La Dissertation [V] : L’aveuglement

20171204_162141

La Dissertation [IV]

Au fur et à mesure l’écriture devient un nouveau primat et l’obsession d’écrire confine à la paresse, à l’apathie. Il devient alors si simple de confondre le désir de dire et le refus d’exister. Régulièrement, l’idée d’un aveuglement revient dans ma manière d’appréhender le réel, ou de m’en dessaisir et l’usage de ce mot, « aveuglement », veut tout dire. Nietzsche, dans l’avant-propos de son Crépuscule des Idoles écrit que le seul moyen de guérir de ses idoles n’est pas de poser son « mauvais œil » sur elles, mais bien d’écouter, de surprendre par le bruit, de poser « des questions avec le marteau » pour « faire parler ce qui justement [veut] rester muet ». Moi, il me semble que je n’ai rien d’autre pour sentir que l’écriture même et que mes idoles ne peuvent être renversées par la découverte d’un sens que j’aurais laissé de côté. Je n’ai ni oreille, ni peau, ni narine, ni œil et je ne me sens « aveuglé » que parce que c’est la vue qui compte en premier.

Ma croyance intime en l’impossibilité d’une pensée qui excède les bornes de la fiction n’est-ce pas finalement un manque de courage ? N’est-ce pas pour masquer une décision que je fais du mensonge mon unique condition ? J’ai choisi mon horizon par commodité, parce qu’il est conforme à ma capacité d’agir et de penser. Je suis comme un homme qui, voulant attraper quelque chose sur une table, préfère tirer la nappe plutôt que de bouger. En fait, je ne suis pas éveillé de mon long sommeil, je ne bouge pas et écrire est l’acte futile par lequel je cherche à identifier mon rêve au réel. Quel confort alors de croire qu’une telle identité confirme la fragilité, l’inconsistance de l’être, au profit de la fiction !

Mais, que pourrais-je faire de mon courage ? Ma vie passée à écrire des traités sur le monde, à décortiquer l’univers pour en extraire un suc que j’appellerais « vérité » et qui ne serait, en fait, rien d’autre que la forme liquide de mon désir de vrai. Est-ce que je ne serais pas alors parvenu au même point que si j’avais accepté, dès le début, l’état fictionnel de mes yeux, de ma bouche, de ma peau, de mes sens entiers ? Qu’aura fait mon courage sinon tracer une piste imaginaire dans le champ ruiné du réel, sinon me faire croire qu’il était possible d’aller quelque part ? Certes, peut-être est-ce possible et peut-être que ce quelque part existe et qu’il peut donc être visé. Mais si je suis au milieu du désert, savoir qu’une ville se trouve à mille kilomètres de là et la fixer comme objectif dans un itinéraire, ne changera rien à mon état effectif d’errance. Je peux bien savoir qu’il est possible de ne pas être perdu, trouver brave celui qui, sachant qu’il existe à l’horizon quelque chose, cherchera à le rejoindre coute que coute. Mais que puis-je faire à la fin sinon me perdre ? Que suis-je sinon un égaré ? De la même manière, l’on pourrait me dire demain que Dieu existe effectivement, qu’Il a ordonné le monde selon Sa Volonté, qu’est-ce que cela changera pour moi, qui existe ici, au milieu du désert, sans rien voir, sans rien sentir de Lui ?

La philosophie et la poésie sont toutes les deux sans espoirs, au sens où elles sont toutes deux des « chemins qui ne mènent nulle part ». L’unique différence, s’il fallait en faire une, c’est que la philosophie croit encore pouvoir décrire – comme le pisteur qui identifie, au milieu des herbes folles, le chemin qui pourrait le mener à bon port – alors que la poésie se contente d’écrire – comme un vagabond qui a accepté son sort d’errant, de perdu.

Publicités
Cet article a été publié dans Essais, Prose. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour La Dissertation [V] : L’aveuglement

  1. Ping : La Dissertation [IV] : La leçon de Tirésias | Omphalos

  2. Ping : La Dissertation [VI] – Voiler la face | Omphalos

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s