Ton corps #2

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ton visage est un cristal fendu
qui arrache la poussière

et ce janvier sommaire où tu entends des cris
(car que tu n’entends que ça)

sortilège informulée que je voudrais surprendre
qui glisse le long des doigts
jusqu’au fond des pupilles

assez seule pour un ventre que la bouche laisse
tomber contre la nuit

centre d’une vie hâtivement décorée

Ton corps #1

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tu es assez seul dans ton miracle pour paraître
pilier isolé dans un large champ de ruine

ricochet unique d’une pierre qui aurait pu en faire mille
instance ramassée de tous les déploiements

présence ramassée d’un sablier immense
qui contiendrait la mer

ta langue est l’écharde qui se plante
dans le bois d’escalier

je vais hanter les lieux
mon domaine est celui d’un pas qui frôle
le cimetière

L’impossible

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Devenu incapable d’écrire – pour combien de temps ? Incapable. Avancer dans la langue, brume fouillée, fruit mort, au centre, qui me faisait un cœur et d’où je respirais. Pâle. Je suis pâle. J’ai les mains bleues, ramassées dans mes manches. Je sors et je ne ressens rien. La vie est un constat. Le matin, la rue, semblable, s’empile sous mes pieds. Froid, j’avance. J’entre dans des salles. Comme anomalie dans une plaine continuée. Écharde arrachée d’une poutre trop noire, trop vieille, d’une poutre séchée de grenier qu’on ignore et qui est venue se ficher dans la terre. L’horizon. La fuite en avant de la terre jusqu’au bout d’une jetée. Devenu incapable de penser à autre chose qu’à cela : la terre ronde. La terre qui revient infiniment sur elle-même. La terre qui rattrape son pli, par derrière, comme si elle se poursuivait. Devenu brouillard, brume, nappe – tout le lexique des nuages me convient, mais dit sans poésie, pensé sans fièvre.

Devenu seul. Rien à dire sur cela. Rien à dire sur cela sinon ce que je disais il y a déjà deux, trois ou quatre ans. Pour combien encore le ressassement. Retourner, à la pelle, le chantier, le jardin, je ne sais même plus comment dire, cette chose, en moi, qui est le corps ou l’habité et dont je devrais pouvoir faire autre chose qu’un poème.

Je suis fatigué. Une fatigue sans contraste et bien pauvre. Je n’ai pas de misère, pas de tristesse, pas de regrets. Je ne suis pas inquiet. Devenu bien tranquille. Bien stable. Comme la pierre que l’enfant ne frappe pas et qui reste, là, sur le pont de bois blanc, sur les lames élimées de bois blanc, en attente, dans sa posture de pierre, exactement comme elle est. Sans un drame. Je ne pivote pas.

Le médiocre est partout dans mes vers, maintenant, comme une herbe mauvaise qui pourrit dans les dalles. Je continue la lente entreprise de ma poésie comme un homme qui ne reconnait plus ce qu’il fait, qui ne sait plus pourquoi ou comment il en est arrivé à couvrir cette esplanade immense d’une quantité absurde de pavés. Mille poésies pourront venir, comme celle-ci, s’accumuler encore. Mousse sur le bord du rivage pendant les grandes marées. Poudre et algue brune. Puanteur des choses laissées à leur mouvement propre. Je glisse naturellement vers mon lieu d’origine.

J’existe. Oui. Je suis dans ma répétition. Le matin, la rue, semblable, fait avancer ses visages, ses lumières et, exactement de la même manière, une voiture s’arrête pour me laisser passer. Si je courrais demain, sous les roues, d’un coup ? Je ne le ferais pas. Je suis sage et pensif. Je n’ai pas de désespoir ni de stupidités. Je ne m’attends pas ailleurs qu’à l’exact emplacement où je suis. Ni satisfait. Ni l’inverse.

Devenu. Toujours devenu. Encore devenu. Continuer à devenir. Devenu. Toujours devenu. Devenir encore. Encore et encore. Répéter cela. Sentir la nausée. Sentir l’ivresse et la nausée de la répétition. Comme l’enfant qui tourne sur lui-même et sent qu’il pourrait, oui, qu’il pourrait ne pas s’arrêter, qu’il pourrait tourner encore un tour de plus, et un tour de plus, et un tour de plus et qui ne reviendrait pas. Comprenant qu’il n’y aurait personne pour lui dire de se taire, de s’arrêter de tourner. Devenir à la manière de cet enfant-là. Enfant qu’il ne faut pas confondre avec les fous. Enfant qui est tout sauf fou, mais excessivement raisonnable. Qui trouve son repos là. Qui se calme là, dans son geste. Devenir compulsivement. Arracher les peaux mortes du bout de ses doigts froids. Traverser la rivière. Traverser le pont blanc. Laisser la pierre intouchée. Ne pas toucher la pierre. Devenir. Toujours devenir. Encore devenir. Parvenir jusqu’à la route et nous laisser passer.

Tourner sur soi. Encore un tour. Tourner sur son emplacement, sur son lieu, dans sa loge. Sentir que ce qui tourne est immobile en lui. Sentir que ce qui tourne est un pivot figé. Une pierre. Ne plus pouvoir écrire. Ne plus vouloir écrire. Devenir. Seul. Ne rien dire sur cela. Ne rien faire. Habiter, sans drame, son logement. Devenir. Toujours devenir. Revenir sur soi. Voilà. Revenir. Comme ça. Ne pas craindre d’être là où se trouvait avant et où on se trouvera. Tourner.

