La dette

 

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Je crois avoir une dette à régler, mais c’est faux.
Il n’y a ni dettes ni change à donner.
Pas d’épreuves à passer ou
De tristesse à transformer en joie.
Je crois lourd le désir ramassé dans mes bras,
Mais c’est faux. L’inquiétude soulève mon ventre.
Le sourire est ma seule transaction. Parfois,
Je croise des visages qui peuvent avoir le goût
D’une libération. Mais l’esprit
Achève la trêve consentie par les lèvres.
J’élève les soirs où je suis seul comme un troupeau d’aveugles.
Je crois avoir cherché partout, mais c’est faux,
J’espère. J’interroge les augures et je repars
En arrière. Le destin me semble lourd à porter,
Je l’attends. Pour jouer j’enlace l’espace qui a été
Vidé devant moi.

La marée

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Mon appartement subit des marées. Il ne s’emplit pas, il se noie. Gorgées de choses, idées jetées un peu partout, au hasard, idées laissées en tas ou trainantes sur les meubles : impossible de lutter contre cette lente ascension. Les semaines passent, des objets envahissent l’espace et si l’on parvient, par miracle, à gagner du terrain en balayant son bureau, alors l’évier déborde, les rideaux se froissent et tout ce que l’on déplace s’entasse ailleurs dans les coins. Inutile de s’opposer à la force des éléments : les choses ont des lois que l’on ne peut contraindre. Pièces pleines, cœur engorgées, couloirs embastillés dans une mémoire qui ne nous appartient plus. Vivre là, comme en un poumon, comme en une respiration, s’employer, le dimanche, à effacer les marques laissées par l’eau, accepter qu’il n’y ait rien à faire, que l’on s’agite pour rien, qu’il faut vivre ainsi, toutes les semaines jusqu’à la fin des temps.

Bien sûr, la lumière et le bruit donnent parfois une allure singulière à ce que je crois connaître. Je fais alors le décompte du vain, du futile, de l’absurde : je découvre, comme on soulève un vieux drap, des profondeurs sous les objets – cavernes sous-marines, grottes baignées de lueurs liquides –, je confonds ombres et barrières de coraux, meubles et épaves anciennes et sous ces profondeurs c’est moi-même que je pense découvrir. Je deviens explorateur nocturne, alors que le jour est encore levé, et j’ouvre la nuit détenue dans mes livres, dans ma poussière, dans les choses trouvées, abandonnées, laissées à terre faute de mieux.

Mon appartement subit des marées et je reste en surface. Il n’y a ni nuits, ni caches secrètes, ni étrangetés. Si le monde est une boite de Pandore alors je l’ai jetée ou ouverte, mais il ne s’est rien passé.

La Dissertation [V] : L’aveuglement

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La Dissertation [IV]

Au fur et à mesure l’écriture devient un nouveau primat et l’obsession d’écrire confine à la paresse, à l’apathie. Il devient alors si simple de confondre le désir de dire et le refus d’exister. Régulièrement, l’idée d’un aveuglement revient dans ma manière d’appréhender le réel, ou de m’en dessaisir et l’usage de ce mot, « aveuglement », veut tout dire. Nietzsche, dans l’avant-propos de son Crépuscule des Idoles écrit que le seul moyen de guérir de ses idoles n’est pas de poser son « mauvais œil » sur elles, mais bien d’écouter, de surprendre par le bruit, de poser « des questions avec le marteau » pour « faire parler ce qui justement [veut] rester muet ». Moi, il me semble que je n’ai rien d’autre pour sentir que l’écriture même et que mes idoles ne peuvent être renversées par la découverte d’un sens que j’aurais laissé de côté. Je n’ai ni oreille, ni peau, ni narine, ni œil et je ne me sens « aveuglé » que parce que c’est la vue qui compte en premier.

Ma croyance intime en l’impossibilité d’une pensée qui excède les bornes de la fiction n’est-ce pas finalement un manque de courage ? N’est-ce pas pour masquer une décision que je fais du mensonge mon unique condition ? J’ai choisi mon horizon par commodité, parce qu’il est conforme à ma capacité d’agir et de penser. Je suis comme un homme qui, voulant attraper quelque chose sur une table, préfère tirer la nappe plutôt que de bouger. En fait, je ne suis pas éveillé de mon long sommeil, je ne bouge pas et écrire est l’acte futile par lequel je cherche à identifier mon rêve au réel. Quel confort alors de croire qu’une telle identité confirme la fragilité, l’inconsistance de l’être, au profit de la fiction !

