Patron patronne

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Mon premier patron voulait me voler de 340 euros. Ma mère savait y faire et l’appela, menaça par des arguments juridiques. Deux semaines plus tard, je les avais. Avant, chez lui, je découpais les fanes des tomates. Un collègue, qui n’était pas vraiment un ami, était presque toujours dans une allée proche de la mienne et racontait sans s’arrêter ses exploits sexuels (« deux espagnoles venaient dans ma chambre et faisaient… etc… »). Toute la journée était allumée la même radio qui diffusait les mêmes insupportables musiques, jusqu’à la nausée. Quand on coupait une tige de tomate trois ou quatre mètres s’écroulaient du plafond de la serre et il fallait la cacher.

Ma première patronne était la chatelaine de Chenonceau. Proto-castafiore macroniste qui avait autant de soufre dans les veines que de miel dans les mots. Elle portait des chapeaux. Une vigie était placée et quand elle arrivait, on décrochait pour entendre une vois souterraine : « Madame est sur le domaine. »

Données incomplètes – Santiago – 900 Moneda

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33° 26′ 35″ s, 70° 39′ 14″ o – 510 m – 900 Moneda

Minuit.

Antonio ouvre les portes de ma chambre au dernier étage d’un immeuble. 900 Moneda. Ma fenêtre orbite à l’est du palais. Tout est réglé. La ville est une immense grille de mots fléchés.

Antonio me laisse seul avec ma fenêtre. Il est une heure. La vitre est à peine brisée, à peine fend-elle la lumière et les voix qui remontent d’en bas, comme des bulles. Je sais déjà que je ne pourrais pas vivre dans cette cité rectiligne et hurlée.

Le lit du 900 Moneda cogne contre un mur gris. Neruda exposé sur une bibliothèque défaite. Un cadre avec Marie déborde de la pierre. Les rideaux tremblent. Les rideaux tremblent. Je regarderai trembler les rideaux toute cette nuit et toute la nuit prochaine et ainsi toutes les nuits.

Le revers des paupières est imprimé des graffitis rouges, jaunes, des tôles baissées et bleues. Le plafonnier s’effrite à chaque révolution.

Tiède. Des lucioles vertes se trimballent au-dessus du dernier carreau de ma fenêtre.

Pour dormir, je lis un vieux poème Ambar Quispe :

Diable. Serpent
de sable. Ventre
plein de paradis.
Digéré petit à petit.
Diable, je te mange.
Englouti ton eau
boueuse. Sceau
vidé, brisé, fracture
aux raies lumineuses.

Et une de ses notes récentes :

La maracuja fend ma lèvre vieille d’un demi-million de fruits. Tu sais. Xiomara est morte. Des groseilles poussent depuis son corps – acides comme le pisco d’un an. C’est que – je suis lointaine depuis vingt ans, j’ai voyagé longtemps et pour quoi faire encore. Le Chifa ne supporte plus mon corps. Tu sais. Offre moi de l’or et je le vomirais. Ma langue est un filet où nichent des grillons. Je couvre ma honte d’une pluie de soude et de bicarbonate. Les mines de phosphates fendent-elles encore les bois ? Tu sais que je ne le sais même pas.

L’avion

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La pliure – imparfaite – fait que l’avion s’écrase. Et la bouche mouille la pointe du papier. Et ça ne change rien. Et l’index et le pousse caressent les ailes dix fois, dix fois encore et le bras tombe – comme ça – mais ça ne change rien. La feuille A4 repose sur le sol – carcasse ou ruine sur laquelle il ne faut pas marcher. La recherche des survivants commencera demain. Le mauvais temps – la tempête, la neige et la poussière – empêche l’approche par la face nord de ton appartement. Tu es là et tu regardes, depuis la vallée, ton avion se déplier lentement. Tu enrages.