L’Île #4

Je me représente ce livre, que je n’ai pas écrit, comme une légère variation de température dans la météorologie générale de mon écriture. Je veux dire qu’écrire ce livre, de la première à la dernière ligne, le conclure, serait, de mon point de vue, pour moi-même, un évènement comme l’ère glaciaire de mon écriture : période définie entièrement par une certaine température et dont il serait difficile de sortir. C’est parce que j’ai peur de ne pas savoir infléchir la courbe de mon écriture que je crains terriblement d’achever quoique ce soit. Il est toujours possible, quand on ne s’arrête pas, de virer lentement le bord de son devoir, d’en faire varier très doucement la trajectoire – jusqu’à la plus stricte circularité, mais il n’est pas facile de reprendre un mouvement interrompu. Celui qui s’arrête ne sait jamais s’il pourra reprendre. Le coureur sait bien que le repos au bord de la route est la pire erreur possible dans une course au long cours : il faut toujours avancer, même si ce n’est que de manière infime, même si ce qui était sprint n’est plus qu’une marche de vieillard.

*

J’imagine aussi ce livre comme un lieu qui n’est connu de personne où quelqu’un parlerait encore. Ce lieu se situe quelque part où on converse en silence. La voix ne me parvient qu’à travers un mur et simplement par bruits, bribes, éclats que je ne comprends pas bien. J’imagine que mon oreille colle à la cloison de ce lieu – ce lieu qui est mon livre – et que j’écoute encore. J’imagine qu’il me faudrait comprendre que ce qui est dit n’a strictement aucune importance, aucun intérêt. Ce livre où parle quelqu’un, mon livre, est pareil à ces discussions qu’on écoute, dans un train, somnolent, d’une oreille distraite. Par exemple, un couple devant nous murmure et nous les écoutons. Notre oreille tombe dans leur parole et nous nous endormons un peu avec ce qu’ils se disent. Puis, nous nous éveillons, peut-être parce que le train passe un tunnel très sombre, et nous nous rendons compte que la discussion que nous suivons depuis une heure n’est rien discussion banale, une discussion que nous avons eu nous-même déjà cent fois et qui déjà ne disait rien. Nous savons pourtant que nous ne pouvions pas ne pas écouter. L’impossible n’était pas d’écouter, mais de ne pas écouter. Le silence était le pendant nécessaire d’une parole vide ou évidé. Dans le silence est creusé un terrier où nous somnolons et ce terrier est un monologue – ce livre, le mien – tenu par quelqu’un qui n’est pas moi-même, mais que se confond à moi-même.

Dans un rêve, une fillette se trouve en haut d’une falaise, en pleine tempête. Elle tend l’oreille vers le fracas. Peut-être est-elle aveugle, ou peut-être ferme-t-elle les yeux. Peut-être est-elle là par hasard, peut-être est-elle somnambule. Mais elle écoute les vagues qui frappent la pierre de la falaise et croit entendre son père lui raconter une histoire. Peut-être est-elle dans son lit et son père, peut-être, lui raconte effectivement une histoire alors qu’elle est endormie. Elle ne sait pas, mais la mer qu’elle écoute fait un bruit qui ne signifie rien, mais qu’elle entend comme une histoire narrée par son père. J’imagine mon livre ainsi. Mon livre, ce livre écrit de la première à la dernière ligne, ce livre achevé, je l’imagine comme un brouhaha écouté comme une histoire réelle et tangible.

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