Mais, que pourrais-je faire de mon courage ? Ma vie passée à écrire des traités sur le monde, à décortiquer l’univers pour en extraire un suc que j’appellerais « vérité » et qui ne serait, en fait, rien d’autre que la forme liquide de mon désir de vrai. Est-ce que je ne serais pas alors parvenu au même point que si j’avais accepté, dès le début, l’état fictionnel de mes yeux, de ma bouche, de ma peau, de mes sens entiers ? Qu’aura fait mon courage sinon tracer une piste imaginaire dans le champ ruiné du réel, sinon me faire croire qu’il était possible d’aller quelque part ? Certes, peut-être est-ce possible et peut-être que ce quelque part existe et qu’il peut donc être visé. Mais si je suis au milieu du désert, savoir qu’une ville se trouve à mille kilomètres de là et la fixer comme objectif dans un itinéraire, ne changera rien à mon état effectif d’errance. Je peux bien savoir qu’il est possible de ne pas être perdu, trouver brave celui qui, sachant qu’il existe à l’horizon quelque chose, cherchera à le rejoindre coute que coute. Mais que puis-je faire à la fin sinon me perdre ? Que suis-je sinon un égaré ? De la même manière, l’on pourrait me dire demain que Dieu existe effectivement, qu’Il a ordonné le monde selon Sa Volonté, qu’est-ce que cela changera pour moi, qui existe ici, au milieu du désert, sans rien voir, sans rien sentir de Lui ?

La philosophie et la poésie sont toutes les deux sans espoirs, au sens où elles sont toutes deux des « chemins qui ne mènent nulle part ». L’unique différence, s’il fallait en faire une, c’est que la philosophie croit encore pouvoir décrire – comme le pisteur qui identifie, au milieu des herbes folles, le chemin qui pourrait le mener à bon port – alors que la poésie se contente d’écrire – comme un vagabond qui a accepté son sort d’errant, de perdu.

La Dissertation [IV] : La leçon de Tirésias

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La Dissertation [III]

Mais, quand tu auras tué les prétendants en ta grand’salle, par ruse ou à découvert à la pointe du bronze, alors prends une rame bien faite et va, jusqu’à ce que tu arrives chez des hommes qui ignorent la mer et mangent leur pitance sans sel ; ils ne connaissent donc pont les vaisseaux aux flancs rouges, ni les rames bien faites, qui sont les ailes des vaisseaux. Je vais t’en dire une preuve bien convaincante, qui ne t’échappera pas. Quand, te rencontrant, un autre voyageur dira que tu portes un battoir à vanner sur ta robuste épaule, alors, plante en terre ta rame bien faite, offre un beau sacrifice au roi Poséidon, un bélier, un taureau, un porc en état de saillir les truies ; puis reviens à ta maison sacrifier des hécatombes sacrées aux deux immortels qui habitent le ciel immense, à tous, sans en omettre aucun.

Odyssée, XI, 126-137

Il faut choisir son camp. Il faut nommer sa piste. Nous pouvons penser aussi longtemps que l’on veut, aussi loin que l’on veut, aussi indistinctement possible, à la fin nous penserons toujours depuis un pays auquel un nom aura été accroché. Il faudrait être comme l’Ulysse qu’appelle Tirésias au Livre XI de l’Odyssée, mais ne jamais trouver personne pour voir dans notre rame autre chose qu’une rame, autre chose qu’une chose portée pour nous-même. Dans l’Odyssée, le voyage d’Ulysse vers les terres lointaines, où la mer n’est pas même connue, est son dernier voyage et ce qu’il gagne, en retour, c’est le droit de mourir en paix. Il doit lui aussi finir par choisir son camp et les dieux semblent aimer les définitions. J’aimerais tant retrouver une enfance que je n’ai jamais vécue, qui n’a jamais existé, qui n’est qu’une enfance d’adulte rêvant de l’enfance et qui, précisément, désigne la possibilité d’être cet Ulysse qui ne revient jamais des terres lointaines et qui accepte l’échec de sa mission comme un cadeau.

Je ne peux pas écrire, parce que la définition est une limite qui m’angoisse et me pèse. Pourtant, je le fais, parce qu’écrire n’est pas un acte qu’il est possible ou non de réaliser. Écrire, c’est très exactement marcher comme Ulysse peut le faire depuis le bord de la mer jusqu’au centre du monde. Bien sûr, il est impossible de parvenir à ce centre du monde et toute l’angoisse est là. Stig Dagerman écrit, en 1952, dans Notre besoin de consolation est impossible à rassasier : « je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde ». Écrire n’est donc pas un acte et dire qu’il est impossible d’écrire, ce n’est pas dire que l’on n’écrit pas. Considéré d’assez près, il est tout aussi juste de dire qu’il est impossible d’écrire que de dire qu’il est impossible de vivre. Réaliser une chose impossible n’a jamais impliquée qu’il était possible de la réaliser et si j’écris, si je trace bien des mots les uns à la suite des autres, si je donne bien à tout cela une forme lisible, sensible, intelligible peut-être, tout ceci ne se fait qu’au détour d’un merveilleux hasard et si jamais il m’arrive de nommer effectivement quelque chose ce n’est que parce que j’ai, sans m’en rendre compte, préalablement inventée la chose que je nomme.

