Insomnie #32

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J’ai de mauvaises traductions brodées à même l’œil, à la rétine et tout autour des yeux ; de la mauvaise parole au-dessus de mon épaule et j’y pense en dormant. Oui, j’y pense mille fois par nuits avec d’absurdes rêves et, avant la nuit, je pense à devoir dire tant de choses, mais ce n’est pas le moment. De la cendre passe de la fenêtre à moi, mais ce n’est pas une image qui brûle, seulement le voisin qui a froid. J’ai dû dire parfois deux ou trois tendresses secrètes qui ne furent pas reconnues parce qu’elles étaient trop cachées et parce qu’on peut craindre d’expliciter et d’y perdre quelque chose. Il m’arrive de travailler longtemps à défaire ce que j’ai autrefois gagné.

La nouvelle saison

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Non pas rendre le monde net, mais le rendre étranger. Non pas voir, mais être aveugle. Aveugle non pas comme seul peut l’être le sage pour contempler un secret. Perdre la vue simplement et ne rien gagner. Les objets ont sur eux milles petites impossibilités si ténues qu’elles peuvent ternir le monde entier. Les gens peuvent marcher ainsi dans la rue, le temps passe entre eux et ils ne remarquent rien. L’espace aussi les sépare autant que s’ils se trouvaient à mille kilomètres de distance. La saison est tombée sur eux et ils ne l’ont pas sentie. Elles étaient lumière, cendre, froid et elle se trouvait là. Fallait-il que je soulève encore le voile des choses non-vues ? Calme entier des choses qui n’ont plus lieu d’être et qui attendent la fin. Marcher dans la rue, craindre d’en faire une archive. Les passages ont ce pouvoir de nous faire revivre d’anciennes fin des temps. Les portes ouvertes chez soi sont brutalement d’octobre. Un air nouveau passe du salon à la chambre. Le bruit des voitures dehors est celui d’automne exactement comme si la ville entière avait changé d’harmonie, descendue d’une octave.

La haie creuse

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nous y allions, dans mon souvenir
au jardin cueillir
grives groseilles ventaux
givre grisaille manteau
perdre les feuilles de l’aulne
une à une à la saison des pluies

sur la rive, nous pouvions courir
du portail clos à la haie
le jour s’éteignait
étreignait la terre

l’hiver venait

nos jeux menaient au soir
nous pouvions rire dans le noir
sans craintes

parfois venaient les ombres
qui nous effrayaient
derrière la vitre du salon

puis l’obscurité était sur nous
au fond du jardin nous étions
en exil
une île s’était formée
entre nous et le monde

peur enfantine
et partout retrouvée
d’être proche et loin des choses
les voix d’adultes dans la maison
les roses le vent dans les branches
nous étions un instant, comme ça,
sans rien faire,
incapable de se défaire
du sentiment d’avoir été trop loin
d’avoir perdu un chemin
que nous avions connu

nous y allions dans le jardin
pour nous perdre
le monde s’était retrouvé nu
soudain laissé en une présence étrange
usé d’avoir été vécu

Lave

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Nous lavions la langue à l’eau claire
A peine l’avions-nous laissée
Quelle était lave notre langue
Ou longue éruption solaire
Lavée alors à la lumière
De paroles jetées en l’air
Et d’idées clouées à l’or fin

Nous lavions la langue longtemps
Sa couleur passait à l’eau
Trottoir trempant dans le ruisseau
La rue noyée par notre faim
Les grandes eaux et la colère
De la chambre jusqu’à la mer
De la gorge jusqu’aux recoins
Amers et jusqu’au jour qui vient

La science du rêve – Lettre 1

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A l’attention du Pr. Steinmarch,
Université de Concord
5 novembre 1926

 

Cher professeur,

Des évènements récents ont radicalement modifié mon regard sur les études que nous avions menés ensemble, il y a dix ans de cela, à l’Université de Vienne. Je vous écris pour vous en faire le récit parce qu’il me semble que vous êtes, à l’heure actuelle, la seule personne capable de comprendre mon trouble et de donner à mes intuitions leurs justes dimensions. Je dois admettre qu’en parlant ici d’ « intuitions» je minimise. Il s’agit, en vérité, que de découvertes, et elles me semblent si parfaitement cohérentes et si claires que je ne peux sincèrement les juger comme de simples présomptions. Il est loin le temps où nous pouvions débattre des heures sous les pierres blanches de la Votivkirche ou sous les arbres de Rathaus Park et je ne sais par où commencer…

Il y a deux mois de cela j’ai rencontré une jeune femme, Olnia Brindan. Elle était étudiante, comme je l’étais jadis, au département de psychologie de Newham. Je revenais, après des années, sur mon ancien campus pour échanger avec le Pr. Hundold de la possible publication d’un article dans sa célèbre revue. L’entrevue avec le professeur ne donna rien mais, dans des circonstances qui me semblaient alors hasardeuses, je croisai Olnia à la bibliothèque avec l’un de vos livres à la main. J’appris alors, à mon grand étonnement, qu’elle s’intéressait à l’oneirologie, non pas dans son sens mythologique, mais dans le sens que nous lui donnions autrefois à Vienne. Nous savons dans quel état se trouve cette science depuis le Congrès de Strasbourg et comment elle est moquée, décriée et même niée. Comment pouvait-elle, dans une université comme Newham, mener de telles recherches ? J’étais même étonné de constater qu’il existait au fond des rayonnages les moins fréquentés quelques copies de vos anciennes études sur Hypnos et Panthasos. Elle semblait les connaître parfaitement et après quelques questions je compris qu’elle n’avait rien d’une néophyte et qu’elle avait même, sur certains points théoriques très précis, une approche à la fois plus singulière et plus précise que la nôtre.

