Feuille sèche

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lis-moi je t’en prie – feuille sèche
une poésie de saison

l’été dort sous la terre – dans son eau
le lac mort

dis-moi l’appel retenu et le vent
soulève le bas de ton manteau

de toile
dans le fond de ma gorge

un homme souffle le matin sur le chemin les feuilles
plus loin elles s’étendent inutilement

lis-moi ta voix est une barque nécessaire
un filet de prise large

la page tourne la page tourne ton doigt rond
ronde tourne le plat de ta paume
les rides de tes mains jour que tu viens clore
tourne la page l’âge de cette histoire
prendra fin dans ta voix

je veux savoir avant janvier si tu m’aimes

La Bibliothèque #6

52853994_10213502839431999_2346680082250072064_n (2).jpgJ’ai porté Novalis, White, Gide, Rilke depuis un bout du monde.

La librairie débordait de feuilles – comme jungle ou forêt australe, avec gouttelettes sur l’épine des acacias et sève sucrée sur les troncs noirs de l’automne débutant.

Novalis est tombé, ouvert, à mes pieds, comme une coque de saison, fredonnant le chant de Klingshor : « Il y rêve à des fêtes, des victoires / Et s’y bâtit des palais de chimères » et cet Hymne à la nuit que je méconnais entier – car en son octobre la nuit n’est qu’une vague forgée des plaines de Saxe.

« Confiance ! la vie s’avance » – dans son pas d’ancienne mines allemandes. Ses poèmes tombent sur mes yeux comme minéral précieux. Magma longuement mélangé dans son sel ou basalte ou terreau, papier.

Dans le sac-à-dos s’embrassèrent une fois Rilke et White.

Je vais avec eux comme je vais aux sorcières demander des conseils. Des enchantements de mages naissent sur le bureau noir, sous la lampe verte penchée contre ma main.

White déploie sur le mur – par-dessus l’étoffe et le mandala qui couvre le plâtre blanc – une certaine cartographie d’Abyssinie, des archipels des Amirantes, d’îles d’Afrique enfouies dans le cou d’un monde gris :

« aucune poétique de la planète

ne peut négliger les agissements de la pluie »

Je peux être écrasé par ce phosphore – des fissures dessinent autour des yeux de J. des pépites étranges. Elle cuisine et elle mange. La musique vient du fond d’une planche bleue. Etoilement. « Vent instable soufflant de nord-ouest » – parole qui transperce la parole définitivement, verbe de la pointe Saint Matthieu immédiatement convoqué. Le passage extérieur en mon cœur, alvéole ouverte au souvenir de cette houle bleue, terriblement bleue de Bertheaume. Les êtres migrent dans une lente procession pluvieuse. L’hiver est dans la gorge comme une boule d’attente, d’angoisse et de tendresse mal entretenue.

Depuis 43, Gide dit les feux. Les pages sont scellées, nouées ensemble par un fil duveteux. Gide, intrus, parle des Amrouche, de Mme R., du collège de Radès et des Boutelleau. Le 23 janvier 1943 vient contre ma paume comme un volcan éteint. « Hier la pleine lune invitait aux bombardements » – je pense à cette lune qui ne bombarde rien, mon velux s’entrouvre sur elle comme une lèvre ne connaissant plus l’amour, la haine. La lune – ma lune – est retombée dans une fadeur pâle. Le hâle blanc de paix va sur ma plaine bienheureuse comme un visage de mort. Je saute deux heures, deux jours, deux ans, comme une sorte de marelle où le temps est un cadre. En mai 1944, Gide lisait l’Histoire grecque de Glotz. Il passait sa propre main, sa propre paume, sur la page 286 et recopiait : « Chez les Grecs, comme chez les Hébreux, c’est là où l’élément étranger s’est le plus intimement confondu avec l’élément indigène, etc. »

Après la guerre, dans mes veines, sur le faux bois trop noir de mon bureau, reste les Vergers. Dehors, les nuages colportent leur charge-grêle. L’époque semble se fixer sur les yeux de ce visage comme sur une montre cassée. Rilke, lui, parle de sa, de ma fenêtre :

« Il suffit que, sur un balcon
ou dans l’encadrement d’une fenêtre,
une femme hésite…, pour être
celle que nous perdons
en l’ayant vue apparaître. »

J., elle, continue sa ronde et coupe les poivrons. « Ce soir mon cœur fait chanter / des anges qui se souviennent » – je lui jalouse ses anges, le pouvoir de cette langue capable de claquer dans les cieux sans faire tomber le rêve. Mon ventre est remué et dehors il pleut. White avait raison de prévoir notre hiver.

