L’orange

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Être attendu quelque part hier
Rendu au rendez-vous manqué
Être qui attend quelqu’un qui est passé
Qui était là qui ne l’est plus
Être révolu qui n’a pas voulu à temps
Mais qui veut encore refoulé à la porte

Comme on sent la frontière qui nous exile du passé
L’œil passé à la fenêtre
La pupille, la rétine, la cornée
Brûlée d’un même regret d’une même nostalgie
Clarté universelle et brutale
Unique lumière figée de ce qui a vécu

Être fondu à une mémoire
Qui ne lui appartient plus
Qui feint de se souvenir
Pour feindre d’avoir vécu
Qui va quartier par quartier
Convoquer les quais multiples
De multiples villes non-vues
D’oranges non-goutées
De corps non-touchés
De cous non-sentis
De cloches qui n’ont jamais sonnées

Comme on entend un appel qui ne nous est pas destiné
Retourné pour rien vers le vide
On douterait d’avoir existé pour personne
Chaque fois après cela notre prénom résonne
Pour quelqu’un d’autre que soi

Être qui n’est qu’à rebours
Qu’on ne rencontre par hasard
Qu’après un détour
Qui n’est jamais là où on l’attend
Car il attend lui-même
Là où vous l’attendiez
Être entrevu éternellement reportée
Ancien avant d’avoir été
Âgé avant d’être né
Attendu avant d’être appelé

Journal #5 – Le pressentiment

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Il est des écritures inauthentiques, des tricheries. Parfois, en lisant Valery, me vient l’idée que tout est peut-être faux – et tout l’est, nécessairement – et qu’au fond le poète n’a jamais rien vécu sinon son poème même, sinon l’invention que son poème produit. Il est des écritures inauthentiques et impossibles à décrire parce qu’elles ne décrivent rien et qu’elles sont comme des brumes ou des vagues à l’âme, passagères et futiles et pourtant cent ans plus tard peut-être auront-elles le poids du plomb. La pesanteur est une chose curieuse, la gravité change selon l’inclinaison des époques : c’est une loi physique qui ne peut être dépassée et qui vaut autant pour l’espace et le temps. De la même façon, il est une musique des choses que la langue ne touche pas, ou de loin, indistinctement, à la façon des étymologies impossibles du Cratyle et qui n’est d’ailleurs ni musique ni son ni silence, mais plutôt le pressentiment de la musique, du son et du silence. La douleur d’exister en écrivant est celle-ci : tout est pressenti au lieu d’être senti (et je voulais écrire : « tout est pressenti au lieu d’être »). L’inauthenticité est le fond de commerce de la langue et la plus grande épreuve est de dépasser l’idéal selon lequel la beauté gît dans ce qui n’est pas triché. Je veux parfois revenir à l’origine de ma sensation et je pense, par exemple en mangeant une pomme, au goût qu’à authentiquement cette pomme. J’essaie de saisir avant la lettre, avant le mot, avant la pensée ce qu’il y aurait de pur dans le goût d’une pomme mangé sans idées préconçues. Mais c’est un fantasme absurde parce qu’en vérité il n’y a de sensations qu’impures et comme toute chose le goût de la pomme n’existe que d’avoir été travesti, transformé et presque aboli. Aussi, il est bien vrai qu’on existe avant d’exister et que toute chose même est avant d’être. Le monde entier n’est que son pressentiment et ce qui vaut en lui, comme l’amour, n’existe par anticipation. S’il est vrai, peut-être, que la désillusion et le désespoir tiennent dans les mains jointes du désir et de l’imagination, il est surement tout aussi vrai de dire que le bonheur n’est possible qu’à la condition d’accepter l’irréalité du réel, son caractère de fantasme, d’admettre la dimension du rêve. Pessoa avait raison, le rêveur a sur tous l’avantage décisif d’être-dans-le-monde alors que le penseur lui fait semblant. Je veux bien agir (écrire, voyager, vivre), mais seulement dans la mesure où je comprends intimement qu’agir c’est toujours « mettre des coups d’épée dans l’eau » et surtout si je sais que ni l’épée, ni l’eau, ni les coups qui s’abattent ne sont autre chose que de la littérature.