Comment pourrais-je écrire alors même que définir est une blessure qui me brûle les yeux ? La poésie me semble depuis longtemps le seul acte réellement décisif, parce qu’elle est la seule forme d’écriture où l’écriture elle-même est continuellement niée. Une telle négation ne relève pas d’une « passion triste » que dénoncerait Spinoza : je ne suis pas moins puissant, moins vivant, moins existant d’exister ainsi. Les limites que je reconnais à mes fictions ne sont pas des frontières, mais des balises, des repères qui ont, paradoxalement, le rôle de m’aveugler assez. En vérité, je ne suis pas Ulysse, je ne remonte pas les fleuves de l’estuaire à la source, je ne suis pas à la recherche d’un homme qui me dirait que ce que je porte est autre chose que ce que je porte. En vérité, je suis cet homme qui croit voir quelque chose sur les épaules d’un inconnu venu depuis le chemin du sud. Je suis cet homme qui va renvoyer Ulysse à sa mort prochaine, à la fin de sa mission, dans les définitions bien précises des dieux.

Je voudrais écrire assez bien pour confondre toutes les rames que je vois avec des pelles à vanner.

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La Dissertation [III] – Le long sommeil

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La Dissertation [II]

Écrire, décrire, mentir, tricher, nommer.

Je voudrais reconnaître le mérite de l’incohérence et de l’errance et le mensonge n’est pas le nom que je donne à une intention ou à l’acte délibéré d’une conscience qui voudrait tricher. Le mensonge est le nom que je donne à une transgression qui, si elle n’est pas intentionnelle, dépasse malgré tout les bornes de l’erreur parce qu’elle implique, en son origine même, l’impossibilité du projet qu’elle poursuit. Mentir ce n’est pas toujours cacher le vrai, c’est souvent surtout le rendre impossible. Souvent écrire m’apparaît comme un lent travail d’arpenteur – exercice de délinéation, de territorialisation, de critique au sens strict du terme. Mais, tout en même temps que je veux circonscrire, par un paragraphe ou par un traité, je ne fais que révéler, en négatif, la valeur créative et délirante de la cartographie. J’invente, en faisant croire que je la révèle, la géographie. Le K. de Kafka procède comme le ferait un chat qui, jouant avec une pelote de laine, en déconstruirait progressive l’unité : le jeu du retour, du détour, de la répétition du geste, tout cela déforme jusqu’à la dissolution et écrire ce n’est rien d’autre que produire un tel égarement.

Longtemps, la philosophie m’apparaissait comme l’exercice de conscience visant l’horizon et ma fascination pour les philosophes était semblable celle que l’on peut éprouver pour les explorateurs. Mais écrire n’est qu’un lent, un très lent détour et l’horizon est déjà sous mes pieds. Le réel, ou son idée en moi, ou son idée en nous, n’existe qu’à la manière de l’écho et le viser, de toutes les manières possibles, est aussi étrange que de chercher à entendre dans l’écho le son de sa propre voix. Écoute-toi d’abord, ou tais-toi. Tout arrive de telle manière qu’il me semble souvent impossible d’écrire un mot sans trahir l’idée, le concept, l’histoire, la pensée et je suis presque devenu immobile à force d’écouter l’écho de ce qui vient finalement de moi. Il y a peu de temps je suis presque devenu fou dans une nuit de fièvre pour une raison semblable. Il faisait nuit et je dormais depuis longtemps quand j’ai été réveillé par un bruit, un grincement. Le grincement venait d’un morceau de plastique coincé sur le pied de mon lit et le moindre mouvement produisait un son insupportable. J’en avais conscience et il me suffisait de me décaler de dix centimètres vers la gauche, de tendre ma main vers le sol et de décoincer le morceau de plastique pour faire taire le grincement. Mais je ne pouvais pas : je voulais dormir. Devenu comme l’âne de Buridan j’étais entre deux impossibilités : celle de bouger pour tendre ma main, celle de dormir pour faire passer la fièvre et je me suis lentement enfoncé dans l’immobilité. Au bout de dix minutes, j’étais presque incapable de bouger et au bout d’un quart d’heure j’avais le sentiment que si je ne bougeais pas immédiatement je finirais paralyser à jamais et, par peur, j’ai remué les jambes.

Écrire est ainsi : dans un long sommeil parvenir à bouger.

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