L’Île #2

Ce qui peut naître de la frustration est aussi impossible à prévoir qu’est prévisible le motif de la frustration. Très tôt, nous savons qui va être le motif réel de notre frustration, très tôt notre impossible est connu – car nous avons tous, en nous, un impossible à porter, impossible que nous décrétons ensuite pour le monde pour le rendre plus supportable. Très tôt, j’ai su que le langage et le corps serait mes impossibles. Je ne veux pas dire mes difficultés. L’impossible n’est pas une difficulté et, dans une mesure parfois très large, notre impossible peut aussi être ce qui rend nous vie plus facile, sinon plus confortable. Que le langage et le corps furent mes impossibles tient autant à mon éducation qu’à ce qu’on appelle le « caractère », si ce terme peut avoir un sens quelconque. Nos impossibles, au contraire de nos difficultés, ne sont pas des freins dans le cours normal de notre existence, elles en sont tout au contraire la force motrice, le cœur mouvant initial et insaisissable. Peut-être faudrait-il remplacer ce terme par l’antique chôra platonicienne. Peut-être devrais-je dire que j’ai su très tôt qu’en moi le langage et le corps gisaient comme des chaos. Si je porte un regard – forcément naïf en raison de mon âge et de mon inexpérience – sur mon passé, je crois saisir que le langage et le corps sont les deux chaos que j’essaie tous les jours d’informer.

Informer veut dire ici deux choses : les prévenir d’abord, les circonscrire ensuite. Quand je dis que je veux prévenir mon langage et mon corps, c’est que je veux les inviter à la table avant tous les autres, comme des amis qu’on inviterait en premier. C’est aussi que je veux les renseigner d’un élément crucial pour moi, une phrase ou un évènement qui a eu lieu avant eux, presque devant eux, et qu’ils doivent connaître s’ils veulent avoir pour moi un sens. Cet évènement, bien sûr, je le méconnais moi-même et je me retrouve donc dans cette situation absurde où je dois, pour prévenir mon langage et mon corps, utiliser mon langage et mon corps, exactement comme si, voulant informer ces deux amis d’une chose connu de moi seul, je leur demandais conseil ou pire les questionnais directement sur ce fait qu’ils méconnaissent. Ensuite, informer veut dire délimiter, circonscrire, donner une forme. Mon langage et mon corps sont deux feux que je voudrais restreindre à une zone très précise d’incendies autorisés. Très tôt j’ai senti que la relation exclusive entretenue entre mon langage et mon corps m’excluait et ce que je veux dresser est donc une frontière entre eux, une coupure pour me les accaparer entièrement. Je veux briser le couple formé par ces deux amis invités avant tous les autres. Aussi, ma frustration se love dans la double impossibilité : celle de prévenir et celle de circonscrire mon corps et mon langage.

La littérature, évidemment, m’apparaît très vite comme un truchement, une technique particulière capable de dépasser l’impossible. Avec elle, à dix-sept ans, je pressens qu’il ne me faudra peut-être pas tant de travail pour informer et le langage et le corps. Les fautes de mon langage et de mon corps deviennent, à cet âge, non plus des difficultés, mais des impossibles moteurs. Mais, dans la littérature est fiché un poison que je n’anticipe pas, à dix-sept ans. Je ne sais pas que la littérature anéantie ce dont elle parle et que le corps du poème est une négation de mon corps réel, et que le langage du poème est une négation de mon langage réel.

Ecrire devient, pendant dix ans, un véritable travail de la terre. Ces deux amis, le langage et le corps, je les circonscrirais en creusant autour d’eux, ce salon où ils sont invités, moi-même, des douves profondes et les informerais en les abreuvant d’une dizaine, centaine, d’un millier de messages, d’images, de formulations diverses. L’évidement par le langage du corps m’a conduit à la construction d’une île, ou plutôt à la mise en eau d’un océan qui entoure le territoire où, par moi, le langage et le corps furent invités. J’habite une île avec mes deux impossibles.

*

Par principe, l’île est une région où le mouvement naturel est circulaire. Dans mes moments de pire angoisse, de frayeur, de colère, je me dirige spontanément de cette manière-là : en cercle. Un soir de séparation, je me souviens avoir tourné autour d’une table pendant deux heures et demie – c’était la seule manière de me consoler de la flèche qu’est nécessairement l’existence quand elle nous échappe. Évidemment, le roman que j’imagine est toujours un roman qui brise ou entérine définitivement cette circularité : espoir d’une libération ou condamnation définitive (autre forme d’espoir, plus grand peut-être).

Mon premier projet de roman était l’histoire d’un homme partant à la recherche d’un autre disparu ou mort (ni le lecteur ni l’homme ne le savent). Dans ce roman, le personnage principal devait se séparer brutalement de ces habitudes, de ces gestes quotidiens pour partir en voyage à la recherche de son vieil ami. Ensuite, et lentement, imperceptiblement pour le lecteur, l’espérais-je, il devait revenir sur ses pas, par un long détour retourner au lieu initial pour comprendre, à la fin, ou bien que cet ami qu’il cherchait n’existait pas, qu’il était lui ou qu’il n’avait jamais quitté la région.

Mon deuxième projet racontait l’histoire d’un homme qui, sans raison, commençait à suivre quelqu’un d’autre que lui, partout. Sans plus de raison cet autre, suivi par le premier, acceptait l’état de fait et laissait le suiveur envahir son espace intime, le suivre jusque dans sa chambre à coucher, jusque dans sa salle de bain. Lentement, l’affaire était connue dans la ville et d’autres suiveurs faisaient leur apparition et le suivisme devenait un véritable phénomène de société jusqu’à ce que, après des années, le monde entier s’organise en deux clans : ceux des suiveurs et ceux des suivis.

Je me souviens d’une discussion avec Marie-Anaïs dans un restaurant lyonnais où je lui expliquais, très mal, mon désir d’écrire un roman cassant la polarité habituelle des romans. Il m’était impossible de clarifier cette polarité et je ne le peux pas plus aujourd’hui. Je crois seulement qu’en moi s’agite un mouvement qu’un roman réel briserait – je veux dire que ma ritournelle obsessionnelle : corps, langage, corps, langage, corps, etc. ne pourrait trouver son domaine dans un roman qui ne serait plus le mien dès lors qu’il serait achevé. Aussi ai-je peur des intrigues – lignes tirées allant d’un coup de A à B, de B à C, de C à D et ceci jusqu’à la fin. A vrai dire, je ne pleure en lisant un livre que quand fin est écrit à la dernière page et mon œuvre préférée est Le Château de Kafka : récit qui, singulièrement, s’arrête au milieu d’une phrase et donc ne cesse jamais.

*

Cette île est un dépôt. Sa peau est une dépouille. L’enfant en moi aime l’îlot qui résulte de l’empilement de ses propres affaires : déchets, vêtements, sang, crachats, merdes deviennent le domaine où habiter. « Habiter, c’est laisser des traces » disait, je crois, Walter Benjamin. Peut-être faudrait-il dire que l’habitat lui-même résulte de la trace, de l’empreinte ; j’habite dans mes restes, dirait l’enfant en moi. L’enfant qui se roule dans l’eau de son bain froid. L’enfant qui plonge sous la pile de chaussettes sales. Plaisir de l’enfant, en voyage, à l’arrière de la voiture, serré entre des bagages qui sont un nid fait de ses affaires.

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