Journal #1 – Parole-paroi

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Dans des notes, retrouvées ce soir, sur l’Absence de Fédida, je lis, pêle-mêle : « présence de l’absence » – « état fantomatique du discours » – « dissolution / disparition / désagrégation du narrateur dans la forme de son récit » et surtout un mot, seul et insensé : « paroi ». Il me faut un temps pour comprendre : je ne voulais pas écrire « paroi », mais « parole ». Les aléas des correcteurs automatiques produisent parfois des rapprochements de sens qu’aucun poète ou philosophe n’aurait pu faire. Ce n’est pas que la technologie triomphe sur la pensée, non, c’est que la pensée et le langage recouvre, comme une marée, ce que le hasard produit. « Parole » et « paroi ». Je n’y avais jamais pensé jusqu’alors, mais il y a dans ces deux mots une filiation intime, un secret commun. La « paroi » c’est le mur, c’est la séparation, c’est ce que je peux gravir et ce qui m’empêche de passer. Depuis des jours, incapable d’écrire comme il faut, je suis devant ma parole comme devant une paroi et j’attends.

Double vertige de l’écriture : vers le haut et vers le bas. Quand je parviens à dire et à nommer me saisi ce vertige si grisant d’un regard jeté des hauteurs vers la vallée. Suis-je monté si vite ? Puis-je surplomber plus mon sentiment ? Quand je suis, comme maintenant, inhibé par je-ne-sais-quoi et que rien ne s’écrit correctement, c’est le vertige sublime d’un regard qui, du fond des combes, regarde les cimes. Faut-il grimper là-haut ? Pourquoi faire ? Pourquoi dire ? A peine ais-je voulu écrire, que l’acte me paraît vain. Curieuse illusion de la perspective. Parole-paroi. Poète-grimpeur. Est-ce cela, tout ce jeu, de la varappe en milieu sémiotique ?

Il est vrai souvent que j’éprouve l’absence dont parle Fédida comme une matière à l’intérieur de laquelle il serait question de sculpté ou de passer – ce qui signifie la même chose. Je la ressens comme je ressens ma chair : indistinctement et par à-coups. L’angoisse vient de mon incapacité chronique à en donner une cause. C’est une absence sans absent. J’ai peur parfois qu’elle ne soit qu’une esthétique confortable pour celui qui, à défaut d’avoir de quoi manger, s’invente une faim qu’il n’éprouve qu’à peine. Je me demande vers qui ou vers quoi j’écris. Ce sont là les premiers mots de mon premier journal et je ne sais pas où ils vont. Ma parole est si soluble que je ne peux la faire tenir qu’en la racontant elle-même. Passe-temps aberrant où je fais le récit d’une absence pour l’éprouver comme telle. J’imagine quelque fois que si je parvenais soudainement à écrire un roman entier, ou un recueil entier, si je réussissais à clore un texte en me disant : « c’est fini », alors mon angoisse deviendrait une angoisse au carré. La présence n’est-elle pas plus fantomatique que tout ?

Il faut exister à la hauteur de ce paradoxe qui veut qu’une paroi ne peut être franchie que si elle s’achève. Je ne peux grimper aux falaises que parce qu’elles ont la délicatesse de s’absenter au bout d’un moment : elles existent densément sur trente, quarante, soixante mètres ou plus puis elles se taisent, elles s’en vont. Un mur immense et infini. Une parole toute entière présente et sans fin rendrait toute écriture impossible, tout discours vain : je serais grimpeur d’une paroi qui n’a pas de fin. Bien sûr, la parole est ainsi et ce n’est qu’au prix d’une illusion fragile grâce à laquelle je peux croire qu’il y a de l’absence à dire dans tout cela. Tout a été dit – je ne veux pas dire « tout a été écrit » – parce les choses existent sans partages, sans aspérités, sans béances et sans places pour les mots que j’utilise pour les dire. Je dois brûler les objets pour pouvoir les écrire. Je ne fais jamais que le récit des cendres d’un monde qui a du disparaître pour me laisser une place.

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