L’Île #5

J’entends, depuis le long couloir qui relie les deux portes de la maison, la voix de son grand-père qui parle au téléphone. Je prends conscience de ce que la voix de mon grand-père m’est totalement étrangère car il est mort quand j’étais trop petit pour écouter – non pas pour l’entendre néanmoins. Oui, j’ai entendu mon grand-père, mais je ne l’ai pas écouté car j’étais trop petit. Il est probable qu’en raison d’une mémoire dissimulée en moi certaines voix proches de celle de mon grand-père me touchent aujourd’hui sans qu’il me soit possible de savoir précisément pourquoi.

*

            Je manque de la rigueur nécessaire pour écrire de bout en bout un livre. Toutes les justifications esthétiques que je pourrais donner ne seraient que des raisons a posteriori. La cause a priori de mon incapacité à écrire un roman est mon manque de rigueur, ma paresse. D’ailleurs, l’ensemble de mes défauts trouve un point commun dans cette paresse : tout ce que j’ai fait dans ma vie a été fait sans effort et fait parce que l’effort n’était pas nécessaire. Mon métier résulte d’une tendance spontanée vers un domaine qui ne m’a jamais demandé d’efforts et mon écriture ne demande pas plus de volonté qu’un crachat. Le seul effort nécessaire est celui qui consiste à disposer de mon esprit de telle sorte qu’il se relâche entièrement – pour y laisser passer librement les idées. Mais le relâchement n’est pas un effort. La force n’est pas nécessaire à la pensée ou à l’écriture tel que je la pratique.

            Pour moi, l’effort nécessaire pour écrire un seul livre est semblable à l’effort nécessaire pour en écrire cent. Je suis devant un livre comme devant l’immeuble d’une grande ville : pour moi, cet immeuble représente à lui seul un effort immense et je ne suis pas capable de me représenter exactement le supplément d’effort qui a été nécessaire pour construire non pas un immeuble, mais tous les immeubles de la ville. Le livre éventuel que je pourrais écrire, que j’aurais dû écrire, me demande l’effort éventuel que me supposerait l’écriture d’une bibliothèque entière. Comment peut-on écrire un livre entier, de la première ligne à la dernière ligne, sans être définitivement asséché et nu ? Je sais que la nudité est la première, la dernière de mes craintes et je sais que l’effort que suppose l’écriture d’un livre est semblable à l’effort nécessaire pour se déshabiller après une longue journée, mais se déshabiller non seulement de ses vêtements, mais de sa peau, de ses os, de son sang, mais non seulement de tout cela mais aussi de sa mémoire, de son sentiment et de sa peur.

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