Fragment #10 – Rue Joyeuse

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« Rue Joyeuse se trouve un vieil hôtel particulier, tout entier recouvert de branche de lierre mort, déchiré d’une porte close et bleue, continuellement noyé sous une pluie nuiteuse éclairée de lanternes. Il y vit une femme, dit-on, qui ne s’aventure jamais dans la rue et que l’on peut voir passer, parfois, derrière les fenêtres. Une femme qui est moins qu’une ombre ou un fantôme, qui n’existe qu’à la faveur des murmures qui s’échouent sur le mur entourant son jardin. Et ce matin, m’éveillant d’un long rêve, je me suis souvenu que je l’aimais, qu’elle n’était pas recluse mais qu’elle m’attendait et qu’il me fallait lui dire tout ce que l’on doit dire lorsque l’on aime. Je suis sorti dans l’aube, moitié vivant moitié mort, et j’ai répété tout le chemin les mots que j’allais lui dire, les gestes qui devaient accompagner mes mots, j’ai mimé pour son visage le mien, pour sa bouche la mienne, si bien que je suis vite arrivé Rue Joyeuse. Il y faisait gris de poussière et si froid que la pierre brillait. Derrière moi croissait faiblement un marronnier immense. J’étais tout près de la porte, à l’heure où l’on aime plus que l’on ne pense. Ma main, sur la poignée de fer, avait l’aspect étrange qu’on les objets abandonnés dans la fuite et je n’osais faire un mouvement de plus. Dans ma tête je répétais les mêmes phrases d’amour, je tournais et retournais les mots, et plus j’y pensais, plus je me sentais incapable de dire quoi que ce soit, plus je me rendais muet, et derrière moi le marronnier croissait d’un unique hurlement lugubre, grandissait au-dessus des toits. Soudain, passa à la fenêtre un visage qui n’était pas celui de celle que j’aime, mais qui était le mien et c’était comme si je m’étais éveillé d’un rêve plus long encore que l’ancien, comme si je peuplais une aube plus froide et comme si j’étais devenu moins qu’une ombre ou qu’un fantôme, et j’eus confusément conscience de n’être moi-même rien que le rêve d’une autre qui m’aimait, que j’attendais et qui viendrait bientôt me dire les mots qu’il faut dire lorsque l’on aime. »

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