Insomnie #26

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pour longtemps a été perdu le pouvoir de voler
le compte des choses impossibles s’achève

et toi qui te relèves au milieu de la nuit
remontes jusqu’au temps bénis
de l’incertitude

la clarté dame le pion de ta joie
éteins la lumière

le désir rend la brume amère
bois

ce dont tu as besoin est resté sur la table
ce dont tu as envie murmure-le doucement

pour longtemps a été perdu le pouvoir de voler

L’inventaire (feat Dvorak)

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Une heure et l’inventaire sera fait :

répétons en boucle les quarante-sept premières secondes pour donner à la banalité l’air sauvage d’une révolution – ah l’amour !

bouclons ensemble et la lumière et le mur jaune et les yeux jaunes des monstres que nous avons dans l’estomac – la botte ainsi constituée est si belle et tendre que nous l’embrassons plusieurs fois en rêve avant de la poster.

taillons le blé poussé entre les dents des anciennes conquêtes pour entrainer le fantasme nécessaire aux souvenirs heureux – Dvorak nous pousse parfois à une découpe plus franche, mais c’est un préjudice acceptable.

refaisons plusieurs fois l’itinéraire imaginé dans notre sommeil et que nous avons noté, au couteau, sur le mur de l’appartement – nous penserons plus tard aux finances.

dissimulons secrets, hontes, turpitudes – mots impossibles à prononcer – dans le fond du coffre de notre mère – les séances répétées chez les docteur n’ont rien données.

balayons notre porte des poussières de la veille où nous avons veillé si tard, si tôt en racontant des bêtises que nous avons dissimulés dans un coffre – tout ceci est si peu de chose, si peu de chose.

regardons la mer pour découvrir un moyen de la faire parvenir jusqu’à nous – vivre au centre d’une plaine immense est, de ce point de vue, un désavantage certain (mais nous ne devons pas reculer devant la difficulté).

dénombrons les occasions manquées (nous en comptions huit il y a deux jours) qui sont aujourd’hui au nombre de seize mille trois cent soixante-seize – une bête, ce matin même : il fallait faire deux pas en arrière pour voir un nuage en forme de tête passer devant le soleil et nous ne l’avons pas fait.

lisons les règles que nous n’avons pas encore écrites mais qui ont séchées trop longtemps et qui sont maintenant peintes à droite de notre ventricule – l’anatomie est une chose amère qui nous tue à petit feu.

rangeons les livres que la belle Amélie a éparpillée dans notre chambre un soir de novembre où nous voulions lui dire des choses que nous n’avons pas dites – Sa majesté des mouches trône stupidement sur le rebords de la fenêtre humide et gondole.

défaisons les draps noirs que nous portons en deuil depuis que nous avons assisté à l’aveu qui nous oblige aujourd’hui à l’inventaire – Kant a donc toujours raison comme tous les vieux dingues errant dans les fougères ?

envisageons l’avenir, ce qui est une erreur fatale et grossière, en déplaçant notre lit vers l’automne – l’hiver est achevé depuis longtemps, il fallait juste s’en rendre compte.

saisissons l’occasion qui a les cheveux volant devant ses yeux et derrière sa nuque – comme les scandales de la mécanique des fluides nous font aimer le monde !

considérons l’inventaire clos et concluons : nous nous effarouchons d’absolument rien, craignons notre ombre dans l’ombre des voisins, aimons avec une passion grotesque la mouche qui vole, le cyprès qui dort, l’eau qui clapote et sommes pratiquement incapable de respirer en présence de notre désir.

recommandations : creuser une fosse où les scories conservées de notre jeunesse reposeront et embrasser sur la bouche tout ce qui peut nous donner envie de le faire.

une heure et l’inventaire est fait.

La Répétition [II]

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Le début.

Noir

On entend le comédien #2 faire des exercices de voix dans le noir.

Puis ses bruits se transforme en mots prononcés très bas, au fur et à mesure qu’il augmente le volume de sa voix, la lumière paraît.

Comédien #2 : BRUUUUUUUUUUUUUUUUAAAAAAAAAAAA ! CATAAAAAAAAAAAPLAAAAAAAAASMEUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUH ! BAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAR
BIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIITUUUUUUUUUU
RIQUEUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUH !

