La Répétition [I]

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Le salon d’un appartement. Deux grandes fenêtres ouvertes. Un ventilateur tourne quelque part. Tout doit donner une impression de chaleur : moiteur des peaux, lumière du jour, vent léger dans les rideaux.

Deux hommes sur scène. L’un, en costume blanc et chapeau, est debout près de la fenêtre et regarde vers la rue. L’autre, en maillot de corps et pantalon, moitié allongé dans le canapé.

Vizentes : Notez, je vous prie.

L’homme se redresse du canapé et de sort de sa poche un crayon et un calepin.

Vizentes : Vous y êtes ? Très bien. Notez : « Titre : La Répétition. Le salon d’un appartement. Deux grandes fenêtres ouvertes. Un ventilateur tourne quelque part. Tout doit donner une impression de chaleur. »

Le Secrétaire (l’interrompant) : On s’y croirait, Monsieur !

Vizentes : N’interrompez pas s’il vous plait. Continuez : « Deux homme sur scène. L’un, en costume blanc et chapeau, est debout près de la fenêtre et regarde vers la rue. L’autre, maillot de corps et pantalon, moitié allongé dans le canapé. »

Le Secrétaire (bas) : On s’y croirait, on s’y croirait…

Vizentes : Que dites-vous ?

Le Secrétaire : Je dis qu’on s’y croirait.

Vizentes : Il ne faut pas s’y croire voyons, il faut y être !

Le Secrétaire : Certes oui, Monsieur. C’est très réussi pour l’instant. Avez-vous la suite ?

Vizentes : Elle est confuse encore. Je dois y penser plus précisément. (pour lui-même) Les suites sont toujours un problème. Je me retrouve avec des paquets d’amorces, de début, des bafouillis, des brouillons, des gargouillis indigestes et puis rien.

Le Secrétaire : Vous avez besoin d’aide, Monsieur. Monsieur veut peut-être que je le laisse seul ?

Vizentes : Aimez-vous le théâtre ?

Le Secrétaire : C’est une question difficile, Monsieur.

Vizentes : Je vous la pose.

Le Secrétaire : C’est que je ne peux répondre en toute connaissance de cause… Je ne suis pas vraiment connaisseur. Mon père disait toujours « les comédiens sont des putains d’enculeurs de mouches », et je n’ai jamais été contre la parole de mon père.

Vizentes : Des enculeurs de mouches, dites-vous ?

Le Secrétaire : Tout à fait, Monsieur.

Vizentes : Peut-être.

Noir

Deux comédiens en scène. Plusieurs douches de lumière où les comédiens passeront parfois, au hasard, et où ils s’arrêteront souvent.

L’un des comédiens fait des bruits de bouche, façon exercice de voix.

Comédien #1 : Que fais-tu donc, imbécile ?

Comédien #2 : Des exercices pour ma voix.

Comédien #1 : Tu n’as aucune ligne dans le spectacle, idiot !

Comédien #2 : On ne sait jamais…

Comédien #1 : On ne sait jamais ? Nous sommes deux sur scène et je suis le seul à parler !

Comédien #2 : Parfois l’on se retrouve à dire quelque chose, au hasard.

Comédien #1 : On ne te demande pas de dire quelque chose au hasard, crétin, on te demande de jouer.

Comédien #2 : Tu es jaloux.

Comédien #1 : Tu n’as pas une ligne de texte ! Pas une ligne !

Comédien #2 : Ce n’est pas parce que je ne dis rien que je ne dois pas exercer ma voix.

Comédien #1 : Ta voix ! On ne t’entend jamais ! On t’entend si peu que je ne la connais presque, pas ta voix.

Comédien #2 : Ce n’est pas parce qu’on ne l’entend pas qu’il ne faut pas l’entraîner.

Comédien #1 : Ce que tu dis est absurde. Ne crois pas que je vais te laisser gâcher la pièce en parlant, tu te tairas comme nous l’avons prévu depuis le début.

Comédien #2 : Je ne veux rien gâcher du tout, je veux entraîner ma voix.

Comédien #1 : Je les connais les bonhommes dans ton style. Ils disent rien pendant des actes entiers, ils se taisent, ils disparaissent presque. Ils sont si absents qu’à un moment donné les spectateurs ont même oublié de les voir. Puis, à la fin, on ne sait pas pourquoi, ils disent deux trois trucs, « au hasard », et tout est fichu.

Comédien #2 : Peux-tu te taire ? J’ai besoin d’un minimum de calme pour m’entraîner.

Comédien #1 : CE N’EST PAS MOI QUI ME TAIS ! Cesse ton numéro ! Je les connais les fous dans ton style ! Ça se tait longtemps, ça ne dit rien pendant des heures, ça prend lentement la confiance et un jour ça parle ! Ça parle ça parle ça parle ! Ça éclate au visage ! Ça avoue son existence, sans vergogne ! C’était bien avant, posé au fond, contre un mur, à moitié dans les coulisses, mais soudain ça se prend l’envie de dire quelque chose ! OH OUI ! Bien sûr ! « Au hasard » que ça va te dire ! « Je me suis trouvé à dire quelque chose AU HASARD » ! MOI JE DIS MERDE AU HASARD ET TOI TU TE TAIS !

Noir

La suite

Sommeil

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Il existe un sommeil qui n’est pas un sommeil. Un sommeil qui n’est ni pour la nuit ni pour le jour et où l’on n’existe qu’à moitié ou en plusieurs fois. Un sommeil où l’on ne dort pas mais où l’on s’enfonce, où l’on jette toutes ses angoisses sincères sur des murs qui n’existent plus, où notre bouche se retourne sur elle-même pour nous dévorer du dehors, comme si nous n’étions qu’un œil rond ouvert sur l’intérieur des choses. Nous pouvons y suivre de longues pistes blanches qui ne sont belles que d’avoir été mangées, mâchées, broyées par les noirceurs humides de nos rêves. Nous pouvons y voir nos mensonges et nos tricheries veiller à notre place et ce que nous prenons dans nos mains, dans ce sommeil qui n’en est pas un, a toujours l’air de folie et de vertige qu’auraient toutes les choses si nous savions le voir. Nous ne pouvons en faire le récit, parce que c’est un sommeil d’avant les mots, d’avant le langage, d’avant la lettre ; tout y est impossible et tout y est lourd à porter. Même notre regard y est ralenti, notre œil fixé à la mémoire des choses. Il existe un sommeil auquel nous devrions donner le nom d’épuisement, où tout semble définitivement effrayé et latent, un sommeil qu’on appelle exister.