J. jette dans la poêle les courgettes taillées.

« Nymphe, se revêtant toujours
de ce qui la dénude »

et comme cette heure est rude de sentiments diffus. La fumée, devant moi, à quatre, cinq, six pas, va dans la hotte aspirée par le vent. Le métal réfléchi son visage comme une onde. Rilke poudre le monde d’une fine couche de fleurs, coroles sèches qu’il broie dans sa main de Bohème.

Parfois. Parfois, je peux me tenir à l’orée d’un grand bois d’Europe. Au centre, peut-être, d’une certaine tourbière et d’un certain effroi. Je suis – sous les poutres de bois, dans le miroir de gauche, ma bouche est sur le verre. J’appellerai mon père pour lui dire demain ma routine de guerre – le combat prendra fin sur ma bouche, dans mes reins, sur ma langue.

« Ô toi, centre du jeu
où l’on perd quand on gagne »

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L’origine de la nuit (1, 2, 3, 4, 5, 6)

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1.

            Être aveugle attaché à une longue chaîne de métal autrefois d’or et devenu d’étain et d’argent, puis de fer, de plomb, puis de rouille : voilà ce que nous sommes. Parvenu au seuil de l’unique porte digne d’être ouverte, nous manquons tout parce que notre ligne a été tirée en arrière par on-ne-sait-quel mage. Flamme-langue engloutissant notre laisse chauffée à blanc, coupable certitude d’avoir quitté un lieu qui était seul nôtre, d’avoir réellement excédé les bornes, nous considérerons longtemps la brûlure à notre cheville comme la trace d’une trahison, d’un crime hors-du-commun. C’est que nous avions été près de nous dissoudre dans l’acide d’une nuit sans origine et sans cri, de cette première et définitive nuit que couvre notre chair, nos tendons et finalement notre vie. Le quotidien va ainsi un temps. Nous accumulons sur notre table une foule d’objets morts, d’ustensiles usés, nous nous efforçons beaucoup à ne rien espérer d’autre que cet horizon-là et, parce qu’à la fin nous sommes toujours rattrapé par notre rêve et par l’image ancienne de cette porte que nous avions presque atteinte, nous reprenons discrètement notre course vers sa poignée et nous prenons feu alors, d’abord timidement, puis de plus en plus fort, jusqu’à nous retrouver de nouveau dans cet état d’origine, sur le palier d’un immeuble inconnu et qui a été allumé par nous, tendant notre main vers cette porte, encore retenus par notre chaîne, jusqu’à tout recommencer exactement comme la dernière fois : tentative éternellement répété de sortir de notre propre domaine, poste-frontière clos pour cause d’incendie de forêt.

2.

            C’est que nous vivons en plein désert ! Si le sable a été rendu obsolète par notre goût des cendres, nous n’en sommes pas moins obligés à une sorte de Carême. Jeûne intégral de notre peau et de ses nerfs. Gravissant une colline, qui n’est rien qu’un nébuleux cadavre d’idées d’autrefois que nous avons tant embrassés qu’elles se sont embrasées et détruites, nous tournons notre œil sur son axe unique et blanc et voyons : là, le ciel rouge, mauve, bleu chaud, ici, l’étoile mourante de nos anciennes années. Comme est grande notre paresse alors ! Nous voudrions courir en bas du promontoire, jusqu’au suivant, et ainsi de suite jusqu’à la fin du soir, car nous savons que cette nuit n’a pas la patience de rester et que le jour prochain nous nous éveillerons au même endroit du monde, mais nous n’en faisons rien. A peine a-t-il été pensé que notre voyage cesse. A peine a-t-il été un rêve que nous nous éveillons. C’est que l’imagination n’est jamais une trêve et que nous pourrions être bien triste de nous savoir vivant.

3.

