(.)

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le faire sans faire-semblant

herbes, arbres, ciel, maisons,

voitures, champs, herbes,

arbres, ciel, maisons, voitures,

champs, maisons, champs,

arbres, arbre, ciel, grillage vert,

ciel, voitures ;

toutes les choses sont du

faire-semblant

nommer c’est faire-semblant

il n’y a ni objet ni chose :

 tout fait-semblant

je veux faire sans faire-semblant

« je. » déjà c’est trop dire

« je. » fait semblant

un homme de l’autre côté de la fenêtre

à la bouche cachée par sa main

et sa tête reposée sur le verre de la boite où il s’est assis

pour attendre le train

le contrôleur est un homme d’une cinquantaine d’année

qui ouvre les portes avec une clef

en souriant parce que la porte s’ouvre

le siège mauve en face est vide

ou plein de quelque chose que l’on ne peut voir

de ces choses si pleines qu’elles ne se laissent pas

regarder

que faut-il faire sans faire semblant ?

tuer l’oiseau et le faire taire

bannir le cœur pour les artères

comment faire alors que « je. » ne voit ni champs, ni maisons, ni arbres

ni ciels, ni voitures, ni grillages verts

mais du monde ?

voulant ne pas mentir

des mots viennent à me remplir

de colère

la pensée heurtée au mur de la pensée

horizon chante comme un mort

ma poésie de cadavre s’y trouve

entière

aimer a brûlé l’espace blanc

qui se forme entre les mots

« je. » ne peux aimer

le « cours de l’expérience a chuté »

faire sans faire-semblant

vivre sans

pourtant le mensonge est ce qu’il reste

après mon angoisse

et tout ce que « je. » déplace

c’est vivre

les compartiments sont séparés les uns des autres

par une porte qui se ferme en soufflant

Morlaix a deux quais

où attendent ceux qui vont partir

j’ai cru qu’il fallait faire-semblant toujours

Platon a tort et la vérité est dans la mer

Platon haïssait l’Atlantique gorgé de matière

la langue devait pour lui servir de prière

rationnelle, objective, formelle

pour son âme

je n’ai pas d’âme je fais semblant

la langue est un échec rien d’autre

les assertions sont fausses

l’objet est une métaphysique

le poème un mensonge

les poètes ne sont pas des apôtres

aucun mouvement aucun groupe aucune passions

communes

la solitude même n’existe qu’aléatoirement

l’on n’est seul que d’une certaine manière

faire-semblant n’est qu’une certaine manière

le rossignol ne peut mourir il joue

le lyrisme ne peut faire erreur il triche

tout a été épuisé avant d’avoir été

épuisé même s’épuise

« issue de secours » fait sur la tablette une ombre

qui se déplace de haut en bas puis

revient brusquement sur moi

sur moi

A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

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A         B

C         D

E         F

G         H

I          J

K         L

M        N

O         P

Q         R

S          T

U         V

X         Y

Z

A         B

il faut payer un lourd tribut à sa parole

phonèmes morphèmes tombeaux

« gla » à peine vomi de la gorge commune

de la langue

C         D

ob-jets choses avortées de ma gorge

de mon œil de ma bouche

portant dans ta chair

une plaie qu’il te faut

tendre au monde

E         F

le mot est une fosse commune

un grand trou plein

de mémoires qui ne t’appartiennent pas

G         H

me voilà l’autre

la lettre est une corde pour se pendre

tu le sais quand je t’appelle

I          J

nommer-crier

hache tombée sur notre cou

si tendre

K         L

dépossédons la phrase de son pouvoir

d’écrasement

qu’à l’espace seul nous ayons

à rendre des comptes

M        N

l’espace si blanc si blanc

si blanc et à l’âge

tendre

d’une enfance qui se situe devant nous

O         P

rendre à ta voix

sa fonction première

d’appel

Q         R

opérer une traduction à l’envers

mécomprendre transcrire contre

tricher

S          T

rester là où ça commence

contre soi formes couleurs noms

ordres conseils pardons

prières règles

broyer

la légèreté

dans ses bras

U         V

muet

ainsi que sont les choses

W        X

Z
X Y
U V
S T
Q R
O P
M N
K L
I J
G H
E F
C D
A B

Brest – Bourges

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Photographies de fenêtre haute – compartiment bar du train Brest / Paris Montparnasse – départ 13h54 ; 15h07

J’ai lu un écrit autobiographique de 1908 ou 1907, Pessoa écrit, pour commencer : « Ici, à Lisbonne » ; dehors, devant moi, se trouvait une série de hangar et des monticules de briques de ciment et j’ai pensé à mon impossibilité d’écrire : « Ici, à Lisbonne », puis, très vite, j’ai pensé le contraire et à ma possibilité de l’écrire. Le train s’était arrêté dans une gare, Saint Brieust, et j’ai écrit : « Ici, à Lisbonne ». Pessoa continue : « absorbé dans des occupations » et j’ai considéré mon propre ennui, debout dans le compartiment bar du train, et j’ai écrit « absorbé dans des occupations » ; devant moi, la gare avait laissé place à une longue fuite de champs coulant vers la mer. J’ai trouvé que le Portugal était un pays formidable.

