L’ici

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(nausée et fatigue)

mon bureau donne sur une fenêtre
la fenêtre donne sur une route

des oiseaux volent au-dessus
des plantes grimpent sur les bords

de la fenêtre à la route sont des outils
des caisses des boites des objets
laissés morts et qui rouillent

entre toutes les choses d’ici à la route est un silence
on entend les voitures mais ce n’est pas un bruit
on entend le vent mais ce n’est pas un bruit
les choses sont et seront ainsi

de ma chaise rayonne un territoire trop connu
le centre d’un univers observable observé
les chemins ont été tracés avant moi
et j’y ai été ramassé des mures et des prunelles

vers le sud en marchant un quart d’heure
je pourrais atteindre la tombe de ma grand-mère
qu’on appelait « mémé » et qui m’avait offert un grille-pain
qui est encore chez mon père

vers l’ouest en roulant vingt minutes est la mer
et les grues et Siam et là-bas aussi tout a été figé

(un rouge-gorge se pose sur le cadis abandonné)

vers le nord sont les plages où enfant j’allais
les vagues où l’on s’enroule
couette liquide lit paisible de la mer
avec le cousin sur la plage nous faisions des réseaux de rivière
que chaque nouvelle marée balayait
puis nous mangions des crêpes et du sable craquait sous nos dents

vers l’est sont des lieux méconnus
les grandes collines la grande forêt
le grand mystère qu’autrefois j’imaginais là-bas
a été changé en grande loi
à l’est est le départ du bout de la terre
devant moi est la route d’où l’on partait
pour deux semaines

(le camion fait du vent qui brasse notre haie rousse)

L’enfant-monde

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Qu’adviendra-t-il de l’enfant-myriapode et de ses milliards de brisures, de sa chitine fendue sous l’oreille, sous les yeux, sous le nez, sous le bras, sous le ventre ? Les médecins ne savent quoi faire de son corps rachitique et étrangement articulé. Des spécialistes orientaux se succèdent depuis six ans à son chevet, manticorologues, organicistes segmentaires, entomologistes, mais ils restent muets, ou alors murmurent entre eux des paroles incompréhensibles, inarticulés, qui rebondissent sur les murs de la chambre fermée. La biologie stellaire de l’enfant fonctionne même lorsque les volets sont clos et tout tourne autour de son encéphale, orbite circadienne qui détermine son univers entier (sa chambre) et qui influence le large tissu de l’espace et du temps. A la place de ses yeux sont, d’après les études, trois ocelles qui s’ouvrent et se ferment périodiquement en émettant un bruit sec qui met fin à n’importe quelle discussion.

Un mythologue est venu il y a sept mois jusqu’au lit de l’enfant, entre les pattes et les antennes, et a creusé dans la chair pour y trouver on-ne-sait-quelle-origine : il n’y avait qu’un cœur très dense composé à soixante pour cent d’amour parental et à vingt-sept pour cent d’œil bloqué sur les stores du salon de grand-mère (impossible d’identifier les treize pour cent de matière noire restante). Le mythologue a été déçu de ne trouver ni allégorie ni dieux dans les poumons de l’enfant. Ce n’était qu’un poumon tout simple et tout bête, un poumon ouvert qui respirait encore en faisant de la poussière. La poussière elle-même a fait l’objet d’un long examen par un maître alchimiste, discipline de Fulcanelli et de Camillo. Mais, elle n’était pas d’or ou de vrai-argent, elle n’avait pas l’odeur du souffre et n’était la sublimation de rien d’autre que du corps nu, du corps malade de l’enfant et son hydrolyse ne donna rien.

Depuis deux jours, l’enfant est au plus mal et l’on s’affaire autour de lui pour donner le sentiment de maitriser quelque chose. Sa peau d’écorce craque et se casse de manière aléatoire et non-géographique. Les cartographes sont incrédules de faire de manière aussi frontale l’expérience de leurs limites. Un arpenteur a été envoyé aux confins, vers les orteils, avec pour mission de faire des relever topographique précis des nouvelles montagnes et des nouvelles vallées du corps étendu de l’enfant. Il ne reviendra jamais. Tous, nous le savons et si nous regardons à l’horizon, vers les jambes, ce n’est pas pour espérer son retour, mais pour détourner nos yeux de la bouche qui nous surplombe et nous abriter, autant qu’il est possible, des tempêtes régulières de la respiration de l’enfant. Demain, qui sait, un astronome, un atomiste, une oscillogue ou ombrologue réputée pourra nous faire sortir hors des territoires devenus hostiles de l’enfant, hors des plaques vibrantes qui le compose. En attendant, nous subissons les séismes et les volcans avec résignation, nous allons à la mer, à l’océan, sans penser à rien d’autre qu’à notre enfant qui saigne.

Paris

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où va ce qui n’a été entendu qu’une fois, par toi seul, qui n’a été qu’une fois vu, qu’une fois vécu, où va cette mémoire, par quoi est-elle passée pour devenir mémoire ;

là où le langage affleure, est rétine, œil sensible à la lumière, où la langue s’épuise, comme écume, poussière ou lange, où la langue ne laisse qu’une très fine couche de matière, à peine grammaire, à peine bruit ;

et la beauté qui n’a eu pour unique locataire que toi seul, existe-t-elle ?

cette angoisse a été si souvent en toi qu’elle t’accompagne maintenant sans accrocs ni douleurs, mais souviens-toi, autrefois tu espérais preuves, témoignages et arguments et tu croyais trouver n’importe qui pour lui dire « moi aussi » ;

mais tu n’as rien trouvé.

