Journal #4 – Le ciel de Bourges entre la gare et chez soi

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Ciel nocturne immense en rentrant chez moi. Je vais sous les ciels comme rien. Comment fait-on ? Tous les soirs nous croisons des images qui devraient être définitives, des images qui ne devraient laisser place à rien d’autre. Mais non, nous marchons à l’envers, la tête posée sur le revers des couleurs et des sons. Est-ce cela exister ? Passer dans le revers des choses pour ne pas prendre le risque d’être écrasé ? Souvent, il m’apparaît comme une évidence absolue et violente qu’un seul regard sincèrement posé sur une seule chose suffirait à tout faire vaciller. Les illusions remarquables ne fonctionnent qu’à la faveur de mécanismes visibles pour celui qui prendrait la peine, un instant, de regarder. L’arrière-monde n’est pas une coulisse d’où les mystères animent l’univers en restant aveugle à nos yeux. C’est l’inverse. L’arrière-monde est là. Je le touche, je le respire, je le vois. Le sentir est entièrement investi du secret. Comment fait-on alors pour ne pas être étouffé ? Assoiffé au bord d’une rivière, affamé au milieu d’un verger, je rêve de mille choses qui me semblent avoir été cachées alors même qu’elles sont dans mes poches, sous mes doigts, dans ma main. Je pourrais, en un instant, convoquer le monde entier pour le voir et alors vivre en lui deviendrait honnêtement définitif. Mais, je dois peut-être troubler le réel d’inauthenticité, comme on troublerait l’eau trop claire d’une rivière simplement pour se rendre compte qu’il y a de l’eau. Hier je lisais un fragment de Pessoa où il disait, plus ou moins, que le désir de voyage était l’anomalie d’un être sans imagination et sans rêve. Pour une fois je crois que je ne suis pas d’accord avec lui. Le désir de voyage n’est pas l’anomalie d’un être qui ne possède pas d’imagination, l’imagination elle-même est l’anomalie d’un être devenu incapable de sentir. Bien sûr, l’on pourrait me dire que cette anomalie offre à l’être humain Rembrandt, Bolaño, Kafka, Fra Angelico, Neruda et Fauré, me dire que tout ce qui compte n’a jamais été autre chose que le fruit de cette arbre-là. Je suis d’accord, sans doute oui, mais n’est-ce pas que l’être humain produit ces choses parce que ce qui compte lui fait défaut ?  N’est-ce pas parce qu’il croit avoir perdu quelque qu’il s’agite ainsi ? Et cette agitation ne serait-elle pas entièrement injustifiée si nous étions capables d’observer authentiquement le ciel quand nous rentrons chez nous le soir ?

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