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Photographies de fenêtre haute – compartiment bar du train Brest – Paris Montparnasse – départ 13h54 ; 15h18-15h21

Plus loin j’ai lu du Pessoa qui parlait de « femmes-nues » au moment même où des policiers passaient dans la rame et une minute avant notre entrée dans la gare de Lamballe. Faut-il que les astres s’alignent toujours de cette manière ? Plus souvent, le pigeon que le rossignol. « Le but de ce livre : être une balle dans le combat ». Je n’ai ni livre ni combat, du moins aucun combat pouvant être nommé comme tel dans un livre. Les femmes-nues n’étaient pas sur les quais ; il se trouvait derrière moi des maisons grises, rouges, posée devant une esplanade d’herbes marrons-brûlées.

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Photographies de la table numéro 2 du Bar de la Gare du Mans – 17h42

« Tout ce que j’ai aimé tôt ou tard est venu me blesser ». Au comptoir, un homme d’une soixante d’année ; visage ris, œil gris, entièrement gris. Son bras est posé sur le rebord du bois et il regarde vers la gare. Vers la gare, un homme – veste bleu, chaussure de basket orange – fait les cent pas (pour l’instant 38). Alvaros de Campos tente d’aller aux toilettes du bar sans avoir consommé et se fait sévèrement jeté dehors par le tenancier. L’homme visage gris, œil gris, entièrement gris, ne possède que deux dents : il m’a entendu penser, peut-être, il part sans avoir consommé rien et s’engouffre dans la gare. S’engouffrer. Tomber dans un trou. Visage gris, œil gris, totalité grise de mine, l’allure charbonnière d’une ombre – non, d’un homme que l’on pourrait confondre avec une ombre, mais d’une ombre. Fondre le métal chaud, brûlant, phosphorescent que sont ces têtes multiples sur l’esplanade, tout réunir en une seule pâte très matérielle, très chaotique, et reconstruire l’édifice du réel. L’homme bleu a avancé en faisant les cents pas : ce qui est une manière très innovante de tourner en rond ; il se trouve dans l’antichambre de la gare derrière un mur de verre sale. Ma vitre est semi-opaque et laisse transpirer des espaces de clarté qui dessinent un symbole impossible à reconnaître ; derrière, une chaise en rotin, une table en faux bois reposant sur deux pieds torsadés.

Des drapeaux sont accrochés au plafond : France, Royaume-Unis, États-Unis, Ecosse, Italie, Finlande, Suède, Russie, Japon, Pays-bas, Suisse, Allemagne. Les serveurs font des blagues et rigolent entre eux. Je suis seul avec eux maintenant. À la télévision passe un clip des années 80 de Murray Head où des femmes et des hommes dansent sur un damier blanc et bleu.

Mais là aussi est le rossignol. Le charbon, la mine, le grisâtre, le visage, le rire ; l’image est chantée contre moi, sur moi, en moi ; c’est moi qui chante et je veux me faire taire pour laisser faire les choses, mais si je cesse de chanter le monde lui non plus ne dit plus rien.

Réenchanter le monde : « tout ce que j’ai aimé tôt ou tard est venu me blesser ». Il faut descendre à la mine des choses, planter nos mains dans la profondeur terrestre, charnelle, rocailleuse du réel ; le monde n’est pas à réenchanter, c’est moi.

Deux hommes commandent un pichet de vin rouge – 18h07 – et il s’y trouve l’homme bleu que les cent pas ont menés de la gare jusqu’ici ; itinéraire que l’on jugerait absurde si on n’y prenait pas garde. Mais l’incohérence est une vue de l’esprit et « je. » ne peut décrire l’âme de ce qui n’est qu’une chose mouvante.

Là aussi le rossignol. Non plus la mine, mais autre chose d’une profondeur autre, d’une profondeur de montagne ; d’une profondeur en relief comme peut l’être la beauté – ou le Sublime -, l’horreur, la cruauté factice et le mensonge.

« L’avoir l’air » est une catégorie qui convient à la fenêtre ; mais ce n’est pas sur le monde qu’elle s’ouvre, Alberti avait raison, c’est sur moi, la propre mine qui gît en moi, ma propre objectivité d’objet : homme gris, œil gris, visage gris, derrière fenêtre opaque, tapant grisement le récit – ce n’est rien d’autre – de ses propres grisailles.

