La veille #6

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50.

La porte s’éviscère en hurlant
le menu de la veille
et les semonces essaiment
des cris dans l’avenue.

51.

Et aux poumons cette colère
que ta colère annule.

52.

Observatoire calibré pour d’invisibles étoiles,
d’invisibles comètes, à peine astres,
dôme retourné ou vasque,
flaque laiteuse et diffuse,
dais déchiré par les gestes
et l’inconfort de vivre.

53.

Et quelles orbites voudrais-tu suivre ?
Ne sais-tu pas que le temps est un manteau
où l’on s’enroule et que le monde aspire ?
Trajectoires déviées de l’axe des saisons,
veux-tu filer le nœud recommencé des choses ?

54.

Une vieille dame, après la messe,
s’approchera des roses :
elle se coupera l’index,
l’épine boira son sang pâle,
tout déjà narré,
déposé comme voile
sur la fleur et la dame
et n’ayant l’air de rien.

55.

Aussi était-ce ton inquiétude d’enfant :
l’école était si proche qu’il te fallait dormir,
mais fermer les yeux allait la faire venir ;
aussi les ouvrais-tu le plus longtemps possible,
paupières cloués sur le front comme cible,
tu t’endormais vaincu et très tard
dans la nuit.

56.

Un désert gît là,
ni sable ni pierre,
épaisse matière d’exister.

57.

Monument gravé
devant lequel on passe
sans même vouloir le lire.

58.

Voilà que souvenirs, mémoires
deviennent impasses.

La veille #5

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39.

A la fête, enfant, nous allions dans le noir,
notre peur était là où finissait la haie.

40.

Quelque fois le ciel rose était comme le ciel,
comme le ciel devrait être
quand on le voit comme ciel.

41.

La distance écrasera la voix
de ton père mort.
Tu ne dormiras pas.

42.

Vacant à sa tâche,
la vieille, une à une arrache
les lattes de son nid.

43.

Puisque tu as pour sommeil
la nuque, la peau
de ton amante.
Puisque demain sera vacante
la place laissée en toi.

44.

Plissures accordées des doigts
de la brodeuse
et de l’étoffe tendre.

45.

Voici comme tes bassesses
rejoignent ton attente
et ta tristesse vide.

46.

La rue craquèle son front
entre tes rides immenses
et tu bascules sur moi
comme une morte-née.

47.

Les nébuleuses ne sont, dit-on,
rien que gaz chauffé
jusqu’à l’incandescence.

48.

La lune fait fondre le sens
de tes premières années.

49.

Cratères, terriers pour l’œil
de celui que tu aimerais boire.
Il fait si noir en toi
que la lumière est nue.

La veille #4

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32.

Celui-ci cherche un destin
qui le laissera bien seul
quand il viendra au seuil
du jardin de l’hiver.

33.

Celui-là s’étonne d’avoir aimé
celle-là, qui était drap posé
ou décollé du corps.

34.

Treille en bois usé sur le mur
que l’enfant confond aux grilles
de son école.

35.

A la fête, les enfants vont loin,
au bord de la route
où ne passe personne.

36.

Un vent terrible a été appelé :
la toile secouée s’éparpille,
les oiseaux vont piller
le champ de notre père
qui ira, en colère,
les faire voler sur lui.

37.

Le mort est à la terre,
les vivants de la fête
l’ont bientôt oubliés.

38.

Tu es seul au milieu de ton allée,
brusque plaine crachée sur ton visage :
tu voudrais faire aller ton désir à l’étage.

La veille #3

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20.

Mon désir est une fièvre de fantôme
qui rêverait sa chair
au lieu de la sentir.

21.

chambre, cimetière, chambre mortuaire,
feux follets alésés d’espérance :
que ta chance est passée, le sais-tu ?
as-tu seulement offert ton ventre
comme martyr ?

22.

Sous les draps l’enfant se souvient
des pioches abattues comme des pinces
et du caveau qu’on ouvre
pour y être déposé mort,
de ces trois marches qui font descendre
le fossoyeur dans le corps
de la pierre allongée
et des pleurs des ainés
qui ne savent que faire.