Entre Anne en courant.

Anne : Mais que faites-vous enfin ! C’est insensé ça ! Depuis la rue on vous entend ! Non mais franchement ! Vous pensez que c’est un comportement ça !

Un silence, ils se regardent.

Et Bruah ça n’existe pas comme mot, imbécile !

Comédien #2 : Je… je répétais mes exercices…

Anne : Vos exercices ?

Comédien #2 : Oui. Mes exercices vocaux !

Elle rit.

Comédien #2 : Qui a-t-il ?

Elle rit encore.

Comédien #2 : Je vais pleurer si vous continuez.

Elle cesse de rire d’un coup.

Anne : Excusez-moi, excusez-moi, c’est que tout de même (elle glousse), vous avez de drôles d’idées.

Comédien #2 : Je ne vois pas en quoi faire des exercices vocaux est une drôle d’idée. C’est une idée très commune. Très normale. C’est une idée comme on en a tous. Une idée d’une affligeante banalité.

Après un silence, il reprend.

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
BRRRRRRRRRRRRRRRRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII
COOOOOOOOOOOOOOOOT !

Elle rit assez fort pour presque couvrir les exercices vocaux.

Comédien #2 : S’il vous plait ! Ce n’est pas sérieux. Je suis un professionnel tout de même !

Elle rit longtemps. Il l’a regarde. Après un temps, elle cesse de rire.

Anne : Oh pitié ne dites plus rien… Je peux mourir ainsi vous savez ? J’ai un oncle un fois, il a rit rit et… oh pitié vraiment ! Enfin quand même, vous n’avez pas une ligne de texte ! Pas une ligne !

Comédien #2 : Est-ce une raison !

Anne : Une raison pour ?

Comédien #2 : Eh bien ne pas faire d’exercices vocaux.

Anne : Pitié… pitié !

Elle rit un peu.

Comédien #2 : On me l’a déjà dit vous savez, vous n’êtes pas la première ?

Anne entre les rires : Quoi donc ?

Comédien #2 : Que c’était inutile.

Anne : Et alors ?

Comédien #2 : Et alors je m’en moque. Si je me retrouve sur scène, comme ça, sans savoir pourquoi, j’aurais préparé mes cordes.

Anne : Vos cordes ?

Comédien #2 : Mes cordes vocales !

Elle rit. Elle ne s’arrête plus.

Noir.

On entend son rire qui continue un moment puis il s’efface comme si elle quittait la scène en riant.

La lumière paraît après un temps. Au centre de la scène le comédien #2 continue ses exercices vocaux mais sans bruit, parfois un couinement peut s’échapper comme s’il hurlait en sourdine. Entre les répliques le comédien reprendra ce jeu.

Entre Vizentes.

Vizentes : Que faites-vous encore là, vous ?

Comédien #2 : Je m’exercice, Monsieur.

Vizentes : Mais la répétition est terminée depuis deux heures.

Comédien #2 : On n’est jamais trop prudent, Monsieur.

Vizentes : Vous jouez quel acte ?

Comédien #2 : Aucun, Monsieur.

Vizentes : Que faites-vous ici alors ?

Comédien #2 : Pardonnez-moi, Monsieur, mais je pourrais vous retourner la question. Je n’ai aucun souvenir de vous.

Vizentes : Je suis le metteur en scène.

Comédien #2 visiblement gêné : Ah… Je… surtout dans les coulisses vous savez, je supervise un peu de loin vous comprenez, enfin je regarde… c’est un beau travail… un beau travail vraiment.

Vizentes : Merci. Bon, improvisez quelque chose.

Comédien #2 : Comment ?

Vizentes : Improvisez quelque chose, je n’ai pas beaucoup de temps.

Comédien #2 : Je… c’est-à-dire que je suis plus dans… enfin vous comprenez j’ai des difficultés à vraiment être dans le… bref j’aime bien, vraiment j’aime beaucoup tout ce qui touche à tout ça… mais… bon… après quand on commence… vous voyez je commence et ça ne s’arrête pas… et puis c’est facile, mais en même temps, voyez, en même temps ça fait une boule au ventre quand même, faut comprendre !