Souviens-toi des Méditations : l’unique moyen inventé par Descartes pour se sauver de la solitude suprême du solipsisme, pour éviter la mine de son corps, de son cœur, de son cerveau, de sa chair idéale, l’unique terme trouvé par Descartes est Dieu. Mais Dieu n’est pas ce qui compte, tout comme la nuit ce n’est qu’un mot, ce qui compte c’est l’argument cartésien : ma solitude de grisaille n’est qu’un leurre parce que je ne suis pas à l’origine de mon idée de la grisaille, le monde est un rêve qui trouve sa source dans le monde – c’est-à-dire dans l’idée que Dieu eut, a, aura, du monde. Souviens-toi qu’il n’y a aucuns arguments, rien, et que ce qui compte ce n’est pas la Raison mais la pure et simple affirmation faisant que : « je. » ne peut pas.      

                                                Et là aussi le rossignol.

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Photographie de la place n°# de la rame n°# du train n°# vers Tours – 18h42.

Marque d’une « maladie divine » : l’impossibilité pour mon œil de rendre compte de la vitesse ; je vois bien champs, herbes, branches, arbres, routes, maisons, mais ma vision exclue radicalement le changement ; symptôme d’une « maladie divine », mon œil n’existe que depuis l’éternité, hors du temps ; le devenir se formule pour l’œil comme une énigme. Devant moi, une vieille femme, cheveux blancs, lunettes d’or, croit regarder le temps qui passe par la fenêtre : elle voit champs, herbes, branches, arbres, routes, maisons et s’imagine de plus en plus vieille – mais il n’y a pas de vieillesse pour l’éternité.

Depuis mon œil-fenêtre le dehors est magmatique. Tâches lumières, clartés boueuses, vitesses converties en lenteurs.

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Photographie de la place n°# de la rame n°# du train n°# vers Bourges – 21h26

Montrichard. J’avais écrit des lignes sur cette ligne avant d’entreprendre ma révolution :

Montrichard. Aucun pic. Rien ne dépasse des toits. Trois quatre silhouettes grimpent, descendent, font comme s’il y avait quelque chose à faire. D’un train tout donne le sentiment d’être « en direction de ». Des jardins se sont collés aux rails. Ils sont pleins de chaises de plastiques, de table où sont disposés des objets que l’on ne voit pas assez.

Un Super U bleu impossible à photographier en raison du balancement du train. La contingence des choses lumine en bleu-néon.

22h40 – Arrivée.

Ce que les nuits nomment

Oskar Dalvit - Vibrierender Aspekt, 1947 (2)

Ce que les nuits nomment n’est rien, ce qui compte c’est ce qu’elles taisent. Il faut s’y habituer assez, s’y perdre longtemps, les rendre tout à fait étrangères à la lumière du jour et ainsi les matins paraissent véritablement comme des déchirures, l’aurore nous arrache le sentiment très rare de la nouveauté. Parfois, je me souviens que les étoiles ne disparaissent pas avec le soir, je me rappelle ce fait très simple qui est qu’elles sont là, présentes, patientes au-dessus de moi, ou plutôt devrais-je dire autour. Il faut avoir regardé la lune un long moment vers trois heures, avoir pris conscience de sa matérialité d’astre, de sa réalité de sphère, pour saisir le matin de la continuité de sa présence dans le ciel et du caractère radicalement étrange d’une telle présence. La coexistence du Soleil et de la Lune dans le ciel d’hiver est une chose si commune qu’on ne prend plus garde de l’incongruité d’une telle chose et de son caractère absolument inconcevable pour l’esprit. J’existe matériellement entre deux sphères réelles, dotées d’une masse effective, d’une trajectoire mesurable, d’un espace quantifiable.

Ce n’est pas l’infini qui creuse en moi ce sentiment d’étrangeté, c’est le sentiment d’être situé, d’être quelque part. Au sens strict, ce qu’il y a de bouleversant dans les ciels de nuit et dans leurs permanences discrètes, muettes, dans les ciels de jour, ce n’est pas le face à face de moi avec le monde, c’est la position à laquelle je me trouve : je suis le point de rencontre de coordonnées qui sont mon regard. Mon existence s’éprouve dans ces instants où je me suis placé quelque part. Le même mécanisme est à l’œuvre lorsque je prends conscience que des gens peuvent parler de moi quand je ne me trouve pas avec eux. J’existe à un point déterminé de l’espace. Ce n’est pas le temps qui compte, le temps n’est pas une donnée pour la conscience, elle est sa matière. L’espace lui je le sens à la fois comme ce dans quoi j’existe, mais aussi ce par quoi je suis situé. Aussi, ce que les nuits nomment n’est rien : les prières que l’on fait au crépuscule, aux ombres, à tous les noms que l’on peut donner à la nuit, ces prières-là ne valent que pour le temps passé à les faire et si à la fin il faut se taire, c’est pour sa mémoire.