Journal #4 – Le ciel de Bourges entre la gare et chez soi

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Ciel nocturne immense en rentrant chez moi. Je vais sous les ciels comme rien. Comment fait-on ? Tous les soirs nous croisons des images qui devraient être définitives, des images qui ne devraient laisser place à rien d’autre. Mais non, nous marchons à l’envers, la tête posée sur le revers des couleurs et des sons. Est-ce cela exister ? Passer dans le revers des choses pour ne pas prendre le risque d’être écrasé ? Souvent, il m’apparaît comme une évidence absolue et violente qu’un seul regard sincèrement posé sur une seule chose suffirait à tout faire vaciller. Les illusions remarquables ne fonctionnent qu’à la faveur de mécanismes visibles pour celui qui prendrait la peine, un instant, de regarder. L’arrière-monde n’est pas une coulisse d’où les mystères animent l’univers en restant aveugle à nos yeux. C’est l’inverse. L’arrière-monde est là. Je le touche, je le respire, je le vois. Le sentir est entièrement investi du secret. Comment fait-on alors pour ne pas être étouffé ? Assoiffé au bord d’une rivière, affamé au milieu d’un verger, je rêve de mille choses qui me semblent avoir été cachées alors même qu’elles sont dans mes poches, sous mes doigts, dans ma main. Je pourrais, en un instant, convoquer le monde entier pour le voir et alors vivre en lui deviendrait honnêtement définitif. Mais, je dois peut-être troubler le réel d’inauthenticité, comme on troublerait l’eau trop claire d’une rivière simplement pour se rendre compte qu’il y a de l’eau. Hier je lisais un fragment de Pessoa où il disait, plus ou moins, que le désir de voyage était l’anomalie d’un être sans imagination et sans rêve. Pour une fois je crois que je ne suis pas d’accord avec lui. Le désir de voyage n’est pas l’anomalie d’un être qui ne possède pas d’imagination, l’imagination elle-même est l’anomalie d’un être devenu incapable de sentir. Bien sûr, l’on pourrait me dire que cette anomalie offre à l’être humain Rembrandt, Bolaño, Kafka, Fra Angelico, Neruda et Fauré, me dire que tout ce qui compte n’a jamais été autre chose que le fruit de cette arbre-là. Je suis d’accord, sans doute oui, mais n’est-ce pas que l’être humain produit ces choses parce que ce qui compte lui fait défaut ?  N’est-ce pas parce qu’il croit avoir perdu quelque qu’il s’agite ainsi ? Et cette agitation ne serait-elle pas entièrement injustifiée si nous étions capables d’observer authentiquement le ciel quand nous rentrons chez nous le soir ?

Déserteur

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il était dit que nous retournerions sur nos pas
déserteur d’une armée qui ne va pas au combat
troupe qui n’a pas fait la guerre

que nous retournerions à la terre
arpenteurs, géographes de lieux déplacés
chercheurs de l’axe singulier
où toute chose bascule
en un autre état
en une autre chose
où tout est basculé

au fond en-deçà au-delà de la langue même
récitant la leçon apprise autrefois par cœur
puis oublié
tenue au bout de notre langue (bien qu’à peine)
il était dit que nous serions
muets fragiles et effrayés

que l’on nous dirait « bonjour » comme à des gens de l’asile
corps fondu sur le grésil
de la cour
il était dit que nous ferions les sourds
pour ne pas avoir à penser

mais l’idée va
flèche tirée on-ne-sait pourquoi
plus vite que tout

si bien que l’on pouvait nous dire tout
nous faire taire ou nous interroger
nous battre ou nous caresser
il pouvait être dit tout
cela n’était que des manières de dire

car quoiqu’on dise la parole est toujours plus lente que la pensée
la pensée plus lente que le corps mobile
le mouvement plus lent que l’immobilité

il était dit que nous retournerions sur nos pas
mais retourner ne veut rien dire
nous sommes le futur de nos empreintes
et les lignes sont des boucles cachées

