Pourquoi faire de la philosophie ?

Fludd

On me demande souvent d’expliquer pourquoi je fais de la philosophie, qu’est-ce qui m’a poussé dans cette voie et souvent je réponds par l’esquive. Comment dire ? Ce que je veux éviter c’est le jugement. Or, il m’est impossible de répondre à cette question sans juger, sans considérer intimement que celui qui ne comprend pas ça, ou même qui y voit une étrangeté, une aberration, une erreur, que celui-là se trompe. Les gens considèrent souvent la philosophie comme une démarche volontaire, un choix réfléchi, exactement comme si je me posais des questions, alors même qu’elles s’imposent à moi. La philosophie n’est rien de plus que la forme à l’intérieure de laquelle j’ai trouvé le moyen d’organiser une angoisse et une curiosité et de ce point de vue elle est aussi nécessaire que toute forme à l’intérieure de laquelle on existe. C’est une forme de vie au sens plein du terme. Mais même cette explication ne peut pas convenir parce que pour qu’elle fonctionne il faudrait que l’angoisse dont je parle soit connue de ceux qui m’interrogent et ce n’est pas toujours le cas. Ou plutôt, et pour être précis, ils la connaissent tous, mais ils n’y pensent pas et ils estiment d’ailleurs que ne pas y penser et la meilleure manière de faire. Passer des années à poser des problèmes apparaît forcément aberrant quand l’on estime que la réponse est de ne pas les poser.

Quand je suis confronté à ce genre d’attitude mon angoisse se redouble parce que je ne peux pas dire tout ce que, selon moi, ce refus de penser à ce qui compte vraiment signifie. Mes mots deviennent alors, si je cherche à aller plus loin, des poncifs pour ceux qui m’écoutent. Ils ne sont justement plus que des mots. Pourquoi la question : « la vie a-t-elle un sens ? » est-elle devenue une caricature alors même que c’est sans doute la seule question qui mérite d’être pensée continuellement ? Et j’ai encore la chance d’avoir trouvé, par hasard, un métier qui, tout en collant à ma manière de voir le monde, légitime aux yeux des autres mes questions. Mon étrangeté trouve une sorte de justification dans mon statut et mon salaire. Souvent je pense à tous ceux que je connais et que je ne connais pas et qui sont dépourvus de ma chance. Ils n’ont parfois pas d’emplois, pas de diplômes et sont considérés socialement comme des gens qui ont « ratés quelque chose ». C’est une injustice immense et qui me déprime quand j’y pense vraiment. Comment ne pas voir que ce qu’il restera de l’époque dans dix ans, cent ans, ou plus, sera essentiellement constitué par l’esprit de ces gens-là qui aujourd’hui n’existent aux yeux de la société que comme des marges ?

Moi, quand je dois expliquer ce que je fais, je peux donner l’illusion que je fais quelque chose parce que j’ai, à la fin du mois, de l’argent sur mon compte. Eux, ils n’ont que des questions à poser et elles deviennent illégitimes, pour la communauté, à partir du moment où ils n’ont rien produit. Ce dénuement me révolte et je voudrais passer voir chacun d’eux et leur dire que c’est eux qui ont raison, qu’il ne faut jamais en douter et que toute remise en cause de leur manière d’interroger les choses est une violence que je reconnais. Quelque fois je crois que l’erreur est dans une forme de pudeur ou de (fausse-)modestie qui m’empêche d’exprimer ça à chaque fois qu’il le faudrait. Je me souviens du nombre de fois où j’ai répondu à la question « pourquoi tu te poses toutes ces questions ? » par une blague qui paraissait pour mon interlocuteur comme un aveu, alors même que j’aurai dû lui demander : « pourquoi tu ne te les poses pas ? ».

Le sentiment

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Je ne peux me sauver des choses en m’aveuglant mille fois. Hier soir je marchais vers les Halles et le mensonge était partout. L’odeur de lessive et de fenêtre ouverte, le ciel donné en pâture, jeté dans un grand feu : comme la tristesse est étrange quand on la cache un peu. J’ai pensé, pensé beaucoup entre la place et chez moi, mais penser n’aide pas ou si peu. Le monde a sur les idées l’avantage d’exister et, même si nous voudrions croire l’inverse, la peau gagne toujours sur la pensée. Au Prinal une pluie remontait le temps jusqu’à ma joie. Je voulais agir, je le promets, mais les commencements portent en eux un deuil impossible à faire. Aussi j’attends la vie par peur de la gâcher, je préfère les portes jamais ouvertes aux portes closes à jamais. On peut vivre si peu. Mais les choses ne se vivent qu’une fois puis ne se vivent plus. Et souvent, comme hier, j’aime le monde avant de l’avoir vu. Peut-être lui dirais-je un jour, peut-être viendra de moi quelque chose que je voudrais défendre assez pour le lui dire.