Ce que les nuits nomment

Oskar Dalvit - Vibrierender Aspekt, 1947 (2)

Ce que les nuits nomment n’est rien, ce qui compte c’est ce qu’elles taisent. Il faut s’y habituer assez, s’y perdre longtemps, les rendre tout à fait étrangères à la lumière du jour et ainsi les matins paraissent véritablement comme des déchirures, l’aurore nous arrache le sentiment très rare de la nouveauté. Parfois, je me souviens que les étoiles ne disparaissent pas avec le soir, je me rappelle ce fait très simple qui est qu’elles sont là, présentes, patientes au-dessus de moi, ou plutôt devrais-je dire autour. Il faut avoir regardé la lune un long moment vers trois heures, avoir pris conscience de sa matérialité d’astre, de sa réalité de sphère, pour saisir le matin de la continuité de sa présence dans le ciel et du caractère radicalement étrange d’une telle présence. La coexistence du Soleil et de la Lune dans le ciel d’hiver est une chose si commune qu’on ne prend plus garde de l’incongruité d’une telle chose et de son caractère absolument inconcevable pour l’esprit. J’existe matériellement entre deux sphères réelles, dotées d’une masse effective, d’une trajectoire mesurable, d’un espace quantifiable.

Ce n’est pas l’infini qui creuse en moi ce sentiment d’étrangeté, c’est le sentiment d’être situé, d’être quelque part. Au sens strict, ce qu’il y a de bouleversant dans les ciels de nuit et dans leurs permanences discrètes, muettes, dans les ciels de jour, ce n’est pas le face à face de moi avec le monde, c’est la position à laquelle je me trouve : je suis le point de rencontre de coordonnées qui sont mon regard. Mon existence s’éprouve dans ces instants où je me suis placé quelque part. Le même mécanisme est à l’œuvre lorsque je prends conscience que des gens peuvent parler de moi quand je ne me trouve pas avec eux. J’existe à un point déterminé de l’espace. Ce n’est pas le temps qui compte, le temps n’est pas une donnée pour la conscience, elle est sa matière. L’espace lui je le sens à la fois comme ce dans quoi j’existe, mais aussi ce par quoi je suis situé. Aussi, ce que les nuits nomment n’est rien : les prières que l’on fait au crépuscule, aux ombres, à tous les noms que l’on peut donner à la nuit, ces prières-là ne valent que pour le temps passé à les faire et si à la fin il faut se taire, c’est pour sa mémoire.

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