L’Enquête – indice #41

grand-salon-art-contemporain-paris-1335456470

je possède l’enfance mais tu ne l’auras pas car pour moi
oui, pour moi, moi seule, pour moi tu es
pour moi et personne, pour moi, ne peut, malgré moi,
être seul

or l’enfance te laissera amoureux contre moi

je te possède toi, pour toi seul, pour toi seul contre toi,
oui, pour toi si seul que tu peux régner
seul
sur la plaine à blanc chauffée à blanc
sur les dunes sable crissant
comme un dieu

or toi dieu tu es aimable est grand

je te veux par ce silence je t’aurais aussi seul
qu’une première lumière
dans l’obscur et l’informée

l’enfance je te la reprendrai si tu viens
récupérer son lot
puisque l’enfance est un deuil pour toi seul
isolé mon île isolée
isolé sans moi je ne veux pas
savoir que tu as été sans moi
existant factice

je te tiendrai toi seul en moi seule pour nous
dans l’entrebâillement
là où le dieu se tient
avant d’entrer sans frapper
dans la chambre du monde

s’il le faut je tuerais la jeunesse qui t’accompagne
il te faudra des rides mon amour
mon amour il te faudra des tempes de craie
sèches et sans mémoire
rugueuses sous mes doigts fins

ma pensée suffira pour nous deux je pense
mieux que tu ne penses
mieux que tu ne rêves
mieux que tu ne peins

j’écrirai
mieux que tu ne crois
mieux que tu ne vois
mieux que tu ne sois
qu’un dieu solitaire

car je te veux ainsi

(Agathe D. à Federico Olivio D., septembre 19**, vingt-deux ans avant sa mort)

L’Enquête – indice #35

20170527_224734 (2)

Voilà – la langue devenue bouillie
s’écrase sur ma langue. J’arrache
les sangles de ce cavalier qui hurle
sur nos traces. Graphite, craie,
mine de grès noir, mine d’encre,
l’Apocalypse tâche crasse la nuit
de ses maraudes étranges.

Voilà – la plaie béante, glissante,
la ville blessée, la ville brûlante,
la fièvre de la cité, du peuple
des abîmes et des antres ;
voilà la foule blanche, le sperme,
le sucre, la fente des rues
souillées d’étoiles rances ;
voilà la danse, carnaval,
masque mortuaire, temple
sanctifié, sacrifiée, tempes
martelées d’agonie et d’enfer ;
voilà la pluie non-venue,
le versant nu de la montagne
de fer, la montagne qui sue
sa pruine, ce fruit mûr
de jour venu,
de matin attendu,
lèvres closes entre les douves,
dos griffé par l’ongle rouge,
écaille de tortue sur le doigt
de notre louve ; voilà la mue,
le serpent, l’aigle dévoré,
les rocailles qui tombent
dans le fond de cette gorge
où vont les pires amants
pour se livrer aux faunes,
aux combes et aux prières
que des terrils enterrent
pour cacher la misère
et braiser le charbon.

Voilà – le sommeil sans rêve,
tendre trêve atténuée de sel,
comme l’écume, la mousse
qui pousse lentement l’aveu,
la rage de la dernière vague
d’une dernière marée,
d’une dernière mer
qu’on asséchera bientôt ;
voilà, l’espérance déçue,
la pierre taillée, l’opale,
l’été de la haine qui remplira mon verre,
les murs sont d’une blancheur de veines
ouvertes aux quatre vents,
un zéphir brasse le sang, mon sang
comme une bière,
langue de terre, isthme,
je veux serrer les bras de cette mer
autour de ton cou bleu ;
voilà, les algues laminaires
qui affleurent une odeur d’ancien temps,
les bombonnes de nacre pleines
d’une âcre odeur de chair,
d’une âcre odeur de glaire,
éparpillements de nos statues
entre les cuisses, entre les pieds,
entre les ventres, entre les culs
aspiration de vampire
qui sniffent, sifflent des poussières
d’époques révolues.

Voilà – ma langue tut, le silence,
seule résistance, muraille dressée
contre ma panse rageuse
qui aspire des panses ;
voilà mon verbe qui se taire,
négation des négations,
soupçonneuse dénégation,
faux-témoignage, faux-papier,
fosse où va l’amour, le désir,
la glose, les dents de lait,
boîte repliée sur son socle,
minuscule indice de mon horreur,
de ma peur, fleur
poudrée d’une autre fleur,
poussée d’une autre fleur,
née d’une autre fleur
venue d’une graine nichée
dans le fond d’un autre cœur
que ma langue léchait ;
voilà, en mon poumon le déchet,
l’air vicié, le regret sur le côté
de la chaîne des Andes,
voilà, le seul nom des anges
que je pourrais nommer,
répéter, cette psalmodie
où tout est revenu,
dont tout est revêtu,
cette seule muette danse,
cette seule muette danse
inlassable et têtue.

(Rafael M. dit Roca, septembre 19**, six jours avant sa mort)

L’Enquête – indice #43

20180713_111754 (2)

Notes.

