L’ordre

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L’ordre des choses a été découvert : pluie, bruit, fuite haletante vers le repère des dieux. Lois, lieux, lettres, tout a été imprimé sur les journaux du jour. Les hurleurs hurlent le désamour, la solitude et l’angoisse. Il est des morts qu’on ne dépasse que d’être mort soi-même. L’ordre des choses a été découvert : hommes, bétail envoyé paître, tous courent derrière le mur de la tempête. L’orage bat sur les volets défaits. Claquement, craquement, cloîtres déserts inondés de verres renversés pour la fête. Tumultueuse défaite des esprits vagabonds : de tristes penseurs sautent par les fenêtres. La mort elle-même niée. On ne sait que faire : on peut errer longtemps d’être sans destin, on peut pleurer d’être sans prières. Les enfants crachent sur les pieds du conteur. L’heure du rêve définitivement passée. « Le cours de l’expérience a chuté » lit-on, en noir, sur les ponts blafards dans le dégout du jour. Quelle est sauvage la tristesse de cet abandon-là ! Les peupliers du quai plissent sous la langueur de vivre. Il fait gris, éternel gris, éternelle nuque éternellement brisée, dépossédée du pouvoir de porter haut nos têtes. Fallait-il être bête pour espérer mourir et pour y croire encore ? L’ordre des choses a été découvert : poussière, roche, matière inféconde et partout répétée.

Insomnie #33

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j’écris comme étranger car à la fin ce n’est qu’une chose unique
pluie venue de la terre, désert fleurit une fois l’an
région autonome que je traverse en rampant pour l’espoir d’un bouquet
puisqu’à la fin est le rire qui vient d’avoir été patient
d’avoir été bien sage d’avoir gagné son pain
j’écris comme caché car c’est mon seul souci d’homme
en moi l’enfant veut jouer à disparaître encore
s’il n’est qu’une seule joie elle est là toute entière
n’être vu de personne ni de moi-même ni des autres
heureux miroir brisé d’exister à l’envers
de n’être ni pour soi ni pour toi mais pour la mer

Bibliothèque #2 – Kertész et le voyage en train

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Être sans destin – un passager emprunte ses gestes, sa voix, son allure à Kertész. Il serait nécessaire de faire un catalogue des coïncidences entre la ligne et le mouvement, entre la phrase et le rire : contact imprévu du monde et de la littérature. Qu’il est improbable le sommeil des passagers du train, l’abandon de la mère et du fils qui ont cessés de penser au retour et qui dorment, la tête posée sur le bras, la tête plaquée sur la fenêtre. Il arrive qu’un autre train passe à quelques centimètres : mère et fils sursautent alors, puis se rendorment, exactement à la manière de ceux qui rêve de chute juste avant de s’enfoncer dans le rêve.

S’enfoncer : d’où me vient cette expression absconse pour dire ce qui n’est pourtant qu’une surface. Les voyageurs ne sont pas enfoncés dans le rêve, ils ne dorment pas profondément, mais restent quelque part au seuil de la grande nuit et pensent à mille choses, ne s’y arrêtent pas. Un homme résout ou corrige des équations. On lit aussi beaucoup et on parle, ou plutôt murmure-t-on pour ne rien briser, très tendrement, très patiemment on chuchote ce qui n’était pas secret mais qui le deviendrait presque d’être soufflé si bas.

Guyrca et son père vont s’abandonner. Kertész dit cette impossibilité d’être triste complétement, de mesurer totalement les grands drames. Il se peut que le malheur – le vrai malheur – n’est jamais tragique et qu’il s’infiltre simplement dans les corps, dans l’esprit : goûte à goûte innocent des morts qui ont été annoncées timidement. Est-ce cela le destin dont on nous rebat les oreilles ? Cette imperceptible noyade de la chair dans une vie qui n’était pas la sienne, qui lui était étrangère mais qui devient irrésistiblement sa dimension et son milieu ? Autour de moi sont des respirations qui disent peut-être ceci : « je suis en train de mourir ». Peut-être certain de ceux qui partent, autour de moi, le font définitivement. Peut-on sentir les bascules de l’histoire comme on sent, gravissant une montagne ou s’approchant des mers, la qualité de l’air changer ?

Oncle Lajos veut dire à Guyrca ce qui n’a été dit par personne, ni par le père, ni par la belle-mère, ni par les grands-parents qui se contentent d’observer. Se contente ? Non, il ne se contente pas. Ils ont seulement appris à refuser l’effort qui pousse toujours à vouloir aller contre le troisième acte des choses. Une jeune femme très belle ouvre les yeux vers moi. Elle a écrit longtemps, au début du voyage, puis s’est tut pour dormir en s’allongeant d’un coup. Elle ouvre les yeux vers moi qui tient le visage gris de Kertész dans les mains. Coïncidence encore. Était-ce Primo Levi qui parlait des regards dans les wagons obscurs et neigeux ? Quel absurde retournement du monde. Comme ce temps me semble si proche : je crois que griffant l’air je pourrais le percer et y faire apparaître sa doublure, cette autre histoire de ceux qui, dépourvus de destin, finirent par gagner une mémoire.

