Insomnie #13

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La poésie est l’unique manière d’assumer le silence de ce qui est beau. Mais elle prend si vite l’aspect du mensonge et de la tricherie. Il me paraît presque impossible d’écrire sans dépouiller les choses de la vérité qui les caractérise. Il faudrait hurler ou se taire. Les objets s’enfoncent, quand on les narre, dans des néants qui ne disent pas leurs noms. J’ai construit, un temps, l’idée qu’il était au moins possible de chasser les fantômes, de ne pas dire l’objet mais son reliquat. Mais les fantômes n’existent que dans les mots que j’emploie et ce dont je veux m’échapper c’est de ma propre prison. On ne peut, en écrivant, que rendre plus béant encore l’espace qui nous sépare de l’évidence des choses. Et pourtant, il m’est presque impossible aussi d’éprouver cette évidence sans la nier dans l’écriture. Je suis le fossoyeur de mon propre présent et je ne parviens même plus, ou si peu, à sentir sans écrire. L’angoisse tragique de Platon face à l’océan, ce sentiment latent que tout s’échappe, que tout n’est rien, que le devenir résiste absolument à la pensée, cette angoisse à un certain point se retourne de telle sorte que les catégories se substituent au temps. Un moment venu, tout ce qui fera silence n’existera plus. Les choses ne seront véritablement rien d’autre que le mot qui les désigne. Écrire alors n’est rien d’autre que l’entreprise qui consiste à nier le monde pour le rendre conforme à la poésie. Si Platon détestait les poètes c’était justement parce qu’il avait compris qu’écrire ne rapproche jamais du monde. Le poète ne veut rien que donner forme à son mensonge, le rendre assez net, assez puissant, assez violent pour que ce qu’il formule soit.

L’éboulement

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Adviens cœur crépusculaire : chaque jour comme un éboulement. Viens, couvre nos villes de grisailles, déplie nos rues pour faire paraître la noirceur qui s’y cache ; toutes nos traces semblent être faites pour être piétinées. Décore les places de notre lâcheté d’ombres : tout t’attend, nous sommes ce qu’il faut être pour t’aimer. Nous avons dépouillé la mort de son masque, falaises et criques sont tombées en morceaux, nous avons puisé au fond de la dernière des mers la peur et l’angoisse, tout cela pour te les rendre ; puis, finalement, parce qu’on ne savait que faire du ciel qui nous restait en trop – après avoir épluché le langage, les choses et le monde de ce qu’on appelle l’essence -, nous nous sommes couchés, faces tournées vers le vide, pour nous oublier lentement. Maintenant, il ne manque que toi pour être tout à fait seul : l’espace a été scrupuleusement dénudé et il est difficile d’y distinguer quelque chose. Ici et là s’entrechoquent des fragments de montagnes, des bouts épars de je-ne-sais-quoi qui semblent être étoiles, lunes, planètes autrefois lointaines et dont on ne peut plus connaître la place. Adviens donc, cœur méandre, nous t’attendons, notre demi-sommeil accompagnera ta chute et peut-être nous sera-t-il permis de te le dire, dans une langue d’avant la langue, et de t’aimer encore, ainsi que nous t’aimions avant que d’être mort.

Fragment #11 – Les aulnes

20170114_162059-4« Ne crois pas sortir de ton obscurité sans colère. Je te vois, couteau ouvert vers le soleil, trahir par ton sourire tout ce que tu voudrais aimer. En ville, tu passes sur les fenêtres comme une comète traquée, fuyant le souvenir d’une nuit prochaine. Tu découpes le ciel liquide, tu fends l’air jusqu’à son os pour faire mourir, sans rien de plus qu’un étouffement, tout ce qui ne serait pas lumière. Je te vois chaque nuit jouer l’ombre pour noyer ceux qui te traversent et chaque jour te cacher dans les replis les plus secrets de la terre. Je sens trembler le monde entier sous ta respiration. Tu fais de ton étrangeté l’horizon de toute chose. Hier, les aulnes de la place avaient pris ta couleur et ta densité. J’ai pensé que tu avais voulu t’y perdre. Mais, tu ne sais que trop bien qu’il n’est pas possible de se perdre, que se perdre c’est toujours jouer à quelque chose, qu’en se perdant on ne fait rien de plus que donner un nom à son angoisse. Un vent, venu de je-ne-sais-où, balayait avec une indéfinissable lenteur les feuilles des aulnes et elles tombaient, sans poésie, sur le sol déjà jonché de tes restes. Pourquoi faut-il, où que j’aille, que je rencontre ton cadavre ? Ne crois pas sortir de ton obscurité sans colère, parce que c’est en moi qu’est ta colère et ton obscurité. Je porte ta noirceur et ton apprêté. Je suis, comme toute chose faussement lucide, donné à la fureur et c’est à la fureur que je t’offre, à la fureur et à la peur de cette nuit prochaine. Demain, peut-être, je passerais encore sous les aulnes et j’y verrais ta beauté, il me sera possible de sourire et d’aimer. Mais ce soir, conscience, ce n’est pas de toi dont je parle, mais c’est de ton souvenir. Ainsi, je suis moi-même caché aux plis de la terre, pour les aulnes et pour leurs racines, pour le ciel et pour notre colère. »

Les noyées

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Je voulais hier trier ma nuit et mes noyées.
J’avais cessé de rire depuis longtemps et tu marchais
loin au-devant de moi, souviens t’en, la nuit blême,
le néant, l’œil blanc du ciel sur les toits.
Et toi engloutissant la nuit entière, ta langue
brûlée aux lumières, tes lèvres soudées aux portes.
Tu parlais, mais de là où j’étais je n’entendais
qu’un monstrueux murmure et
derrière les murs s’amassait nos ombres,
puis d’autres ombres plus anciennes.
Si bien que ton visage avait perdu ses traits,
si bien qu’à l’aube venue je ne savais rien de toi,
étrangère, tes yeux n’existaient pas, pour personne,
et de si loin qu’ils venaient ne subsistaient
d’eux qu’une image. Si bien qu’à ta nuit même
je n’avais rien à dire, si bien que dans ta nuit
je devais me taire, ta nuque à la fin de ma parole,
ton corps là où je perdais la vue, toi entière
habitant comme on s’égare une nuit vieille
de trop de mots, peuplées de noms brutaux
répétés sur ton passage – serments, outrages,
promesses, mirages – ; toi noyée,
trop loin pour te voir,
trop loin pour te suivre
au seuil de ta nuit tombée.