Vizentes : Je comprends. Improvisez.

On entend dans le lointain le rire d’Anne.

Comédien #2 : Alors… oui… donc euh…

La lumière s’éteint et laisse juste une place pour une douche de lumière sur le comédien #2. Il devra être un peu en dehors du rond de lumière, juste vers la droite ou la gauche, et à certain moment il se trouvera au centre à force de se déplacer. A la fin, il sera tout à fait au centre.

Comédien #2 de moins en moins hésitant : Je suis.. ta folie… je suis ton angoisse.. je… oh mon amertume sincère… Je suis aussi le nom que tu donnes aux nuages, à la nuit… à la plaine et aux vents qui l’on autrefois traversé, qui l’a traverse encore, qui… qui me traverse encore. Je suis… je suis la rengaine, le soupçon, le refrain, l’obsession qui tord le ventre des envoutés, je t’aspire dans l’obscurité comme une bouche, comme un gouffre profond dont tu viens et auquel tu dois revenir. Je suis ta folie. Je suis le regard, l’unique regard, l’unique œil posé sur cette chose que tu n’as jamais vu et je suis ton désir de vivre, ton désir retourné comme une peau, à l’envers, je suis ta passion, l’amour que tu as porté et que tu as laissé mourir par paresse ou par peur. Je suis le miroir, je suis le visage, le visage…

Il se crispe. Cherche. On entend le rire d’Anne très loin.

Après je n’ai rien.

Vizentes : C’est de vous ?

Comédien #2 : J’improvisais.

Vizentes en quittant la scène : C’est assez mauvais, assez mauvais.

Il sort en répétant deux ou trois fois « assez mauvais ». On entend une dernière fois le rire d’Anne.

Noir.

Paris – Brest

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le bonheur eut la délicatesse de passer sans rien dire devant la vitre de mon compartiment
le saluer aurait été inutile, il ne répond jamais, aussi n’ais-je rien fait et les gens sont partis
sur le quai ils passaient, mes anciens compagnons de voyage
et j’avais sur le visage une odeur étrangère à la mienne

la mer maintenant est loin derrière moi et j’y vais
sous la lune pleuvent des rivets de fer
mais pour dire vrai il n’y a rien qu’un ciel immense plat et noir
ciel de gare illuminé trop tôt pour croire aux mystères

parfois des rames s’accrochent aux rames et la lumière s’éteint
nuit profonde sur mes mains
dans la vitre l’éternité à un visage noir qui sourit
un instant j’habite dans un couloir aveugle déposé je-ne-sais-où

l’on redémarre chahuté par le clapot d’un océan de ballast
une femme dort les cheveux mélangés par son cou
un homme dort l’œil posé sur le siège
une prison passe en tapis de lumière

je dénombre les choses dont je me suis lassé
et qu’il faut ternir de terre

*

plus tard dans la nuit je sors seul du train
tête baissé pour ne pas aimer n’importe qui en passant

de la nuit phosphoré partout sur mes doigts
l’ongle de la mer planté dans mon dos
il faut passer le pont l’aube tourne déjà son visage de ce côté-ci de la terre

les immeubles ont ma pudeur suspendue aux fenêtres
au bas de la rue dort ce qui m’a fait naître

les grues jaunes et le jardin secret

Le seuil

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je vais frapper à la porte des choses
seuil recouvert de poussière
porte taillée dans une matière
indéfinissable et subtile

personne n’ouvre et je reste ainsi longtemps
dans la cage d’escalier

peut-être que plus personne n’habite ici depuis longtemps
les lieux ont été désertés
la beauté a rendu l’âme au fond de l’appartement
les choses sont sous scellés

d’autres sont venus avant moi peut-être et ont tout dérobé
rien derrière la porte sinon
de longs couloirs aveugles
des pièces où la seule chose qui n’a pas été dérangée
c’est l’oubli

la porte est fermée impossible d’entrer sans rien dire
peut-être ne suis-je pas le bienvenu
haï des choses même

quelqu’un frappe de l’autre côté et m’appelle
nous sommes comme deux vides qui s’attendent