L’Île #3

Comme cet homme malade qui accumulait, dans un appartement d’une rue de Recouvrance, tous les objets possibles, je conserve pathologiquement l’ensemble de ce que j’écris. Depuis la rue de mon écriture, il est aisé de constater, chaque jour, de plus en plus de lignes qui s’empilent dans l’appartement, se pressent sur les carreaux. Comme cet homme malade, qui un jour est mort, je mourrai moi aussi et comme son appartement, mes fichiers seront vidés et les murs de mon écriture réapparaîtrons enfin. J’imagine que sur ces murs une ligne sera visible, assez haut : limite de flottaison des derniers poèmes. Il faudra laver à l’eau claire les murs de ma poésie, racler la surface souillée du parquet de ma poésie, repeindre la pièce entière de ma poésie. Mes poèmes seront classés dans de petites boîtes en plastique transparentes et ces petites boîtes elles-mêmes rangées dans la cave.

Je ne sais pas combien pèse mes écrits. Il est possible pour celui ou celle qui écrit sur un carnet de peser sa poésie. Il faut d’abord peser le carnet vide, avec une extrême précision, puis peser le carnet rempli de notes, avec une extrême précision, et alors sera connu, avec une extrême précision, l’exacte masse de la poésie contenue à l’intérieur du carnet. Une telle opération, répétée pour chaque carnet, permettrait à qui veut de savoir le poids de poésie produite en une vie. Un tel poids n’est pas négligeable. Un tel poids prouve qu’écrire finalement fait une différence.L’enfant sait que la masse des objets, et plus encore la variation de la masse des objets, signifie la différence et que c’est de cette différence, finalement, que résulte le changement. Aussi, je ne peux pas faire taire cet enfant qui en moi croit encore que, si mon écriture change quelque chose, elle doit avoir un poids. Mais, je n’écris pas sur des carnets, mais sur des écrans et la page sur laquelle mes mots s’affichent n’est pas matérielle, palpable et je ne peux pas la peser. Ma poésie ne pèse rien.

De la même manière que je sais que le monde est balafré, je sais aussi qu’écrire signifie écorcher, que pour écrire, il faut d’abord graver l’argile avec stylet. La pointe griffe la terre. Fouille la terre. Marque la terre. Fait cicatrice et plaie. Les doigts, la paume, les ongles se recouvrent de stigmates et de taches : l’épine passe dans la chair tendre. Miracle de l’enfant qui découvre un jour qu’il peut saigner : en lui passe une sève rouge, qui s’échappe par endroit. Miracle de savoir qu’un en-dedans existe, que l’en-dehors est une surface : couche externe d’un quelque chose qui contient autre chose. Ensuite, écrire n’est qu’une certaine forme de la fouille, qu’une certaine manière de fouiller.

            Dans les ronces, nous tombions en ramassant les fruits et finissions en sang. Combien léchaient les plaies ? Ces petites pièces de monnaie au goût de métal : argent directement servi à même le derme. On dit, quelque part, que le cœur peut s’écorcher, qu’il saigne. Il pompe, au-dedans, ce qui, au-dehors fait rougeur. La nacre bleutée est mélangée aux multiples incarnats. Enfin, écrire est dépeindre : décolorer la couleur, atteindre l’os purement blanc jusqu’à l’évidement du plein.

Celui qui écrit au clavier change la manière de tracer – il passe de l’arabesque au fracas. Il ne trace pas : il frappe. Les touches sont des tambours qui cliquètent – insectes de zéro centimètres carrés. Dans la nuit, les claviers éclairés font advenir le jour sous la pulpe des doigts – c’est dans le soleil que le monde est tapé, dans l’étoile que le poumon est crevé. Trop de lumière. Retour au travail du sculpteur qui défaisant la pierre pour l’épitaphe, la sentence. La pierre a disparue.

C’est bien ça. La pierre a disparue. Le centre du projet est projeté devant soi – et donc déjà disparu. La page n’existe pas – ou alors d’une manière si différente qu’elle n’est pas notre idée. Je pourrais tout aussi bien aller n’importe où nulle part. La lettre, le mot, la phrase s’achève avant d’avoir été déposée – si, d’un coup, s’arrête la machine, il ne restera rien.

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