L’enfance

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L’innocence de l’enfance est un leurre, une bienheureuse amnésie qui conforte l’idée que nos tricheries, nos mensonges, nos esquives, notre lâcheté face à la tragédie sont autre chose qu’une sclérose. La conscience est immédiatement une conscience tragique, se dire soi c’est dire l’abandon, la mort, la chute, le péril que signifie exister. Qu’est-ce qui a changé alors ? Maintenant, le tragique m’écrase là où, autrefois, il m’accompagnait. L’horizon est lentement devenu une prison et tout ce que je crois pouvoir faire c’est mesurer l’angoisse, compter ce que j’ai manqué et ce qu’il reste à faire. Mais, le « reste à faire » est une fiction. Il ne reste jamais rien à faire, jamais rien à être et ce que j’aime n’est rien d’autre que ce que j’aime. Pourquoi ai-je banni de ma mémoire l’enfance crépusculaire que je portais autrefois comme mon cœur ?
Je crois parfois que tout ceci n’est qu’un long détour, que ce que je cherche c’est moi-même hier et toute cette évidence qu’il y avait dans mes idées, la clarté très mystérieuse de mon regard sur le monde. J’imagine quelque fois que je partage avec les autres une enfance commune, que nous avons tous été le même enfant et que dans notre égarement nous nous sommes laissés aller à la séparation. Demain peut-être je me retrouverais là où il faut être, à regarder les pierres mousseuses du jardin, à ne penser à rien, juste à attendre que mon enfance vienne à moi ou que je vienne à elle, dépossédé enfin du lourd fardeau de ma parole et de mes définitions, délesté du poids des idoles et de mon abjecte naïveté d’homme.

Danube

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Tu seras, Danube, vieux soudain au milieu d’un jour comme les autres ; vieux comme on s’étend d’un long sommeil sans rêve, comme la pierre ramassée sous tes yeux ; ta mort prochaine pensée comme une trêve. Vieux d’une vieillesse antique de cité noyée, perdue ainsi que le sont les soleils accrochés aux coins des rues, posées sur les pavés ; vieux d’être plein de mots plus grand que toi, de phrases dont tu ne sais quoi faire et que tu portes, ainsi que le font les rivières, de mots qui envahissent tout parce qu’on ne peut qu’être vieux de ce qu’on ne peut pas nommer. Vieux de la vieillesse crépusculaire des sans-voix, partout s’entendra devant toi l’histoire ancienne d’Europe et des oubliés : Prague, Ulm, Linz, Novi Sad et Oran, plus loin Pétra et tout le Mexique raboté par ton rêve, tous les déserts semés de sables anciens où vivent encore les premiers hommes. Vieux soudain, rattrapé par la mer, lumière traversée de lumière, nuit d’été chaude et silencieuse, à l’aube de notre siècles amer creusé par ton corps froid ; tous les champs t’effleureront toi et ta vieillesse ridée de rivière. Danube, Tibre, Seine, toutes les eaux milles fois séchées, milles fois bues, coulées sous les ponts de Beška ou de Pančevo, brûlées sur ces quais où tu as si longtemps oublié de vivre ; vieux, soudain, comme on s’éveille ivre du souvenir de la veille ; vieux d’une vieillesse sans âge et qui ne se dit pas, ton corps brusquement ramené à son état de terre, de poussière ; volcan pour toutes les fureurs d’Ongal, d’Essling et de Wagram, toutes les colères enfoncées dans ton crâne vert-noir, le visage retourné vers ton lit, des yeux où l’amour a remplacé par des bribes l’immensité bleutée d’un ciel qui s’enivre d’être plus jeune que toi, si vieux que tu parles de ta jeunesse comme on parle avec tendresse de ce qui n’existe pas.

Les mensonges #2

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où voulions-nous vivre quand nous étions heureux ?

 

dans la lumière, si profondément

une pièce pour tout pardonner cerclée de portes aussi lucides

que nous

 

il faut si peu de temps pour s’aimer trop

si peu de temps qu’on veut vivre partout

d’un coup d’un seul et brusquement

 

où voulions-nous vivre ?

 

nous avions une résidence d’hiver sous les

lampadaires de l’avenue d’Amour

et nous nous embrassions souvent

même toujours

pour nous dire que nous nous aimions

 

parfois las nous quittions nos appartements

pour le fleuve et c’était heureux

nos corps au fond de l’eau

des algues dans les yeux

vivaient éternellement

Les mensonges #1

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à l’origine est le mensonge dont on se couvre, pour lequel l’on rachète sa misère à bon prix

d’oiseaux mystiques qu’on appelle « âme » en riant et que l’on cherche à faire taire

d’oiseaux mystiques ou de la faune illusionnée du fond d’une forêt secrète

j’ai moi-même couvert l’inexplicable pour paraître plus grand que ce que je ne suis

pour donner aux choses visibles un aspect qu’elles n’ont pas parce qu’elles ne sont

que des choses visibles

et parce que la poésie ne peut pas rehausser le monde à notre taille

[En cours]

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tant d’égarés se partagent mon ombre, sais-tu
qu’à force de vivre on ne sait plus ni nommer
ni mentir, qu’à force de vivre on ne sait plus
ni écrire ni penser ; je sens peu à peu ma langue
se clouer aux plafonds
et mon palais s’effondrer comme
une tour de mille ans, je voudrais tant
aimer quelque part où il ne faudrait ni dire ni faire
ni trahir ni voiler :

dois-je dire, lent poison de la parole, tous ces rêves
rêvés par d’autres, toutes ces nuits dénudées,
dérobées, toutes ces nuits laissées
à une seule voix ?

dois-je dire mes chimères, oh nuit tragique et violente,
mes visions, mes visages, les mirages où je t’ai
confondu ?

t’écrire est un long cauchemar, je ne cesse de revenir
en arrière ; ma voix se déporte, se déplace vers
un océan de misère
hier j’ai pleuré d’avoir vu une pierre mortellement
couverte de nuit