C’est « vivre malgré tout » qui compte et l’émotion des rencontres et des lieux animés se tient là. On serait bien incapable de dire ce que recoupe le « tout » et plus encore d’expliquer d’où vient le « malgré » : mais c’est comme cela que les choses sont. La résistance des objets à la pensée vient de l’absence de « malgré tout » dans l’être sans conscience. Le destin ne vaut que pour les cadavres et la chair commence à pourrir quand le temps cesse de l’abîmer.

Une valise est tombée dans une courbe. Incessant mariage de Kertész et de la rame n°4 pour Lyon. N’est-ce pas vrai que le réel produit, à la manière des rêves, des symboles – cryptes pour chasseur de formes et d’idées – dont nous pourrions, si nous avions assez d’attention, trouver les clefs ? Le père va partir. On fait croire au fils qu’il va revenir. Le fils n’y croit pas. La valise tombe. Le fracas effraie la galerie et l’on se tourne vers la valise grise, morte au milieu de l’allée. Après la surprise, on revient à ses activités : équations, rêves, lectures, discussions et l’on se voit dans les fenêtres opaques pour cause d’hiver précoce. Des voitures attendent à un passage à niveau où l’on est prioritaire. La valise est tombée d’un coup sur la phrase : « je n’avais plus cette sensation pesante ». Juste retour de la gravité à la vérité de Guyrca qui cache son destin comme il peut. La sensation ne pèse pas, pas plus que l’avenir ou que le passé, mais le monde lui est lourd et tombe au milieu des allées.

Voyageur sans bagage – il se peut que l’on se prive d’un pouvoir redoutable de vivre en brisant continuellement les harmonies ou les correspondances qui font, entre notre existence et le réel, des ponts. M. Steiner ne veut déranger personne. Il ose à peine couper la parole et si les gens se lèvent quand il ouvre la porte, cela le dérange horriblement. Le monde est parfois ainsi qu’une pièce dans laquelle on entre après longtemps : les objets y ont trouvé une place presque définitive et nous savons que nous faisons du trop-plein. Ma propre valise encombre un espace déjà saturé. Je pourrais parler et questionner le mathématicien sur ses équations, dire à la jeune femme qu’elle me plait, lire avec la mère le livre, serait déplacé ou déplacerait le monde. Il se peut aussi qu’on ne revienne jamais tout à fait du sentiment d’être entré au monde comme par effraction. Née à la manière de M. Steiner, nous craignions, plus que toute chose, de faire trop de bruit.

La pesanteur

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Tu as la pesanteur de ce qui est sans mémoire
et sans terre. Tes mains toujours retournées
pour adieux. Eau poudreuse, toile de la peau
repassée lentement. Ni souvenir
ni impatience d’aimer. Tu n’as ni désir
ni volonté d’enfance. La nostalgie
n’a pas pour toi d’attrait, car tu vis.
Vivante espérance d’avoir à vivre encore.
Ton visage est absent pour qui tourne les yeux.
Oh ! tu ne sais rien de toi, tu ne penses pas
comme pense ceux qui pensent à eux.
Sans conscience et sans fièvre dans ta nécessité.
Ton amour sans adresse passe sans troubler
l’ordre des choses. Tu es ce lieu où l’on cherche
ce qui a été perdu, mais qui n’est connu
de personne. Être qui vit sans honte,
mouvement lent sans balancement des bras.

Ut pictura poesis

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Les poètes et les peintres n’écrivent pas, ne tracent rien. Quelqu’un m’a dit un jour que ce n’était pas des formes que venait le dessin, que ce n’était pas une affaire de couleur, de volume, qu’il n’était pas question, pour le peintre, de bannir des toiles leurs premières blancheurs ; et qu’au fond peindre, dessiner, consistait toujours à laisser advenir les espaces vierges et inexplorés, de mettre sur le devant non pas le trait mais son revers, non pas les lieux où la couleur est, mais l’espace où elle n’a pas été et où elle ne sera jamais. Comme si la toile achevée et visible n’était, finalement, que le négatif de la peinture. Comme si le visible n’existait qu’à rebours des choses non-vues, non-montrées, non-peintes ; comme si l’art n’était jamais que l’envers de ce que l’artiste voulait montrer. Les formes ne viendraient ainsi qu’à l’envers. Un jour où je voulais dessiner ma main, cette personne pu me dire d’arrêter d’en tracer le contour et de faire le contraire, de dessiner tout sauf elle, de ne pas la voir, en quelque sorte, de me rendre aveugle à sa forme et à son idée, et qu’ainsi elle viendra à moi comme revienne toujours les bouteilles jetées à la mer. Écrire est semblable, je crois. Beaucoup de vides peuvent être cachées d’écrire trop. Les astronomes, autrefois, profitaient des éclipses pour étudier le disque solaire. Sans lui faire de la peine, je peux dire qu’Isis avait tort : ce n’est pas être caché que d’être sous le voile et elle serait restée méconnue si elle était restée nue. Au début, je pouvais me plaindre d’être incapable de décrire le monde et les sentiments, j’avais toujours en moi l’impression de louper quelque chose et je voulais la justesse. Combien la justesse et la trahison sont identiques, voilà ce que je crois compris. Rien n’est plus faux que ce qui est bien écrit.