            Remonter aux origines de la nuit, avant la crainte de sa chute, de cette grande tombée qu’enfant je craignais : car on ne peut sentir une telle chose tomber sans avoir peur en même temps que tout ce qui est soit écroulé. Mais, les ombres sont des coffres fermés depuis longtemps et la clef est perdue. Ou bien, il n’y ni clef, ni coffre, ni rien. Peut-être la nuit n’est pas cette boîte à secret longtemps imaginée. Ce voile d’Isis que le poète déchire ou dans lequel il se drape, parce qu’il se complait dans une vie pauvre, une vie de regrets, passée à définir les crépuscules, les aurores, les matins, chaque saison passante et recommencée. C’est qu’il veut toujours remonter, retrouver la source de ce qui lui apparaît comme l’essence nue des choses et des sentiments. Il s’échine des années à cette précision et à ce rythme d’une langue qu’il peine pourtant à manier et qui reste enfoncée dans sa gorge, dans son corps privé, son enclos. Le monde lui apparaît derrière les grilles épaisses, les barreaux de fer noir de son verbe et il tend les bras, il tend le corps, mais seules viennent ses idées, son esprit. La pulpe de ses doigts, le sang qui y fait des rigoles, l’alcool qu’il boit, tout n’est qu’un prétexte et est mesuré par cet instrument de faussaire qu’est le verbe. La syntaxe, la grammaire, le vocabulaire, le pouvoir de produire des significations est la pire des maladies. La nuit, elle se déclenche, elle sort de son état de veille et contamine tout. A l’origine, il n’y a que cette angoisse de se sentir vivant et une distance que l’on veut nier par frayeur, mais qui détermine tout.

4.

            Quelques fantômes habitent donc cette nuit-là qui n’est qu’une chambre sourde, anéchoïque. Il s’y manifeste un bruit de fond, une ligne de basse, aveuglée dans le jour, noyée sous cette sorte de tempête qui caractérise la vie. Et, puisque nous étions sourds, puisque nous ne voulions pas entendre, nous nous retrouvons là face à une écoute nouvelle. Le monde, la pièce, la chambre deviennent le territoire hostile où nous devons sentir et désirer. Nous sommes hantés peut-être. Des spectres d’une certaine nature vivaient dans notre chair, sous notre peau, agitaient nos paupières, étaient notre maladie et les voilà évidents. Si je dois écrire, alors ce n’est que pour écrire cela. Un moyen doit exister pour donner force à cette présence. La langue peut-elle épaissir le réel comme une farine rajoutée après-coup ?

5.

            Il existe un état émotionnel où nous dé-coïncidons d’avec les objets. Les limites connues des choses se déplacent pour faire disparaître ce que nous pensions connaître et pour remettre en cause l’unité que nous espérions pouvoir identifier dans les réalités. Très vite, nous voulons récupérer ce que nous perdons et apparaît le nom que nous utilisons pour suppléer à cette absence que nous éprouvons partout. Mais, qui parle d’absence ? Pourquoi faut-il que ce qui est manifestement sans forme soit brutalement ramassé dans sa boîte ? Et encore, le problème n’est pas de savoir s’il faut ou non désigner les choses, mais plutôt d’accepter le pouvoir qu’elles ont de nous désigner. L’absolu et le phénomène sont des pôles qui m’éloigne du sang. Quel effort ai-je fait toute ma vie pour nommer ! Toujours maintenant, je veux et tant que je voudrais, mon unique aspiration, ma seule authentique volonté ne pourra pas se réaliser. Je tire sur la poignée d’une porte qu’on ouvre en poussant.

6.

L’arrière-monde est un leurre.

Longtemps, nous grimpons quatre à quatre les marches de l’escalier, sans nous retourner, craignant les ombres et le craquement du bois, convaincu de courir dans notre aveuglement comme au cœur d’une mêlée de fantômes. Les murs sont alors couverts d’un invisible tissu de fantasmes. La chair tremble d’un mystère dissimulé au fond des choses, dans leurs âmes. Si ce n’est pas la peur, c’est l’ordre qui produit chez nous ce sentiment. Enfant, j’étais au seuil d’une croyance et Dieu n’était pas loin. Je voulais être initié à ces arcanes, causes d’une sorte d’harmonie éprouvée en mon corps. Je sentais quelque fois ma vie même comme une aberration. Dans mon lit, je songeais à mes membres étendus en cet espace précis, à cette époque précise et j’éprouvais un vertige ; j’approchais, en moi, du bord d’une falaise escarpée, d’une invisible faille, noire, blanche, attendant que je plonge. La folie suintait quelque part dans cette étrangeté et je m’y écartais vite, dormais mal.

Mais, l’arrière-monde est un leurre.

