La Dissertation [VII] – Isis

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La Dissertation [VI]

Isis était voilée. Un drap – blanc peut-être – couvrait son corps de statue. Son corps, d’ailleurs, n’était rien qu’un morceau de bois, qu’une souche, qu’un fragment de pierre à peine dégrossi placé au centre d’un temple qu’il lui était dédié sur l’Acropole. Mais sous le drap, le bois avait la chaleur de la chair et vibrait comme peut vibrer la peau. Isis était drapée : interdiction d’en dévoiler les secrets – la Nature avait la pudeur des dieux, la « Nature aimait à se cacher ».

Lentement, j’ai perdu la Nature et j’ai perdu les dieux : il n’est resté que le voile. J’avais devant les yeux un fantôme, une apparition et comme toutes les apparitions, celle-ci n’était que le revers de quelque chose qui s’était absenté. Georges Didi-Huberman commence son livre, Le Génie du Non-lieu, par ces mots : « Les choses de l’art commencent souvent au rebours des choses de la vie. La vie commence par une naissance, une œuvre peut commencer sous l’empire de la destruction : règne des cendres, recours au deuil, retour de fantômes, nécessaire pari sur l’absence. » J’écris ainsi à rebours des choses de la vie. Je cherche une méthode pour écrire les fantômes, les nommer ; un moyen pour donner une forme à leur présence, quelque chose qui aboutisse à un résultat tel que je puisse me dire : « les voilà ». Mais en fait, il n’y a rien. Je voudrais être le magicien qui désigne l’espace vide de la scène pour montrer qu’il a fait disparaître quelque chose. Je ne ferais rien disparaître, évidemment, puisque les choses ne sont déjà plus. Le sentiment d’après-coup qui m’accompagne quand j’écris un poème vient de là. Les choses sont déjà passées, elles ont déjà eu lieu, elles se sont déjà déplacées ailleurs et l’Isis que je voulais dévoiler, que je voulais embrasser, n’a plus déjà plus de corps, elle n’est déjà plus qu’une souche, qu’une racine, qu’un morceau de papier. Le temps joue contre moi – parce qu’en vérité il ne joue pas, je suis le seul à jouer en lui – et à peine ai-je écrit que tout ce que je nommais est déjà inactuel.

Un jour, en revenant de je-ne-sais-où, j’avais passé mon temps à regarder dehors défiler la plaine et, sans doute parce que la nuit était tombée, ma vitre était devenue miroir ; alors je me suis vu, soudainement, moi et mon visage, au milieu du paysage, puis le paysage a disparu pour ne laisser que moi. Il y avait là un fantôme. Le corps de mon regard, sa raison, avait disparu. Il s’était passé quelque chose. Écrire est ainsi.

Aussi, ce n’est pas que j’écris ce que je pense, c’est que je dépense en écrivant. Je dépense au double sens d’une pensée qui se défait – victime du syndrome de Pénélope – et d’une pensée qui est vendue en morceau, détaché lentement de la conscience qui l’unifiait et lui donnait l’idée d’une cohérence, d’un système. Platon croyait qu’il fallait aller de la matière, de la chôra, à l’idée, à la Forme. Je crois moi qu’écrire c’est faire le chemin inverse – comme Ulysse encore qui veut se défaire du sens pour revenir chez lui – et remonter la rivière du langage, de la signification, de la définition pour aboutir à un rivage ou, peut-être, rien ne peut être dit. Écrire pour se réduire au silence.

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