à Orsay ou juste devant toi dans la rangée de Pleyel, sous les phares vert-or de Delaunay, partout ton travail pour vivre a été terminé sans victoires ;

avant-hier, à la fin du concert, était cette vérité qui veut que tu ne fais rien d’autre qu’attendre l’accouchement d’une parole qui ne viendra jamais, ou alors à rebours, ou alors contre toi :

le pianiste avait quitté la scène, pour rappel, et après son retour sous les hourras, il joua très doucement un morceau très lent, puis, des coulisses, vint sa musique jouée par d’autres, qui après un temps s’éloignèrent invisiblement dans le fond du théâtre ;

et les gens attendaient de ne plus entendre la musique pour applaudir une nouvelle fois, mais plus les musiciens semblaient éloignés, plus le public tendait l’oreille et pensait encore entendre, ici et là, une note échappée du vide, et tous guettèrent ainsi plusieurs secondes, plusieurs minutes, dans le silence, la confirmation qu’il n’y avait plus rien à entendre ;

jusqu’où ira ta parole pour sentir qu’il n’y a plus rien à entendre ?

une certaine chose s’évapore toujours d’avoir été nommée, une certaine chose située dans les choses, un certain cœur, une certaine matière et tu ne peux évacuer de ton existence cette certaine chose que tu attends ;

quelle espérance futile, quelle agonie est nichée dans cette attente, quelle misère d’attendre à l’horizon ce qui est sous tes pieds, sous tes yeux, dans ta chair et que tu as nié par amour de l’adversité ;

tes mains pourraient se salir au contact des objets, elles pourraient se saisir de ce qui ne fut que lu, ta peau pourrait plier sous une peau étrangère ou être brutalement projetée sur le monde ;

où ont été jetées les matières sauvages ? loin de toi, peut-être, mais peux-tu encore les sentir, sont-elles à aspirer, à respirer, à expirer, à vomir ? sur le pont d’Alma, l’autre fois, était-ce cela que la foule brassait et que tu voulais tenir, ce sur quoi tu voulais marcher ?

où est donc passé ton désir ?

Le cauchemar

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Un homme va entre les feux et nous ne faisons rien – ne rien faire est la manière la plus commode de dormir. La grande légèreté du dimanche fait de l’anomalie dans l’air et les marches brunes de l’escalier des immeubles mordent les pieds. Les choses vont résolument de la lumière à l’exil. Je vois cet homme. Il est dans ma mémoire. Il est dans mes pensées. Est-il possible qu’arrive, de je-ne-sais-où, une clarté inattendue que j’appellerais « aimer » ? Une dame a tenté autrefois de me prévenir, mais j’ai fermé les yeux. Mes paupières étaient rouges entre mes yeux et le monde, et je voulais le sommeil. Dans la terre de l’allée est encore la trace du monstrueux silence que j’y avais laissé. Mort et sommeil, c’est tout comme, les cauchemars m’effraient à cause de leur éternité. Aussi je voudrais non seulement ignorer les éclipses, mais la course du soleil et des astres et même le prix du pain. S’il m’arrive d’être rempli d’une tendresse désordonnée pour quelqu’un cela m’effraie tellement que je me tais pour moi-même. J’attends sur le seuil, longtemps. Dans le contre-jour, au matin, il m’est facile de me laisser aller en arrière et d’atteindre la porte sans être vu de ceux que j’ai aimé. Parfois, j’espère une île. Mais je n’espère pas l’île même, qui m’est étrangère et impossible à penser, j’espère son exil. Moins le sable et les arbres penchés, moins la solitude même, moins la poussière des terres baignées par la continuelle lumière d’un continuel été, moins tout cela que la grande séparation de mon corps d’avec ce qu’il lui a été connu. Remplacement des sentiments brutaux par la passive observation de l’eau. Seul le méridien compte – fil cousu à la surface du monde auquel je veux me coudre – et seule la dérive des océans, la lente procession des plaques, seul ce mouvement naturel et ordonné du monde me rassure. Les géographies ne sont contrariées que par les arpenteurs, jamais par les continents. Il est si simple de n’aller nulle part, de vaquer, aléatoirement, main au menton, œil à la terre, de n’avoir ni rencontre ni rendez-vous à honorer.

La neige

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Une neige tombe. Ne sait-elle faire que ça la neige ? Elle tombe. C’est tout. Elle a pour destin la gravité. Mais, la gravité n’est pas un destin. La neige n’a pas de destin. Elle est neige. Elle est neige et elle tombe. Elle ne signifie rien. Le sol l’accueille. Non. Non, le sol ne l’accueille pas. Le sol n’accueille rien. Il est là. Il attend. Il n’attend même pas. Il est. Il est sol. Il est sol et sur lui la neige vient. Elle s’empile sur lui. Elle vient sur le sol et cela fait une couche de neige, ou des tas. Les choses sont comme ça. La blancheur de la neige est pure, non pas parce qu’elle est blancheur, mais parce qu’elle est la couleur que doit avoir la neige. Est-elle-même blanche la neige ? La neige a une couleur qui est la couleur de la neige. On se fait des idées de la neige, du sol et des couleurs. Mais, en fait, il n’y a rien que de la neige qui va au sol et du sol qui ne va à rien. Il est aisé de tourner longtemps autour de la beauté et de s’en faire une idée très nette et très fausse. Il est aisé de donner à la neige une beauté qui ne lui appartient pas. On dirait de la neige qu’elle vole dans la lumière ou qu’elle danse. Mais le vol et la danse ne sont pas à la neige. A peine appartient-il à la neige de tomber. Il se trouve qu’elle tombe et qu’on parle, par commodité, de sa chute, parce qu’on ne sait rien dire d’autre. Mais doit-on dire de la neige quelque chose ? La beauté de la neige n’est pas dans les mots qu’on emploi pour la dire. Les mots ne sont pas là pour elle, mais pour nous. La neige est. Le sol est. Et c’est tout.