La Dissertation [VI] – Voiler la face

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La Dissertation [V]

Se voilà la face : cacher son visage, ses yeux, tenir le réel à une distance respectable, faire bien attention.

Souvent, je crois être devenu incapable de ressentir quoique ce soit sans avoir, tout en même temps, le sentiment que je ne ressens rien mais que j’imite le sentiment qu’il faudrait éprouver. Je suis comme un homme répétant, sans les comprendre, les mots d’une langue étrangère. Je donne le change, je prends ma part comme on se drape d’un manteau et quand je crois toucher du doigt ce qui pourrait être ma liberté, en vérité je joue encore. J’écris comme honteux – au sens où Sartre pense la honte comme reconnaissance de soi par l’autre – et j’espère découvrir quelque chose. Il n’y ni mauvaise foi ni authenticité et ce geste – toujours vain, naïf, absurde – d’écrire n’est rien en lui-même. Tout est dans ce mot : découvrir. L’aletheia des vieux grecs, toutes les mauvaises traductions d’Héraclite, toute la pesanteur d’une histoire dont je suis le dépositaire – au même titre que n’importe qui – est là, dans ce mot – découvrir – et dans ce qu’il suppose dans l’ensemble des réalisations de mon existence. Mais l’écriture ne découvre rien, pas plus qu’elle ne couvre d’ailleurs quelque chose, et elle ne produit pas de révélation : ma face n’a jamais été voilée, mes yeux n’ont jamais été cachées.

L’écriture est donc une conduite et, comme toute conduite, elle ne vaut pour moi que dans la mesure où elle produit un mouvement, une tension. Je crois être la plupart du temps tout à fait étranger à ce que j’écrivais : les mots sont nécessairement entachés d’une distance dont ils ne peuvent se défaire, qui est leur principe même (c’est le sens de l’impossibilité du langage privé chez Wittgenstein). Or, longtemps, tout cela provoquait chez moi une angoisse. L’authenticité me semblait être ce qu’il fallait viser. Maintenant les choses ont changé et je crois que l’angoisse ne vient pas d’un désir d’être sincère avec soi-même, mais bien de la conscience – de la conscience malheureuse – de la vacuité de ce « soi-même » que l’on voudrait désigner. Mais l’absence de repère n’est une chose grave que dans la mesure où l’on juge comme critère valable pour penser notre existence, le fait que cette existence réalise une certaine définition. L’authenticité ou l’inauthenticité n’existent que relativement à une situation que l’on juge et c’est ce jugement qui est déterminant. Sartre ne dit finalement pas autre chose quand il réexamine la situation métaphysique du sujet à partir du problème de sa posture vis-à-vis d’autrui. « Je » est bien cette fiction que je construis en réponse à la sollicitation du dehors. Certes, quand je prends acte de mon angoisse et que je veux me la cacher, je fais de l’esquive ma condition et j’imite au lieu d’exister. Mais peut-on exister autrement qu’en imitant ainsi ? L’écriture est une conduite qui me permet d’imiter.

J’ai pensé un temps que j’écrivais à défaut de vivre, puis j’ai cru qu’en fait ce n’était pas « à défaut de » mais « pour rendre possible ». Maintenant, je crois qu’en fait toutes ces interrogations sont des manières de tourner autour du pot, de ne pas nommer le cœur profond de ce que je fais quand j’écris. L’écriture me révèle que je n’ai jamais vécu authentiquement, parce qu’il m’a toujours été nécessaire de jouer à vivre – comme l’on joue au docteur enfant.  De ce point de vue, l’écriture n’est pas un acte intime au sens où ce n’est pas un acte qui délimite une intériorité qui voudrait s’exprimer. Au contraire, j’écris entièrement tourné vers le dehors – et c’est pourquoi je veux être lu, comme l’homme qui pleure en ayant secrètement le désir d’être vu en train de pleurer.

Il n’y a rien à ex-primer dans l’écriture, au sens strict où « exprimer » signifie « faire sortir ». L’avantage supposée de la philosophie sur la poésie, considéré comme primat du fond sur la forme, comme primat de l’eidos sur la chôra, ne vaut que si l’on maintient l’idée qu’écrire signifie exprimer. Alors, la philosophie tiendrait son avantage au fait qu’elle universalise des sentiments en les conceptualisant et rend ainsi possible un discours sur le monde qui dépassera la subjectivité de celui qui l’énonce et de celui qui le reçoit. Mais en vérité, on ne peut faire autrement que dépasser la subjectivité dans le discours. Inévitablement au-delà de moi ce que j’écris devient réellement ma seule manière d’exister – c’est-à-dire d’être instable, projeté.

La Dissertation [VII]

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2 commentaires pour La Dissertation [VI] – Voiler la face

  1. Margot Roisin dit :

    Tant de sincérité … Il y a des choses que j ai pensé aussi mais que toujours je repousse car la vérité du doute est insupportable : est ce vraiment moi qui ressens ? Ou est ce que j imite ?
    Merci beaucoup

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