Je lis Neruda, je ferme bien la porte
de peur d’être reconnu heureux.

Personne ne doit connaître mon visage
quand je sais qu’existe la beauté.

Si Olivia savait – elle me quitterait
et me couvrirait de sang.

Je ne veux ni la terre ni le vent
qui sont ici proposés ;
ni la pierre ni le sang
qui signent rouge les rigoles
de cette immonde ville.

Car je veux quitter le sol
qui a été fait sous mes pieds
et que seul je connais.

Car je vais quitter les couleurs
qui sont miennes depuis
que j’ai fermé les yeux.

Dire à Olivia de partir.
Demain dire : « M. te tue,
vois-le, allons, viens ! »

Elle ne me dira rien.

Sa haine couvrira tout,
une certaine rivière entamera sa crue,
une certaine mer commencera sa mue,
marée sourde et colère,
froide, roide, brusque coup
dans les épaules de l’intime
et dans mes yeux crèveront,
couleront sur le plancher
et elle ne dira rien.

Et je partirai demain.

« Allons, viens »

Et elle ne dira rien.

L’Enquête – indice #44

75388076_10215289602579961_7374388405473378304_o (2).jpg

Quand ils crachèrent, j’étais allongé, ivre mort.
Ivre mort, les crachats faisaient étoiles, je riais.
Ils dirent : « pourquoi ris-tu, ivrogne ? »
et je riais encore pendant qu’ils me cognaient.

Quand ils cessèrent, j’étais nu, dans mon sang,
je riais en glougloutant comme une outre crevée.
Ils laissèrent mon corps s’allonger lentement
dans la mort.

Plus tard, les agents vinrent et me laissèrent
sur le fond de ma cuve de ville. Ils riaient encore
quand je pouvais mourir.

Le matin trouva mon visage bleu et m’aima.
Reconnaissant en moi une sorte de frère,
il me porta jusqu’à un lit de pierres
qui n’étaient ni tombales ni gravées.

Je ne sais combien de temps mon sommeil dura.
J’étais fait presque entièrement de rêves
quand plus tard je m’éveillai.

Mes os craquaient et je voulais boire l’alcool
qui éloigne la douleur – « Alors ivrogne, tu bouges »
gueula soudain une brute de la Ligue
que j’égorgeais d’un geste, car mon couteau était
dans ma main comme une épée.

Il bavait encore par la glotte un sang rouge
et moi, encore, je riais.

(Ambrosio S., dit Mendillos, septembre 19**, quatre mois avant sa disparition)

Ce qu’écrire est devenu

302996_2229501743675_99650020_n (2)

Écrire est devenu une routine – j’habite les mots comme dans le lit d’un vieux couple qui ne se parle plus. C’est que, je ne crois plus en la libération et la vie est de moins en moins confondue – je la vois, elle est nette et elle tranche. Peut-être peut-on rendre la poésie obsolète, elle aussi, comme le reste. Ma violence restera dans mes mains comme ce coup qu’on ne porte jamais contre l’enfant qui nous tue. Être seul – ne rien attendre – donne aux poèmes ce goût de lac placide et nuiteux. Parfois, j’espère en moi une image retenue depuis longtemps et qui brusquement prendrait feu – il n’y a rien. J’ai tout brûlé. Chaque nuit, patiemment, je rallume le foyer où ne subsiste plus qu’une cendre – car je ne vis pas assez. Les poèmes sont devenus une longue suite de performances de mage – il n’y a rien. Si je passe à proximité de lèvres que je voudrais embrasser – je me retiens, car je ne sais plus qu’écrire. Cette misère-là ne doit pas être trop visiblement montrée car, à force, elle lasse et moi-même et le monde. Peut-être mon corps s’est-il doucement dégradé dans la crainte. Je traverse la grande ville à la recherche d’une branche sèche et je crache. Autour de moi, l’être n’a plus son pouvoir d’étrangeté – ce n’est pas qu’il est connu, c’est que je veux l’ignorer. A quoi bon ? La vanité même est une tricherie et elle ne voyage plus. A vingt ans, je sentais sous l’absurde une faille où je glissais mes doigts – comme en elle. Maintenant, l’absurde me semble être une idée de jeunesse – il repose comme ces fleurs que l’on fait sécher longtemps entre les pages d’un livre qu’on ne lira plus. Je ne suis ni cet être qui dit oui ni cet être qui dit non et même mon indécision est flottante. J’existe, cela je le sais, par expérience quotidienne et synthétisée doucement. Ma gorge peut, rarement, être de sel en voyant, au hasard, des gens qui s’embrassent dans la rue ou un coucher de soleil – mais immédiatement, je reconvoque les systèmes qui disent de ces réalités qu’elles sont une rengaine éculée et sans forces. J’étais, à vingt ans, convaincu d’avoir aimé trop, je suis, à trente ans, convaincu d’autre chose que je ne désigne pas. Je ne crois pas être vieux ni avoir perdu mon temps, je n’ai pas peur du vide que je trouve dans les champs dénudés de ma ville, je suis présent – vivant et mort à la fois.