Un soir, devant la mer, le soleil se couchait et j’ai su. Ce n’était pas la mer, ni le soleil, ni l’horizon. Wilde a peut-être raison quand il dit que ces réalités sont des objets qui ont été vidés de leur vitalité. Il ne dit pas cela d’ailleurs – l’inverse peut-être. Ce n’était pas le ciel, sa couleur, la bruyère et les vagues. Ce n’était pas une idée apposée sur les choses. Je n’étais pas victime de poésie. Mais, ma présence, le sol dur et l’évidence étaient là, évidences indépassables.

L’arrière-monde aurait été alors le nom vulgaire d’un simple sentiment. Les coulisses nécessaires à la justification du spectacle. Je ne bougeais pas et j’éprouvais, dans ma main et dans mes yeux, le renversement du mystère. Des années passées à tourner autour d’une boîte close, d’une boîte noire que j’appelais réalité en me figurant un réel dissimulé en son dedans. Les prières apprises au catéchisme étaient alors pour moi comme des paroles rituelles ouvrant je-ne-sais-quelle voie repliée dans les parois du monde. Mais, la boîte ne contient rien. Elle n’est pas vide, elle n’est pas creuse.

Georges Didi-Huberman analyse ainsi cet « homme de la tautologie » qui veut rester « à tout prix à ce que nous voyons ». Il écrit à son sujet :

« Donc il aura tout fait pour récuser l’aura de l’objet, en affichant un mode d’indifférence quant à ce qui est juste là-dessous, caché, présent, gisant. Et cette indifférence elle-même se donne le statut d’un mode de satisfaction devant ce qui est évident, évidemment visible : « Ce que je vois, c’est ce que je vois, et je m’en contente »… Le résultat ultime de cette indifférence, de cette parade en forme de satisfaction, fera donc de la tautologie une manière de cynisme : « Ce que je vois, c’est ce que je vois, et le reste, je m’en balance. » (Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, 1992)

L’arrière-monde est donc un leurre. L’évidence n’est pas un symptôme manifestant l’existence d’une maladie voilée. E-videns signifie, radicalement, « contre-voir », « voir hors-de ». Peut-être est-ce l’inverse qu’il faut faire ? Walter Benjamin disait de l’aura des œuvres d’art qu’elle était : « apparition d’un lointain si proche soit-il ». La religiosité trouve dans cette définition son terreau premier : « il y a dans ce ciel quelque chose d’apparaissant de loin ». Petit-à-petit je crois à une poésie déconstruisant l’arrière-monde – une tautologie : « il y a dans ce ciel du ciel ». Et encore, cela est trop, car je colporte avec ma langue une foule d’éléments charriés d’un certain océan.

La poésie deviendrait obsolète si je parvenais à vivre tautologiquement – c’est-à-dire à vivre. Peut-être la joie serait-elle là. Spinoza avait senti comme nous sommes environnés de servitudes qui refusent notre joie. Ecrivant, je dé-coïncide toujours, je suis incohérent. J’invente une mystique et je me rêve initier. Je suis le producteur d’un monde et je me refuse à son entrée. Je suis à la porte de mon propre domaine et j’attends d’y être accepté.

Les oiseaux noirs

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Demain viendront les oiseaux noirs.
Demain viendront les oiseaux blancs.

Le sursis prendra fin contre le toit.
Sur notre rue tombera la poussière,
pétales écrasés des fleurs du champ
de notre père.

Et demain viendront les processions.
Chants d’un orage longtemps retenu.

Au bois, le ciel, se couvrira de grives,
les enfants passeront sur l’autre rive,
en répétant une unique prière.

Demain nous croiserons les mains
sur la table couverte d’une toile.
Et dans l’évier sera lavée l’étoile
qui, autrefois, était brûlée.

Il se fera un silence de cimetière,
nos corps droits pour seule pierre tombale.

Demain je lèverai le voile d’un suaire
posé sur un visage enfant.

Et la mante découpera la terre.
Et l’amante à son frère parlera.

Demain viendront les silhouettes suies.
Une braise s’écoule par nos veines
en eau-de-vie, eau de fontaine,
en eau de pluie.

Demain sera les yeux clos d’aujourd’hui.
Et une nuit de deuil déjà commence
et tu allumes tes bougies.

L’aile courbe de la lune saignante
pour des heures sont lait glacé.

Sphère laiteuse et si doucement déplacée
que demain se fait blanc à peine
comme des fantômes passent la plaine
sans remuer de feuilles.

Demain viendront les oiseaux noirs.
Demain viendront les oiseaux blancs.
Demain flamberont les boisseaux
du feu follet de la Saint-Jean.