Impressions dans le covoiturage en revenant de Paris

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Dans le covoit.

.. . . ….

Considérant avec rigueur le surgissement de J. dans la chambre, vers 5h44, et le trouble consécutif à ce surgissement, la distance qui me séparait alors de sa joie d’avoir retrouvé son porte cigarette, je pressens qu’il y avait dans cet épisode banal d’égarement nocturne le symptôme d’une perdition plus fondamentale.

Dans un camion roulant vers le centre, vers le nombril d’une plaine sans origine et étrangement peuplée de boue, appartenant à ce double serpentin de rouge et de blanc mélangé, je me sens comme appartenant à une clameur. Les fils électriques, invisibles dans la nuit noire, apparaissent en rythme par une multitude de points rouges qui pulsent jusqu’à l’horizon en allumant, sur leur plafond nuageux, de petit foyer locaux, des brasiers. Longue étendue d’un coeur épluché et qui vient nourrir la plaine-ville que je viens de quitter et qui très lentement le digère et m’expulse vers le néant.

Notre époque n’a pas seulement oubliée la nuit, sa couleur, son bruit, mais aussi l’isolement du voyage et la perte. Partir signifie participer à un exode collectif, une respiration. Je suis le sang d’un immense poumon malade.

Quand J. parlait derrière ma tête, jouait avec le lit je songeais immédiatement à l’appareillage technique qui permettait cette sorte inattendue d’échange. Je n’existe pas. Enfin. Rouage rouillé d’un corps ivre.

Parfois, épuisé par ce boucan et par l’éveil des lumières de la cité, la scansion des corps et par l’empilement des couloirs, je m’imagine exilé de mon propre réseau, déconnecté et obsolète.

Les îles ne sont plus qu’une vue d’esprit. Au loin, devant nous, deux îlots de clartés oranges enténèbre encore la nuit. En fait, ce monde est rempli d’oasis. Les déserts sont des vertiges qui nous ont été retirés, nous sommes les grands gagnants-perdants d’une greffe d’organes généralisées.

A la fête succède le whisky succède le lit et l’amour et les baisers et le sexe et de nouveau la fête. Le peuple auquel j’appartiens est celui des relations. Relier est l’unique recours à la vie. Broderie sur broderie. Considérations sur considérations. La relativité n’est pas seulement pour les lois de la gravité mais pour l’oeil et la chair molle. Je vais à 130 km/h dans un camion en compagnie d’un revenant de Hong-Kong et un médecin des corps. J’ai flirté avec des lignes toute ma vie et je dois apprendre à tirer un à un les fils dont sont fait mes noeuds.

J. me disait que normalement les gens craignent d’être victime de son lit mécanique. Moi, je m’en moquais. Je me rappelle avoir imaginé mon corps aplati sur le plafond avec délectation. J’étais morbide comme tous les endormis. Il pouvait appuyer sur le bouton et me dissoudre. Je ne savais pas où était la fenêtre et où était la porte. Je sentais les frites lointaines comme des secrets. Ma zoologie s’arrêtait au seuil des draps.

Maintenant, le conducteur diffuse une musique que j’écoutais deux ans plus tôt embrassant… Bleu, bleue des veines. La Seine et les marais sont d’une même matière unique.

Un flash poudre le ciel. Il faut s’habiller pour sortir. 9% reste avant la fin de la batterie. J’accumule dans mes yeux les panneaux. La vie est pleine d’indications objectives et hostiles. Des biches broutent les champs au nord. Si seulement ce décors pouvait être semblable à autre chose qu’à une ruine.

Impressions sur Soulages au Louvre

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Avec Soulages, sentiment que le guichet de la couleur est fermé et qu’on peut seulement voir « par-dessus les barrières ». Je me tenais face aux tableaux comme devant des cloisons et je ne pouvais passer. Je n’avais pas le ticket nécessaire à la connaissance des couleurs.

L’une des toiles, celle de 162*127 du 14 avril 1979, était une pente charbonneuse. Je me suis souvenu des collines qui brûlaient en Ombrie. Le feu qui remontait lentement les coteaux, cette manière de cendre qu’avait la terre striée par les sillons des récoltes passées.

Une autre était un volet clos sur un ciel d’été. Des pointes violettes, empoisonnées peut-être, émergeaient depuis le fond, sorte d’épines dorsales de la lumière. Crachats argentés sur les lames du parquet. Peut-être mon œil collait-il à mes paupières ? Je ne sais pas. La couleur semblait être un accouchement douloureux.

La couleur a une aube qu’on ne voit qu’aveugle. Vers une certaine hauteur d’un des tableaux les plus récents, il y un sémaphore qui diffuse sa lumière ou qui la fait tomber. Étagement de lueur. Fin de siècle dans les clartés. Exactement comme si mourrait doucement un peuple de lucioles, une certaine civilisation lumineuse qui s’écroulerait étage après étage.

Si je pliais une nappe noire, je pourrais tenir quelque chose qui serait cette grisaille.

Dans certaines compositions, un voile tient les coulisses en retrait.

Au milieu d’une portion blanche, un détail : un homme se tenant sur la banquise, face à la mer. Très seul.