Je me doute, professeur, que lire ces mots doit réveiller en vous une plaie qui n’a pas dû se refermer entièrement. Après Vienne, après Strasbourg et après Baltimore, je n’ai plus oser vous écrire de peur de vous torturer en vous parlant de mes nouvelles hypothèses. Je ne sais comment les choses ont pu tourner ainsi et ce qui nous a conduit a une telle situation. Tous les jours, je me rappelle nos bureaux viennois et notre fièvre en imaginant la stupéfaction produite par nos révélations sur les rêves. Nous étions naïfs surement mais on ne peut toucher à certaine vérité sans être définitivement troublé et heureux. Je me souviens de notre première rencontre et de mon incrédulité initiale devant votre hypothèse. Comment était-il possible de croire que les rêves, les rêveurs étaient autre chose que des mythes ? A l’époque parfois je me demandais si tout cela n’était pas une histoire que je m’étais raconté et alors je me disais que peut-être j’étais en train de rêver, et je souriais. Olnia, professeur, m’a redonnée ce sourire et bien plus.

Nous nous sommes revus plusieurs fois, Olnia et moi et chaque fois j’ai cru approcher de plus en plus de ce cette clef que nous fantasmions sans pouvoir l’imaginer accessible. Il m’est impossible de tout vous expliquer ici parce que le temps me manque et parce que je ne suis pas encore capable de tout poser sur papier. Mais, sachez que j’ai la preuve, ou presque, que nous avions raison et que l’homme sait rêver, et plus encore qu’il le fait tout le temps, et que, pour une raison inconnue, il les oublie. Olnia m’a appris des exercices, que je n’arrive pas encore à exécuter parfaitement, pour garder en mémoire certains fragments de rêverie, des morceaux, presque rien, mais assez pour soutenir de nouvelles hypothèses. Vous trouverez, joint à ma lettre, un extrait choisi de mon travail préparatoire à un article que je voudrais faire paraître dans quelques mois si nos résultats se confirment et des extraits de mon journal où je fais le compte-rendu succinct de quelques-unes de nos séances de travail avec Olnia .

                                                                                         Votre dévoué Owen Formwich

Extrait de Désamnésie et formes imaginaires du rêve
Olnia Brindan – Owen Formwich

« Le protocole pour l’étude des rêves est à l’origine des difficultés majeurs de l’oneirologie. Lors du Congrès de Strasbourg, les travaux du Pr. Steinmarch ont été considérés par la communauté scientifique caduc en raison de l’impossibilité d’apporter des preuves expérimentales à l’existence effective du rêve. L’hypothèse de l’amnésie post-éveil n’a pas été acceptée dans la mesure où rien ne permettait de démontrer de façon expérimentale cette amnésie et l’ensemble des constructions théoriques du laboratoire d’oneirologie de Vienne ont été considérés sans fondements et reléguées au rang de « fausse science ». Après la dissolution du laboratoire, nous pensions l’oneirologie définitivement morte, comme le fut l’alchimie en d’autres temps, mais Olnia Brindan, doctorante en psychologie et anthropologie à l’Université de Newham a découvert, pendant ses recherches sur la psychosociologie des pratiques rituelles et tribales, les compte-rendu d’expédition d’Albemart d’Ostrie où ce dernier évoque les Senoï, peuplade isolée d’une île du sud-est asiatique ayant une pratique quotidienne du rêve et de sa désamnésie. A partir des éléments fragmentaires recueillis par Olnia Brindan, cette dernière est parvenue à mettre en place un protocole très précis pour se souvenir de ses propres rêves et a démontrée, par-là, que l’acte de rêver n’est pas, comme tout le monde le croit, qu’un acte mythologique. »

Journal – Extrait du compte-rendu de la séance de travail du 15 septembre 1926 :

« Quatrième séances. Première réussite depuis la mise en pratique des conseils d’Olnia pour me souvenir. Il faut être réveillé vivement toutes les deux heures et se forcer à penser immédiatement après son réveil (plus d’autres exercices et préparatifs que je décrirais plus tard). Les trois premières séances n’ont rien données pour moi. Olnia m’a expliquée avoir mis deux ans préciser le protocole et ne semble pas étonnée de mes difficultés. Je n’arrive pas à savoir si tout cela n’est pas pour moi simplement une manière de me rattacher à de vieilles lubies. »

Journal – Extrait du compte-rendu de la séance de travail du 18 septembre 1926 :

« Sixième séances. Premiers résultats ! Il m’est difficile de décrire la sensation que j’ai eu au troisième réveil provoqué par Olnia (en hurlant à mon oreille parce qu’elle trouvait ça « plus drôle » que le réveille-matin). Je me suis souvenu d’une image qui a presque immédiatement disparu de ma mémoire. Je me souviens seulement de m’être souvenu, mais c’est déjà saisissant. Sentiment incroyable d’avoir touché du doigt ce que j’ai cherché la moitié de ma vie. »

Journal – Extrait du compte-rendu de la séance de travail du 20 septembre 1926 :

« Huitième séances. Cette fois-ci je me suis souvenu. J’ai noté le plus rapidement possible les images qui me sont revenues. Je ne garde maintenant en mémoire presque rien, tout juste des impressions vagues, mais je peux lire sur mon carnet de note : « Homme seul au milieu d’une grande étendue de sable. Un rocher tombe. Ciel rouge et bleu à l’horizon. Grande peur. » Olnia est très heureuse de ce résultat, je crois qu’elle craignait mes doutes plus que tout. Je ne mesure pas encore l’ampleur de ce que cette découverte signifie. Les rêves existent. Je ne mesure pas non plus l’ampleur de la tâche qu’il reste à accomplir. »