Les mains sales – réflexions sur S3A5

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Que sont ces mains sales autour desquels nous tournons comme des ombres ?

Le Sursis fouille sa mémoire tâchée d’un café de dix ans – page 457 – et murmure, dans ma nuit :

« Je ruissèle de lumière noire ; il y en a partout sur mes mains, sur mes yeux, dans mon cœur et je ne la vois pas. Crois bien que ce viol perpétuel m’a d’abord été odieux : tu sais que mon plus ancien rêve, c’était d’être invisible ; j’ai cent fois souhaité de ne laisser aucune trace, ni sur terre ni dans les cœurs. Quelle angoisse de découvrir ce regard comme un milieu universel d’où je ne puis m’évader. Mais quel repos, aussi. Je sais enfin que je suis. »

Les mains sont partout chez Sartre comme des signes.

Elles se salissent au contact du monde et au contact des idées. Elles se salissent de se vouloir intouchée, de se croire excusées, pardonnées ; de n’exister qu’à défaut.

Il faudrait toucher « nos mains sales jusqu’aux coudes », de « merde », de « sang ». Sentir comme les idées frottent à la peau trop réelle des décisions jusqu’à brunir, jusqu’à brûler, jusqu’à blesser la chair même.

Le Prince des Achées, dit Machiavel, passait son temps de paix à étudier la guerre.

La paix n’existe pas. Hugo naît, dans le cinquième acte, dans ses idées comme au milieu d’un champ de mines, un champ de ruines peuplées de l’inévitable trahison de la chair. Nous pouvons – à sa manière – nous sauver d’avoir à vivre. Et penser, alors, penser est un refuge possible. Les hommes deviennent des corps impossibles à regarder dans les yeux. Ils peuvent mourir – dix, cent, mille, cent milles tomberont pour notre enclos de rêve.

Hoederer est lui tout entier dans fièvre. Il ne craint pas la boue – ou sa crainte est une île inaccessible, inviolée. Il n’y a, dans les principes, il le sait, qu’un grand mensonge, qu’une grande tricherie. Il faut être « de circonstances » et de « situations ». Sartre murmure derrière lui : « la liberté n’est qu’une situation ».

Les principes meurent devant les faits. Ils ne sont qu’un prétexte pour se sauver du monde. En 1940, Sartre recevait un étudiant qui lui demandait s’il lui fallait rester auprès de sa mère, pour l’aider sous l’Occupation, ou s’engager en résistance, partir pour l’Angleterre. A la fin, il n’y avait rien qu’un dilemme :

« Si les valeurs sont vagues, et si elles sont toujours trop vastes pour le cas précis et concret que nous considérons, il ne nous reste qu’à nous fier à nos instincts. C’est ce que ce jeune homme a essayé de faire ; et quand je l’ai vu, il disait : au fond, ce qui compte, c’est le sentiment ; je devrais choisir ce qui me pousse vraiment dans une certaine direction. Si je sens que j’aime assez ma mère pour lui sacrifier tout le reste – mon désir de vengeance, mon désir d’action, mon désir d’aventures – je reste auprès d’elle. Si, au contraire, je sens que mon amour pour ma mère n’est pas suffisant, je pars. Mais comment déterminer la valeur d’un sentiment ? Qu’est-ce qui faisait la valeur de son sentiment pour sa mère ? Précisément le fait qu’il restait pour elle. Je puis dire : j’aime assez tel ami pour lui sacrifier telle somme d’argent ; je ne puis le dire que si je l’ai fait. Je puis dire : j’aime assez ma mère pour rester auprès d’elle, si je suis resté auprès d’elle. Je ne puis déterminer la valeur de cette affection que si, précisément, j’ai fait un acte qui l’entérine et qui la définit. Or, comme je demande à cette affection de justifier mon acte, je me trouve entraîné dans un cercle vicieux. »

La mort dans l’âme se termine ainsi : « Demain viendront les oiseaux noirs ».

Hugo et Hoederer tiennent dans une urgence. Ils vont chacun sur un chemin d’erreurs. L’un est sur cette île brumeuse des idées – il se tient seul dans sa conscience et s’éloigne des visages. L’autre est en cette plaine claire et balayée du réel – son visage n’est qu’un rictus offert à la foule.

Tous trichent. Ils se parent d’un costume d’illusions. L’une contient sa passion au bout d’une langue tendue. L’autre refuse le poids d’une certaine libération.

Irrécupérable.