La solitude [I]

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La solitude n’est pas le problème. L’esprit s’y accommode aisément. La pensée y trouve des ressources insoupçonnées et l’on peut y exister à la façon des poissons des grandes profondeurs qui n’ont jamais connus une autre lumière que celle qu’ils produisent eux-mêmes. Bien sûr, parfois, elle trouve dans le quotidien des moyens de trancher notre chair, notre peau ; elle affûte certains gestes, certaines choses pour nous les rendre insupportables, elle donne à l’inconnue, au passant, un visage de couteau. Mais, elle n’est pas le problème.

Le problème est l’écart. La solitude ne devient douloureuse qu’en raison des pas que nous avons fait de côté. Milieu naturel que nous avons quitté, eau qui n’est plus la nôtre : tu voudrais retourner aux abysses, mais ce n’est pas possible. Elles te semblent maintenant étrangères et hostiles. L’unique lanterne qui te servait pour éclairer les coins sombres – ta sensibilité – est devenue ombre au contact des autres. Mais eux-mêmes ne sont pas le problème. Ils ne le sont pas parce qu’ils ne sont eux-mêmes que des solitudes qui veulent s’oublier. Jeté ensemble hors de notre mer : immense brassée embrassée à une terre qui n’appartient à personne.

Le problème n’est pas l’autre, mais l’écart qui te sépare de lui. Il est là, coordonnée depuis laquelle tu mesures ta distance, ton exil. Il est là à la façon des points reculés de la Terre que tu cherchais enfant sur ton globe lumineux. Fiction que tu voudrais rejoindre, peut-être, et qui s’éloigne de toi. Dès que tu éprouves quelque chose qui ne peut se transmettre par un discours sensé, dès qu’il te faut ramener ta pensée et tes sens au bain commun de la manière commune de sentir, dès que tu acceptes de détacher tes yeux, tes mains, ta bouche d’une partie du monde qui compte pour toi plus que le reste, alors naît le problème. Il va te falloir expliquer ou te taire. Les deux voies sont mauvaises parce qu’elles supposent de dépasser une frontière au-delà de laquelle tu comprendras qu’en fait tu ne parles qu’à toi ou tu ne parles à personne.

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