Insomnie #28

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tu n’as rien à faire de ton envie de courir
tu n’as rien à faire de ton désir de jeunesse

ton corps porte des sous-bois des paresses
des bassesses dont tu ne te défais pas

tu n’as rien à faire de ton désir de vivre
tu n’as rien à faire de ce qui est possible

tes bras caressent des choses invisibles
et de la neige écorche tes doigts

tu n’as rien à faire de ton instinct de fuite
tu n’as rien à faire de ce que tu as pensé

ta conscience nouvelle a grandi a triché
tu raisonnes et tu brûles des forêts

tu n’as rien à faire de ta mémoire ancienne
tu n’as rien à faire des choses dites

ta tête cloisonnée cache les traces maudites
d’un crime dont tu portes le secret

La fièvre

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un soir de fièvre, un poème longtemps égaré dans la cloison de ma chambre surgit du mur :

d’abord comme une tige
ensuite comme une fleur
enfin comme une ombre

je voudrais m’approcher et le lire mais, dans ma fièvre, tout est devenu si fragile et si proche qu’un seul mouvement pourrait tout écrouler, alors j’attends, j’attends si longtemps qu’une nuit entière passe dans la nuit, puis une autre et une autre encore, et à mes mains l’angoisse, qui ne se résout pas avec les nuits passées, l’angoisse de fendre un miroir si je bouge ;

au mur, l’ombre a grandit encore est un bois, une forêt bordée d’un lac, des montagnes vers la fenêtre et mille choses qui me donneraient de l’air et pour lesquelles je me damnerais, mais dans ma fièvre il m’est impossible de même tendre ma main sans être certain d’immédiatement tout briser ;

l’aube vient et ma main saigne de toutes les coupures possibles, de toutes les déchirures et dans la nuit toutes les nuits que je voulais vivre sont passées, le poème grandit encore, a envahi la totalité de mon appartement :

d’abord la chambre est devenue forêts, plaines, lacs, montagnes, etc.

ensuite vers mon salon un village puis une ville ont été fondés et j’entends de mon lit le bruit mat des voitures et des constructions

enfin à ma porte d’entrée des étoiles existent, j’en suis sûr, de là-bas est venu, la dernière nuit de ma nuit, une comète que j’ai suivi longtemps des yeux

maintenant il fait presque jour et le poème s’égare de nouveau, fane jusqu’au fond du mur, juste quand ma fièvre passe et je pleurs presque de rage d’avoir vécu si près du monde sans jamais avoir eu l’occasion d’y habiter une fois.

Gutemberg

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Étends-toi sur les marches du marché aux livres :
Ivre, je reviendrai dimanche voir la noce,
sa nuque ployée sous la paresse de vivre,
et la robe blanche et délacée de son os.

Gutenberg croulera sous la rougeur d’aimer,
ma belle saison immodérée du désir
et je dirai tout ce que je ne dois pas dire
vers la place déserte et les rideaux tirés.

J’irai encore là où j’ai été cent fois
– même rêve d’or même destination –
embrasser les dieux embrassés sans passion.

Comme ce que l’on embrasse est ce que l’on broie
comme l’on se tait pour faire semblant de rire,
nous brûlerons tout ce que nous devions haïr.

Rue Mirebeau – Bourges et le manque de foule

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Il arrive un moment où en marchant tous les visages, tous les corps, toutes les mains balancées m’apparaissent comme des clefs. Il fait extrêmement froid – d’un froid assez profond pour que la chair n’y sente plus rien – et, subtilement, par une orientation très particulière de la nuit tombée, le monde est exactement semblable à un train dont je me demande où il va. Mais, je n’ai pas véritablement cette question dans la tête. Je ne me demande pas précisément : « où va-t-il ? » ou « où vais-je ? ». Je laisse aux philosophes le soin de formuler aussi tristement les choses. Il arrive juste un moment où la combinaison du froid et des visages, de la musique aussi souvent – une musique insoutenablement forte qui noie l’obscur désir de raisonner –, produit dans les visages croisé un infléchissement presque imperceptible mais qui change tout.

Les visages sont des clefs. Et donc, encore une fois de manière irréfléchie, je n’y pense qu’après l’étourdissement, j’ai le sentiment physique de chercher une porte. La musique rend au silence la moindre bouche, le moindre morceau d’étoffe frôlé, et j’ai l’impression que les gens que je croise, je suis en train de les laisser passer. A un moment, je peux voir une fille que je trouve très jolie et regarder à travers son crâne pour y chercher la serrure qui convient – sans arrière-pensées – et ma frustration est totale parce que je ne trouve jamais rien. Le temps de ma recherche, elle est passée, elle a plongée derrière moi – c’est-à-dire dans le vide puisque je n’entends pas ses pas – et nait en moi la frustration immense de ne même pas l’avoir regardé un peu. Elle a disparu et moi j’ai perdu mon temps.

De la rue Mirebeau à la rue Notre Dame, des dizaines de visages peuvent me paraître comme hors de portée, impossible à regarder, impossible à décrire, aperçu seulement comme des appels auxquels je n’ai pas le temps de répondre et qu’en vérité je suis même incapable d’entendre. Mais, disant cela je suis victime de l’après-coup parce que les visages ne me disent rien et ne m’appellent pas, mais ne sont en fait que des apparitions. Il fait très froid. J’avance en brisant des vitres. Je fends la foule.

Le centre

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au centre, si peu visible, une zone
franche, un territoire dépossédé
du pouvoir d’être habité par un corps.

de mon côté : la chaise, le bureau,
le mur – espaces que j’occupe
en faisant le plus de bruit possible.

de son côté : la fenêtre, l’arbre,
les différentes étapes du jour
à la nuit.

des ponts que j’ai lancé d’ici à la fenêtre
il ne reste rien et j’en parle
avec le ton des légendes.

le parquet au milieu est zébré de reflets
qui me donnent envie de traverser
à la nage.

depuis la fosse maintenant l’on se déplace
en cercle et tout (le mur, la chaise, le bureau,
la cuisine, la lampe, la table) gravite.

de nouveaux itinéraires ont été tracés
pour éviter le centre et j’ai perdu
la mémoire.

ce que je sais est là, dans le cœur
dépeuplé au bord duquel j’existe
et j’insiste pour rentrer.