Les marais

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Les marais ont une odeur de lumière qui sauve tout. Le temps y est autre et ce que l’on traverse en les traversant n’est pas seulement de l’espace, mais du temps. L’air même y est changé, saturé d’une poussière verte-or et l’eau liquide remplace les bords de ce que l’on nomme ailleurs le ciel. Tout ce qui nous appelle, tout ce qui a été crié, tout ce qui devait être pensé ou imaginé et que nous avions laissé pour mort, tout cela nous fait signe et parle de nous.

Il y a des lieux où des mémoires semblent s’être ancrés depuis une période si longue qu’il n’est même plus possible d’en faire le récit. Quand nous y sommes, notre vie est remplacée par la tourbe, les ruisseaux charrient une vérité ancienne comme un corps et le moindre espace, la moindre réalité nous étrange, nous distancie, nous rappelle que nous ne sommes là qu’aléatoirement, qu’au hasard, qu’en passant. Les marais font parties de ces rares endroits où il est encore possible de se perdre. Presque toutes les villes ont depuis longtemps perdu ce pouvoir, et avec lui c’est une manière d’être qui a disparu. L’errance est un luxe impossible dans un monde où la moindre vitrine nous rappelle que nous habitons quelque part et que notre visage est connu. Les marais, les ciels étoilés, les horizons bien nets, tracés à la craie sur la plaine ou sur l’eau, les forêts assez denses pour empêcher le jour, tous ces territoires où l’égarement est possible et où il faudrait pouvoir vivre définitivement.

Ici, il fait nuit et la disposition des choses me ramène au calendrier, à l’insistant et délétère passage des jours. Alors qu’aux marais la lumière sauve tout, ici ce qui se sauve c’est l’obscurité et l’ombre. On ne peut croire découvrir quelque chose que dans la mesure où l’on est aveuglé, sourd, insensible à la consistance du vent et exister hors des bornes définies par la rue, la place, les toits, tout cela suppose une folie, une cécité.

Là-bas, dans les marais ou sous les étoiles, c’est comme s’il était possible, un instant, de retrouver la vue et sentir signifie de nouveau comprendre, c’est-à-dire embrasser. Aussi, j’ai peur des marais autant qu’ils me fascinent. Tout ce qui est beau fait souffrir, tout ce qui est simple rend seul, tout ce qui nous dépasse nous tue.

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