perdre je ne cesserai d’inventer des histoires, d’édifier en elle des palais où je ne classerai rien, ni images ni mots, ni gestes ni paroles, mais où je tenterai de faire entrer le désert. Là, ma tête emplie de dunes et de falaises, ma tête transformée en montagnes, j’oublierai et ce sera heureux. »

Bourges et la rivière

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Il manque à Bourges une rivière. Une ville qui n’est pas traversée par l’eau n’existe presque pas, elle est sans géographie et s’il on peut s’y égarer, s’y perdre est impossible. Il manque des quais baignés de lumière jaune et surtout l’idée que cette lumière s’arrête quelque part, qu’à un moment le fleuve continu seul, dans la nuit. Ici, il n’y a rien pour donner le sentiment qu’habiter un lieu n’est qu’une occasion, qu’un moment donné, et tout ce qu’un fleuve pourrait offrir comme ailleurs, tout ce que nous pourrions rêver en dérivant vers l’aval, tout ce qu’il y a d’estuaires, de mers et d’océans, tout ce qu’il y a d’horizons nous est enlevé. Partir de Bourges, c’est s’arracher à la terre meuble de la plaine et, parce que fantasmer l’ailleurs y est impossible, il semble aussi impossible de se sentir traversé par la nécessité d’être là. La nuit, parfois, les murs, les façades, les pavés peuvent donner l’illusion de se trouver autre part, mais souvent on voit dans les rues de Bourges rien de plus que les rues de Bourges. La beauté figée des rues s’ancre tellement dans la terre qu’on ne peut y marcher qu’en se sentant tantôt totalement étranger, tantôt totalement enfermé. La solitude même y a un goût étrange, tous les jours paraissent comme des dimanches et il se dégage de certaines places vides ou de certaines fenêtres perpétuellement closes une angoisse froide, l’impression tragique que tout se termine toujours, que tout est déjà terminé.

Tempêtes

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Il y a en toi des tempêtes anciennes, des orages chargés d’un temps que tu as voulu oublier et qui se déversent soudainement sur le monde, des moussons cachées derrière ton dos, enfermées dans tes mains et au fond desquelles nous ne sommes rien – silhouettes brumeuses, âme trempée, passants – ou si peu de chose, qu’il est à peine nécessaire de nous donner un nom, que nous désigner c’est déjà en faire trop. Il y a en toi une mer muée en une unique vague immense, en un unique raz-de-marée qui n’en finit plus de te noyer et au sommet duquel tu as édifié un refuge qui est aussi une prison, à l’aplomb du soleil, sous des lunes pliées en deux, et où tu te donnes entière, comme si ta présence ne comptait pas, comme si ce n’était pas de toi dont il était question, comme si tu voulais paraître fantôme, disparaître dans ton propre océan. Il y a en toi des souvenirs de pierres rouges et tu descends une rivière, des souvenirs de saules tendues entre ces pierres, de branches nouées aux étoiles d’un ciel assez haut pour te contenir. Partout, tu crois que ta mémoire t’attend, qu’elle n’est pas une ancre enfoncée derrière toi, mais qu’elle t’a devancée, que tu t’y rends encore, que tes pas te mènent là où tu as commencé et que tu retrouveras un jour l’orange et la cannelle, le givre mordant des pavés de la place, les grandes rues où le monde entier passe, nos mains et les marronniers, et tout ce que tu voudrais perdre mais que tu suis comme ta trace.