L’Île #1

Être au milieu des objets. Dans le milieu des objets. La mer des objets. Être l’île au milieu des objets. J’imagine qu’un matin tous les objets parviennent à respirer. Ils inspirent tous, un matin, l’air autour de moi, tellement que je m’asphyxie. Si tous les objets autour de moi aspiraient l’air, comme moi-même je le fais, alors nous devrions mourir. Eux ou moi nous serions morts.

*

Dans la maison de Niort, le lendemain de l’annonce, j’écris sans aucune nécessité – comme depuis plusieurs mois. Ecrire sans aucune nécessité cela ne signifie rien peut-être en dehors de moi-même. Pavese écrit dans Le métier de vivre « que l’effort semble de plus en plus inutile et indigne ». Et c’est vrai. C’est bien vrai. C’est bien vrai que je fouille chaque journée à la recherche d’un sujet qui ne soit pas déjà éventré. Vient un moment, peut-être, où quand la terre autour de soi a été entièrement explorée, la surface balisée entièrement, vient un moment où la seule manière de vivre consiste à creuser. De plus en plus profondément.

*

L’image de l’orpailleur revient souvent dans mes idées. Un être se penche dans une rivière calme et fait passer l’eau dans sa batea. Avec cette image me viennent le bruit de l’eau qui clapote autour de ses chevilles, le bruit de l’eau qui passe dans son instrument et le crissement des alluvions quand il les pince entre ses doigts. Longtemps, l’orpailleur que je regarde reste au bord de la rivière et il ne trouve rien – ou presque. Des pépites d’or si fines qu’elles n’ont pas de prix. Peut-être finira-t-il par verser dans le cours d’eau du mercure pour faire tomber le métal ou pour le révéler.

« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi-totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. Être sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre, c’est se trouver, se retrouver, devant un livre. Une immensité vide. Un livre éventuel. » écrit Duras dans Ecrire.

Je n’ai pas de livre éventuel. Le stock de livres éventuels a été épuisé. Parfois, je considère le fait de n’avoir jamais écrit un seul livre complet, de n’avoir jamais définitivement achevé un livre comme un échec complet et d’autres fois ce n’est qu’une réalité comme une autre. Parfois, le fait de n’avoir jamais écrit un seul livre complet est un fait que je considère comme on considère l’anse brisée d’une tasse dans un service à thé que nous utilisons souvent. Notre mère nous demandera de ramener « la tasse de thé » et ajoutera, une seconde plus tard, « tu sais, celle qui n’a plus d’anse » et le fait de n’avoir plus d’anse sera devenu le signe distinctif de l’objet, son caractère.

Ce qui me fait mal ce sont mes obsessions. Quand je suis dans le trou, je couvre immédiatement les parois terreuses d’images connues, poncées, léchées pendant dix ans. Il me faudrait peut-être écrire un livre qui ne serait qu’une inlassable répétition d’une même phrase. Des gens ont cette habitude de répéter deux fois ce qu’ils disent. Ils ne diront pas : « il fait beau aujourd’hui », mais : « il fait beau aujourd’hui… il fait beau ». Dans un état de décrépitude ou d’abandon moral plus avancé, certain ajouterons, pour eux-mêmes, un dernier « il fait beau » murmuré après le deuxième. Cette triple répétition est peut-être la meilleure manière de comprendre la fameuse « dialectique hégélienne ». La deuxième répétition, ce dernier chuchotement, est la seule qui sublime et justifie les deux premières paroles. Peut-être ne faut-il jamais parler ou bien tout répéter trois fois.

*

La liste de ce qui n’est pas fait s’allonge à la manière d’une nuit qui tombe lentement dans une maison où personne ne prend la peine de se lever pour allumer la lumière. Cette liste ne contient pas seulement des regrets, mais aussi la somme très grande, mais non pas infinie comme on pourrait le penser, mais très grande, des gestes inaccomplis tels qu’une porte qui ne fut pas ouverte tel jour de mars ou d’avril, ou qu’une blague refoulée au dernier moment pendant un dîner de famille.

Ne pas écrire de roman tient, dans cette liste, une place de choix tel qu’il m’est impossible de consulter ma mémoire sans penser que ce défaut est partout. Ma pensée est gommée aux endroits où mon livre aurait dû naître. Je ne veux pas dire qu’il aurait pu. Tout peut toujours avoir lieu. Le possible ne connait pas de lieu secret, caché. Le possible n’est pas dissimulé. Il n’y a pas de greniers du possible comme il y en a du devoir. J’aurais dû et je n’ai pas. Bien sûr, le pouvoir projette devant moi l’image fictive d’un rachat complet : demain j’écrirai ce que j’aurais dû écrire hier. Mais, un tel rachat est illusoire car, au contraire de ce qui est possible, le devoir, et plus encore le manquement au devoir, continue à pulser dans le passé comme une balise marine. Il est certain que ce que j’aurais dû faire et que je n’ai pas fait continuera de n’avoir pas été fait quand bien même je voulais me sauver en écrivant dès demain un roman complet, de la première à la dernière ligne. Là est la douleur.

Là aussi est ce qui me sépare du nom d’écrivain. Nom que je ne désire pas plus qu’un autre, d’ailleurs. La frontière qui me sépare de l’écrivain est grande car il ne suffit pas d’écrire pour avoir écrit quelque chose. Finalement, ce n’est pas continuer à écrire qui ferait de moi l’écrivain, mais que j’arrête d’écrire. L’arrêt d’écrire serait la seule manière de réaliser quelque chose. Réaliser, c’est-à-dire que ce qui est en train d’être, soit. Le livre éventuel a ceci de particulier qu’il n’est pas un livre. La souffrance que je ressens quand j’étudie mon incapacité à arrêter à écrire ne vient pas tant du fait de n’avoir pas écrit un seul livre, que de la démonstration que ce fait, en apparence si simple et si pauvre de sens, opère sur moi. Le fait de n’avoir pas écrit de livre révèle, à la manière d’une équation mathématique complexe, l’axiome déterminant non seulement de mon écriture, mais de ma manière de vivre. L’évitement du corps qui me détermine, l’effritement de la parole que je connais, le silence qui enrobe et conditionne mes sentiments, bref ma psychologie – d’une cruelle simplicité – est révélée par le fait de n’avoir pas écrit un seul livre complet, de la première à la dernière ligne.

2 commentaires sur “L’Île #1

  1. je ne voulais pas laisser un pauvre « j’aime », mais tout de même laisser une trace que j’étais passé par là et avais lu cette île… d’où petit commentaire

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