Journal #3 – Ce qu’il reste de Walden

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La forêt de Walden n’a pas été perdue. La croyance selon laquelle la vie urbaine rend l’homme insensible aux arrière-mondes me semble être une opinion fausse, une passion triste. Les villes et les foules ont un pouvoir obscur qu’on néglige par accoutumance. Il m’arrive parfois d’imaginer qu’il existe, ailleurs, dans de le désert ou au milieu de l’océan, des singularités qui me sont inaccessibles dans le quotidien social et rationnalisé de mon existence. Les constructions humaines me semblent rendre impossible le contact avec « l’invisible lointain », avec les fantômes et les esprits. Longtemps même j’ai cru que la raison – érigée comme Idole, comme l’aurait dit Nietzsche – dépossédait le monde de son pouvoir d’étrangeté. Les rues, les façades, les fenêtres, les boutiques, les visages communs des passants, tout peut apparaître à celui qui ne les regarde pas, qui ne sait pas les regarder, comme autant de classifications absurdes et mortifères d’une raison qui, en étant devenue collective, aurait recouvert d’un voile Isis et les dieux. Mais tout cela, je crois, est faux. Walden est partout dans la pierre et vibre d’une vie aussi sombre que celle qui se cache dans l’étang que décrivait Thoreau. Si l’habitude nous fait voir les villes, les gens, la société comme un décor, ce n’est pas parce que le décor existe, c’est seulement parce que nous sommes troublés par une perspective qui rend invisible l’invisible. Le sentiment violent d’une nature qui me nie je l’ai vécu autant sur les plages désertes de l’ouest marocain que devant le va-et-vient effrayant et magnifique des passagers dans les gares parisiennes.

Camus trouvait dans Oran un moyen de retrouver ces « longues respirations où l’esprit se rassemble ». L’Histoire persiste comme les couleurs sur notre rétine et des bombes tombent encore sur Paris. Pourtant, la sauvagerie magique et le mystère ne sont pas des domaines réservés aux pays lointains et isolés, aux forêts immenses ou aux montagnes si hautes que personne ne peut jamais les gravir. Les forêts, les montagnes, les déserts sont les images d’Épinal de ceux qui ne parviennent plus à sentir les rivières souterraines qui passent à l’aplomb des avenues. Si j’avais vécu toute ma vie dans la solitude qu’on éprouve au milieu d’un bois à minuit, j’imaginerais les villes comme des lieux sorciers, occultes et je voudrais m’y perdre pour y retrouver un regard perdu dans la nuit des forêts. Mais je n’y ai pas vécu et c’est pourquoi je crois qu’il n’est plus possible de se perdre ailleurs que dans les déserts. C’est une erreur qui peut me couter cher car elle me rend incapable de percevoir la beauté ailleurs que dans l’ailleurs. C’est une erreur qui me maintient dans l’illusion d’une nature que j’écrase alors qu’elle me constitue.

On croit souvent que la raison elle-même est coupable d’un crime radical : celui de rendre l’homme inapte à l’acceptation des choses telles qu’elles sont. La pensée rationnelle est vue comme un outil de destruction du secret. Je pense qu’il y a là aussi une confusion et qu’elle est grave parce qu’elle nous fait perdre de vue ce que la raison est ou au moins ce qu’elle peut être. La raison est une magie comme le rêve l’homme de la ville. Elle est aussi ésotérique et nébuleuse qu’un rituel vaudou. Elle ne nous apparaît pas comme telle parce que nous avons grandi avec elle, nous la connaissons, nous avons la même proximité avec la raison que les vieux grecs avaient avec les dieux. Aussi, nous croyons aux mythes que nous lui avons attaché et même ceux qui veulent s’en détacher son convaincu de son pouvoir de domination et d’écrasement. Les antirationalistes ne le sont pas en vertu d’un rejet de la raison comme mythe humain, ils le sont en considérant comme réels les effets de la raison sur le monde. Mais, la raison est un mythe comme un autre et s’il domine nos sociétés cela ne signifie pas qu’il est univoque et mortel comme nous pouvons parfois le croire. Il existe dans la raison elle-même quelque chose de la sauvagerie originaire que convoque les alchimistes, les mages, les sorciers, les prêtres ou on-ne-sait-qui. L’école ne peut pas nous le dire parce qu’il est nécessaire pour l’organisation de notre tribu que nous soyons convaincu que la raison est effective et tangible. Nous devons croire qu’elle édifie autre chose que des histoires et des mythologies. Mais c’est faux. Ceux qui se disent « rationalistes » pour justifier leur posture ou leur attitude face au monde ne sont que des prêtres ignorants du culte qu’il voue.

Les îles ne sont pas perdues. Les déserts ne sont pas disparus. Chaque pavé de chaque rue de chaque ville renferme autant d’étrange qu’une forêt.