23.

La dentelle ciselle les pins de la décembre
puis la robe est ouverte
à l’odeur de la cendre.

24.

Jambes, cuisses, cris mêlés,
éteignoirs pour la flamme
en toi accueillie.

25.

Les vieux déposent des fleurs
qu’ils n’ont jamais cueillies
et évitent les miroirs.

26.

La couleuvre sèche dans le blé de l’été,
l’enfant a cette mémoire
en attrapant l’encens.

27.

Hommes et femmes brisent la fumée :
« comme c’est heureux » pensent-ils,
en respirant très fort.

28.

Puisque celui qui veille
invente celui qui dort,
au canal sont les bouleaux
alignés pour corridor
jusqu’à la source ancienne.

29.

Autour de l’église tourne
un vent qu’on dit « du diable »
et toujours les cloches sonnent.

30.

Le village était désert
pour l’homme qui vivait hier
comme un vivant commun.

31.

Puisque celui qui veille
invente le chemin
marcescent, immobile,
où l’on chemine encore.

La veille #2

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11.

Chair élimée : qu’en dis-tu ?
que sais-tu de la peau, que sais-tu des nerfs ?
Chair dépouillée de chair,
chair nue pour floraison,
corps, muscle, tendon,
pierre éclatée par le gel,
sel étendu à la ronde
dans les champs arrimés
à la chair.

12.

Et lèvres, pouls distendu du mortel,
vers l’avant pour la sève
le haut chêne-liège
de l’ancienne maison,
le haut chêne penche
comme l’assoiffé étanche sa soif
à la pâleur du ciel.

13.

On embrasse une à une les vertèbres vers le bas,
notre langueur rouge lèche les laminaires
qui vont-viennent.

14.

Qui va venir le jour du retour de l’enfant ?
Son âge d’homme qu’aura-t-il gommé ?
Peut-il revenir sur ses pas celui qui est aller
au-delà de son âge, jusqu’à se rendre vieux ?
Quel désir est perdu d’avoir passé le champ,
la barrière et le bois ?
Mère et père riront-ils de la même voix ?
Ils diront : « le voici, celui que j’ai perdu ! »
puis se tairont de ne pas le voir revenu,
lui, inconnu, n’appellera plus
ni la mère ni le père par leurs noms
et tous demeureront sur le pas
sans même entrer là où l’inconnu n’habite pas
et où ils n’osent le suivre.

15.

Ventre soulevé des falaises,
bras balancés, solitaires
comme pendules
et l’œil que je te tends,
le prendras-tu ?

16.
A la fin, tout a été exploré,
n’est méconnu que l’atlas,
d’obsolètes drapeaux taillés
dans des manteaux de poussière :
douanes, rois, empires
sous le régime commun de la disparition.

17.
Aussi est l’orage,
violine mèche de la bougie des nuages,
et qui veut courir ne peut le faire,
et qui veut voir s’aveugle immédiatement,
qui veut son désir va devant l’aimée
comme va à l’horizon
toujours repoussé.

18.

Ce que notre bouche touche n’est touché
que de pensées impures et solides :
cendres brûlantes tombées au fond
de notre cou jusqu’au cœur
et du cœur jusqu’au vide.

18.

A la veillée parle-t-on du mort ?
Ce n’est personne ce corps alité,
personne qu’un corps qui n’est rien.
Les vieux disent l’histoire de l’ancien,
mais fouillent leurs propres corps qui meurt :
mourants vides de la mort,
de cette mort étrangère de l’ami
qui repose dans son lit d’autrefois vivant.

19.

A la procession, suit-on un mort ?
Il n’est personne à suivre et l’on avance poussé,
derrière soi, ramassée, est la peur
d’être emboîté soi-même :
l’habitude fait prier les vieux,
qui ne prient ni pour Dieu
ni pour l’autre attaché à la terre,
mais pour eux et la gravité
qui les invite au sol.