La joie

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Est-il possible de se sauver de la conscience qui naît d’avoir rencontré quelque chose ? Chez moi, ce soir, contre le mur, a éclaté une joie brute qui m’a fait mal au cœur. Il faisait nuit, bien sûr, comme toutes les fois où la joie avait pris cette couleur. Ma cuisine inondée bleuissait à vue d’œil et je ne bougeais pas. Avec la joie était venue le désir de ne surtout rien toucher, de ne surtout rien troubler, de ne rien faire, de rester là, et d’attendre je-ne-sais-quoi d’essentiel. J’ai attendu longtemps et la joie est passée. Elle n’a presque rien laissée derrière elle, sinon cette épaisseur si particulière des choses qui comptent ou des choses qui ont comptées : exactement comme quand on a quitté depuis longtemps un lieu où on a vécu et où il ne reste rien de notre vie passée sinon une odeur, indéfinissable et fragile, que l’on reconnait immédiatement alors même qu’elle conserve son étrangeté. Mon mur est maintenant peint du souvenir de cette joie et je n’y vois plus un mur, ou plutôt, tout en continuant d’y voir cela, j’y vois aussi tout à fait autre chose. Je ne peux revenir à mon mur d’autrefois, à cette surface lisse et blanche que je ne regardais pas, qui n’existait pour personne puisqu’elle n’avait jamais été vue et tout ce que je peux faire c’est tricher, faire celui qui ne voit plus, me rendre aveugle volontairement. Mais il est aussi impossible de se sauver de l’évidence brutale de ce genre de révélation que de se mentir à soi-même. Toujours l’on porte contre soi le souvenir que l’on a voulu enterrer et s’il l’on n’enterre quelque chose c’est soi-même. Il n’est pas possible d’oublier, on peut seulement faire semblant.

Le Retour

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Parfois le monde nous pose des questions, s’impose comme mystère et parfois, au contraire, il ne fait que donner des réponses. Les problèmes de notre vie quotidienne s’épuisent sur le réel comme sur une grève et il n’y a rien à faire. Les mots d’esprit, les problèmes, les énigmes murmurées sont des ombres sous la lumière d’un « Regarde ! » répété par les choses. Faut-il ainsi s’épuiser à vivre à moitié, dévoré par l’angoisse, alors qu’existe cette lumière, ce mur, ce pavé ou ce ciel ? Les pensées ne parviennent jamais jusqu’aux soirs d’hiver gelé et je laisse cette nuit mon silence contre les contreforts brûlés de la cathédrale. Je descends la rue, naïf, comme un homme qui sait que la guerre est perdue, que la guerre est finie, qu’elle n’a jamais eu lieu et qu’il n’a rien écrit. Les visages que je croise reviennent d’un front inconnu et terreux, de champs de bataille où je ne me suis pas battu et où les combats ont cessés. Il faut voir. Qui ne voit rien est déjà mort, qui n’a rien vu n’a pas vécu, ou si peu. Il faut voir. Tous les départs sont possibles entre cette place et la mienne. Toute la beauté a été portée un instant par la vitre où j’ai croisé un regard qui n’était pas le mien. Souvent, je crois qu’il faut vivre, mais c’est faux : vivre est le souhait des gens qui pensent trop, qui sont à côté du monde. Vivre ne veut rien dire : il faut voir. « Regarde ! ».

Rue de la Porte Jaune

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Sentiment violent d’être traversé par les choses. Air, lumière, béton, armatures incolores que je veux appeler, aimer et dire : tout n’est fait, soudainement, que pour passer à travers moi. Sentiment d’un homme qui s’est trompé de porte une fois, qui s’est excusé beaucoup pour le dérangement, qui n’ose plus en essayer une autre et qui juge, finalement, que le couloir n’est pas si mal. Ce soir, rue de la Porte Jaune, les gens passaient comme des fantômes au milieu des fumées, des vapeurs qui s’échappaient des tuyaux plantés dans le mur. Comment pouvais-je être si étranger à tout ? Je me souviens avoir regardé par les fenêtres des appartements exactement comme lorsqu’on regarde des vitrines. Tout était disposé pour exister sans moi. Le monde entier avait pris ses quartiers, là, dans la rue, et j’étais devenu superflu. La beauté même marchait sur les pavés gelés, ses cheveux d’occasion étaient déliés et tombaient contre moi, mais je n’étais pas là, j’écrivais déjà ce texte, j’étais déjà à mon bureau ou tout à fait ailleurs. Est-il possible de se défaire de cette impression de faux raccord entre soi et les choses ? L’ivresse est devenue ma seule manière de penser et je la guette, je l’attends, je veux m’approcher des bords de je-ne-sais-quoi. Je m’arrête devant n’importe quoi et l’on pense que je suis romantique. Mais si je regarde longtemps l’ombre que je projette, si j’écoute mon talon qui claque, si je tourne autour de ses sensations comme un rêveur ridicule, ce n’est pas par fascination pour la beauté du monde, mais parce que je suis incrédule : je suis devant ce mur, je suis dans cette rue, le monde claque sous mes pas et je produis un effet. Enfant je collais ma lampe torche contre ma main pour voir au travers et j’étais impressionné d’avoir un dedans. Je veux coller une lumière à la peau du réel, avoir la confirmation que toutes ces choses sont pleines et savoir qu’ainsi, si l’occasion se présente de nouveau, je pourrais traverser les choses au lieu d’être par elles traversé.

La place

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il me faut laver mes murs ma langue
à l’eau fraiche tout est recouvert
de mon désir de vivre

des soirs souvent je rentre ivre
passe la porte le couloir obscur
la blancheur le matin le silence
et mon appétit est immense
mais je ne retrouve rien

tout comme si je ne
pouvais rien dire
rien faire comme si
il ne m’était offert
aucune place

je veux laver ma langue à l’eau claire
mon lit n’est rien qu’un creux
où je me suis renversé
depuis lequel je déplace
mille choses qui ne signifient rien

comment vivre attaché par son rêve ?
tout espérer tout boire ne rien faire
penser seulement jusqu’à croire
avoir tout vu avant même de le voir
avoir vécu avant d’avoir été
comme si tout avait été lavé
blanchi jusqu’à se rendre immobile
comment vivre ? toutes les nuits
j’attends un été qui ne viendra pas
mon souvenir est plus fort que moi
et c’est tout